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Un cessez-le-feu ou un entracte

Présentée comme une pause diplomatique, la suspension de deux semaines entre Washington et Téhéran ressemble moins à un cessez-le-feu qu’à un entracte instable. Tandis que le Liban continue d’être massivement frappé, Israël, l’Iran, Trump et les États du Golfe jouent une partie où chacun cherche à déplacer le poids du conflit.


Frappes israéliennes sur Beyrouth

Dix minutes, plus de cent frappes, au moins 300 morts selon certains décomptes libanais, et des destructions se chiffrant en milliards au cœur de Beyrouth : c’est ainsi que cette prétendue parenthèse diplomatique s’est annoncée à la région. À peine quelques heures après la suspension de deux semaines convenue entre Washington et Téhéran, Israël lançait sa plus violente vague d’attaques à ce jour contre le Liban ; Reuters faisait état de plus de 250 morts, tandis que l’armée israélienne affirmait avoir visé plus d’une centaine de cibles. Quoi que soit cet arrangement, ce n’est pas la paix. Ce n’est même pas, au sens classique du terme, un cessez-le-feu. C’est un entracte : une interruption étroite, disputée, du rythme des hostilités, qui existe sur le plan opérationnel, mais non sur le plan politique, faute d’un accord sur sa signification.

Un cessez-le-feu suppose normalement une compréhension partagée de ce qui s’est arrêté, de l’endroit où cela s’est arrêté, et de ce qui constituerait une violation. Rien de tel n’existe ici. Le Pakistan, qui a contribué à parrainer l’arrangement, l’a présenté dans des termes plus larges. L’Iran, pour sa part, a traité le Liban comme indissociable de toute désescalade sérieuse. Les États-Unis et Israël ont, au contraire, insisté sur le fait que l’arrangement ne s’appliquait pas au Liban. La France et le Royaume-Uni ont publiquement plaidé pour un élargissement de la trêve à ce théâtre précisément parce qu’ils perçoivent l’évidence : si l’un des principaux fronts de la guerre demeure entièrement ouvert, alors il ne s’agit pas d’un cessez-le-feu, mais d’un entracte constamment exposé au sabotage. Le différend actuel ne porte donc pas seulement sur la question de savoir si les armes se sont tues sur un front donné. Il porte sur la possibilité qu’un théâtre continue de brûler pendant que chacun feint de croire que la diplomatie est sérieusement engagée.

C’est pourquoi Netanyahu a tout intérêt à faire échouer cet entracte avant qu’il ne se transforme en précédent. Si Donald Trump profite de ces deux semaines pour s’orienter vers une issue diplomatique avant de se désengager, Israël risque de se retrouver à porter, dans des conditions bien plus solitaires, le poids d’une guerre longue contre l’Iran et ses prolongements régionaux. L’Iran n’a nul besoin d’une victoire spectaculaire sur le champ de bataille pour imposer des coûts stratégiques réels. Il lui suffit de maintenir, dans la durée, une pression suffisante pour modifier l’équilibre entre endurance tactique et patience stratégique. Un missile par jour, ou la menace crédible d’un missile par jour, suffit à garder les systèmes d’alerte actifs, les abris occupés, les primes d’assurance élevées, la confiance des investisseurs ébranlée, et l’économie israélienne suspendue entre mobilisation partielle et insécurité chronique. L’arithmétique d’une guerre longue joue contre Israël si l’Amérique choisit de ne pas demeurer pleinement engagée. C’est ce danger que Netanyahu semble discerner. Si Trump se retire, le coût de la poursuite du conflit ne disparaît pas. Il se déplace.

