Chroniqueur à Mondafrique, notre ami Djaffar Amokrane se souvient de ses rencontres avec le gran historien algérien Mohammed Harbi, récemment disparu
La première rencontre était liée aux événements des années 90. L’Algérie venait de vivre sa première élection législative libre après l’ouverture démocratique. On est entre les deux tour et le campus universitaire bouillonne après l’annonce des résultats. Les étudiants étaient partagés entre partisans de l’annulation de l’élection et ceux qui optaient pour la poursuite du processus électoral. Cette configuration au sein du milieu estudiantin algérien suscita un débat passionnel.
Une conférence a été organisé pour apaiser un climat au bout de la confrontation. L’association représentant les étudiants algériens a proposé Mohammed Harbi, professeur d’Histoire au sein de l’université. Son intervention magistral a fait un diagnostique de la situation, « il n aura pas de second tour, l’armée va intervenir et le risque de la violence se confirmera dans les semaines qui suivent », c’est avec cette phrase prémonitoire que le conférencier a terminé son intervention.
Connaissant la nature du système politique algérien de l’intérieur, sa description objective de ce qu’il allait advenir, de la situation du pays, marqua les esprits de beaucoup d’étudiants présents dans la salle.
La seconde rencontre, était lors d’une séance de dédicace de son livre paru en 1999 ; « l’Algérie et son destin : croyants ou citoyens ». Profitant de la fin de la dédicace pour se réunir avec certains étudiants et amis, nous avons entamé une longue discussion sur la situation sur le pays. On était en février 1999, la campagne présidentielle était en cours, et on lui a demandé son avis. « Le retour de Bouteflika répond à un deal entre le pouvoir réel et l’ancien ministre des affaires étrangères. Il terminera sa vie à la présidence » décrit cette élection présidentielle. Encore une analyse pertinence, pour ne pas dire une prophétie autoréalisatrice.
Troisième rencontre était fortuite dans un restaurant Myanis à Ménilmontant dans 20éme arrondissement. Le cadre convivial de la rencontre nous a permis d’aborder des sujets divers et variés. Je me suis permis de lui poser une question sur son livre co écrit avec l’historien français Benjamin Stora : « La guerre d’Algérie 1934 2004 la fin de l’amnésie ». Comment, les deux historiens ont réussi à établir un consensus dans l’écriture de l’histoire notamment la période celle liée à la guerre de libération.
Derrière la guerre de libération, il y avait un affrontement idéologique entre les deux Trotskistes. Les « Pabloistes » dont Harbi faisait parti, soutenait le FLN sur la base que la guerre doit être encadré par une élite politique. Tandis que les « Lambertiste », dont Stora faisait parti, soutenait les Messalistes, l’autre tendance du nationalisme algérien qui considère que la révolution doit être menée par les masses populaires. Cette phase de la révolution était marquée par une guerre fratricide au sein des deux mouvements nationalistes, aussi bien dans les maquis algériens et dans l’émigration en France. En ironisant, comment un pabloiste et un lambertiste peuvent accorder leur différent idéologique antagoniste et écrire ensemble un livre sur une histoire dont chacun l’aborde sur un prisme différent ? Sa réponse fut : « d’autres temps d’autres mœurs ».



