Un front décisif

Le Liban n’est donc pas un théâtre périphérique. Il est le levier par lequel cet entracte peut être brisé. Le pilonnage féroce et continu de Beyrouth et du reste du Liban par Israël n’est pas seulement la poursuite des opérations sur un front distinct. Il constitue aussi une mise à l’épreuve : voir si le Hezbollah ou l’Iran peuvent être poussés à réagir d’une manière qui ferait s’effondrer l’ouverture diplomatique. En frappant avec une telle brutalité et une telle visibilité, Israël accroît la probabilité d’une riposte du Hezbollah, ou d’une conclusion iranienne selon laquelle l’arrangement est devenu vide de sens ; il pourrait alors soutenir que l’entracte n’était, dès l’origine, qu’une fiction. Tel est le mécanisme de sabotage inscrit au cœur même de cet entracte. Le fait remarquable, pour l’instant, n’est pas tant que l’arrangement soit fragile. C’est que l’Iran et le Hezbollah semblent, à ce stade, chercher à retenir suffisamment leur feu pour préserver le contraste politique. Cette retenue n’est pas de la passivité. Elle vise à faire apparaître Israël comme la partie la plus résolue à détruire l’ouverture.

Pour autant, le pari de Netanyahu n’est pas assuré de produire ses effets cette fois-ci. Un Trump épuisé pourrait choisir de se détacher de la guerre plutôt que de se laisser y ramener indéfiniment. La symbolique de l’envoi de J.D. Vance est plus que révélatrice. Le fait que Trump dépêche au Pakistan une équipe de négociation conduite par Vance, peut-être chargée de superviser Steve Witkoff et Jared Kushner, suggère que la Maison-Blanche entend donner à la fin de la guerre ses meilleures chances. On dit largement que Vance s’est opposé à cette guerre ou, à tout le moins, qu’il s’est montré sceptique face à sa logique d’enlisement. Même en laissant de côté les rumeurs et les atmosphères, un fait demeure : si Trump se préparait principalement au prochain cycle d’escalade, il aurait pu le signaler autrement. Au lieu de cela, il investit un capital politique visible dans la recherche d’une issue négociée, tout en maintenant les menaces sur la table.



Cela ne signifie pas que l’entracte soit à l’abri. Cela signifie qu’il demeure politiquement plus fluide que Netanyahu ne le souhaiterait. Si Trump veut réellement maximiser les chances de mettre fin à la guerre, alors la poursuite par Israël de frappes massives au Liban devient non seulement un acte militaire, mais aussi un défi politique au calendrier choisi par la Maison-Blanche. À partir d’un certain point, si une entente américano-iranienne venait à être finalisée, ou même partiellement stabilisée, Israël pourrait se retrouver à poursuivre une guerre que Washington ne serait plus disposé à assumer pleinement. Dans une telle hypothèse, l’Iran n’aurait pas besoin de déclencher une campagne spectaculaire pour maintenir Israël sous pression. Il lui suffirait d’aider le Hezbollah à entretenir un niveau de pression attritionnelle suffisant pour perturber durablement l’économie israélienne et maintenir les civils dans un va-et-vient constant entre vie ordinaire et refuge. L’objectif ne serait pas une victoire décisive sur le champ de bataille. Il serait de refuser le retour à la normalité, d’éroder la confiance, et d’imposer une dépense continue de ressources défensives au moment même où les États-Unis auraient déjà signalé leur fatigue. C’est précisément ce qui rend l’entracte si dangereux pour Netanyahu. S’il tient juste assez longtemps, il peut redéfinir la question de savoir qui portera la phase suivante du conflit.

Le temps contre Israël

Les États du Golfe compliquent encore cette équation. Plus l’entracte dure, moins il est probable que la région reste alignée derrière une même posture émotionnelle ou stratégique. Ce qui commence comme un soutien tacite à la pression exercée sur l’Iran peut évoluer vers une inquiétude croissante face à l’exposition, au risque maritime, aux perturbations énergétiques, à l’instabilité commerciale et aux représailles. Le détroit d’Ormuz n’est encore que partiellement renormalisé, et ce seul fait encourage les stratégies de couverture. Le résultat le plus probable est donc une différenciation croissante. Les Émirats arabes unis, trop profondément engagés et allés trop loin dans leur investissement abrahamique pour revenir aisément en arrière, demeurent les plus pro-israéliens et les plus stratégiquement alignés sur la poursuite de la pression. L’Arabie saoudite occupe une position intermédiaire, méfiante à l’égard de l’Iran mais tout aussi méfiante à l’égard d’une combustion régionale sans fin. Oman, le Qatar et le Koweït sont les États les plus susceptibles de pencher vers la désescalade, la reprise de contacts discrets, et cette forme de remords stratégique qui s’approfondit à mesure que s’accumulent les coûts d’une confrontation prolongée. Il s’agit là d’une inférence solidement fondée. L’entracte ne concerne pas seulement la reprise ou non de la guerre. Il concerne aussi la fragmentation possible de l’environnement régional permissif qui avait rendu l’escalade plus aisée.

Iran Israël USA


Or avec cette fragmentation vient l’érosion d’une géographie permissive. La liberté d’action d’Israël ne dépend jamais seulement des avions, des missiles ou du renseignement. Elle dépend aussi du degré d’accommodement tacite, de silence ou de tolérance au risque dont il peut bénéficier dans la région. Si Washington se retire et qu’une partie du Golfe se met à pratiquer plus ouvertement la couverture, l’environnement opérationnel d’Israël se resserre. Cela n’exige aucune rupture publique spectaculaire. Une prudence silencieuse suffit. Des refus discrets suffisent. Des conversations feutrées avec l’Iran suffisent. Netanyahu comprend qu’un entracte qui s’installe ne suspend pas seulement la guerre. Il commence à transformer la géographie politique au sein de laquelle cette guerre pourrait se poursuivre. C’est pourquoi il a intérêt à le briser tôt, plutôt qu’à le laisser se consolider.

Pour l’Iran, en revanche, le calcul le plus intelligent consiste peut-être à exploiter chaque minute de ces deux semaines. Si la stratégie de Téhéran est d’étirer la guerre sur l’axe du temps, alors l’entracte n’est pas une concession mais une opportunité. Il offre du temps pour se regrouper militairement, du temps pour recalibrer la dissuasion, du temps pour stabiliser le récit intérieur, du temps pour laisser s’approfondir les contradictions entre Trump et Netanyahu, et du temps pour rapprocher le conflit du cycle électoral américain de mi-mandat. Plus cette guerre dérive vers cette échéance, plus elle devient politiquement toxique pour Trump. Une guerre brève peut se vendre. Une guerre interrompue, qui reprend, maintient les nerfs énergétiques à vif et impose des choix répétés dans l’incertitude, est beaucoup plus difficile à contenir politiquement. Trump a déjà averti qu’une forte reprise de l’escalade pourrait survenir si le processus de paix échouait. Cet avertissement constitue aussi une vulnérabilité. Si deux semaines passent et qu’il revient à la guerre, il le fera depuis une position politique plus dégradée que celle qu’il occupe aujourd’hui.

C’est là le dilemme du Concorde de Trump sous sa forme stratégique. S’il revient après l’entracte, il aura offert à l’Iran exactement ce que celui-ci pouvait souhaiter si son objectif est une endurance par prolongation : de l’espace pour se regrouper, pour élargir la géographie de la pression à travers le Liban et Ormuz, pour accentuer les divergences entre ses adversaires, et pour présenter une reprise de l’escalade comme un choix américain plutôt que comme une nécessité imposée par la guerre. En ce sens, la vraie question n’est pas de savoir s’il s’agit d’un cessez-le-feu ou d’un entracte. La vraie question est de savoir qui peut se permettre que cela reste l’un, et qui est désespéré que cela devienne l’autre. Netanyahu semble comprendre qu’un entracte est intolérable s’il laisse Israël porter seul la guerre longue pendant que Trump glisse vers la sortie. L’Iran semble comprendre qu’un entracte lui est utile s’il allonge le temps, aiguise les contradictions et transforme la retenue elle-même en arme. Trump, quant à lui, découvre peut-être que les entractes les plus dangereux, en temps de guerre, ne sont pas ceux qui résolvent le conflit, mais ceux qui déplacent simplement la question de savoir qui paiera le prix de sa reprise.