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Pas d’extinction pour les dinosaures

Denis Sassou N'Guesso, à Brazzaville, au lancement des travaux de réhabilitation du Congo-Océan, le 27 février 2026.

Venance Konan s’amuse avec les mandats et les ruses pour les multiplier comme des petits pains ou les prolonger à tout prix. Après la réélection de Sassou N’Guesso, au Congo Brazzaville, ce sont les partisans du Président Félix Tshisekedi en République démocratique du Congo voisine qui sont en train de réfléchir à la manière de modifier la constitution pour lui permettre de faire un troisième mandat à la fin de celui-ci, le dernier en principe, qui s’achève en 2028.

Venance Konan.

L’un de ses partisans a dit qu’ils le feraient « sans honte ». Tiens donc ! Pourquoi auraient-ils honte ? Ceux qui devraient avoir honte sont ceux-là qui ont limité les mandats présidentiels à deux. Qui sont-ils d’ailleurs ? Des opposants irresponsables qui ne voyaient pas plus loin que le bout de leur nez. Sous prétexte que les Présidents d’avant 1990 s’éternisaient au pouvoir, ils eurent l’idée de limiter le nombre de mandats présidentiels afin de les faire partir. Sans penser qu’ils exerceraient un jour, eux aussi, ce pouvoir. Et qu’ils en découvriraient le doux mais vénéneux nectar.

En attendant le vote des bêtes sauvages

1990, c’est l’année où tous les dinosaures qui nous gouvernaient furent bousculés par des jeunesses très enragées par la galère et des oppositions très pressées de goûter elles aussi aux affaires. Les constitutions furent donc modifiées pour calmer les rues, mais peu de dinosaures tombèrent. Ainsi Houphouët-Boigny mourut de sa belle mort après 33 ans de règne, Omar Bongo et Gnassigbé Eyadema firent de même après être restés respectivement 42 et 38 ans au pouvoir, se payant même le luxe de transmettre ce pouvoir à leurs enfants. Idriss Déby Itno, lui est resté un peu plus de 30 ans à la tête de son pays mais il est mort sur un champ de bataille et son fils lui a succédé.

Ah, le bon vieux temps d’avant 1990 ! C’était l’ère des partis uniques, des Présidents à vie. Certains se sont bombardés Rédempteur (Kwame Nkrumah), Père de la Nation (Houphouët-Boigny), Grand Timonier (Eyadema), empereur, (Bokassa), maréchal (Mobutu, Déby), frère-guide (Kadhafi), ou simplement général, l’important étant de rester au pouvoir toute sa vie.

Mais, malheureusement, ces titres ne protègent pas contre les coups d’État de toutes sortes. Nkrumah, Président à vie, fut emporté par un coup d’État. Bokassa avait pour modèle Napoléon Bonaparte. Mais il n’avait pas lu toute l’histoire de l’empereur français. Sinon il aurait su comment il avait terminé ses jours : en exil sur une île lointaine. Bokassa aussi connut la chute et l’exil. Il avait cru s’acheter une assurance contre le putsch en offrant des diamants au Président français. Erreur. C’est ce dernier qui le renversa. Même mauvais jugement de Kadhafi qui offrit, parait-il, beaucoup d’argent à Sarkozy pour que ce dernier devienne Président de la France. C’est Sarkozy qui déclencha la guerre dans laquelle Kadhafi mourut embroché. Laurent Gbagbo, de Côte d’Ivoire, offrit lui aussi deux milliards de ses francs CFA à Chirac. C’est ce dernier qui secoua le plus violemment la branche à laquelle Gbagbo était accroché, pour le faire tomber. Blaise Compaoré, qui offrit des djembés fourrés aux francs CFA au même Chirac, est en train de terminer sa vie en exil en Côte d’Ivoire. Moralité : n’offrez jamais de cadeau à un Président ou aspirant Président français si vous voulez rester au pouvoir.  

La longévité des crocodiles…

Tout allait donc globalement bien jusqu’à l’arrivée de cette histoire de démocratie, en 1990, avec le soutien de Mitterrand et son fameux discours de La Baule : « ou tu deviens démocrate, ou je te laisse tomber. » Certains troquèrent la vareuse contre un costume de bonne coupe acheté à Paris. On tripatouilla les constitutions autant qu’on put pour faire semblant d’être démocrate et on s’accrocha vaille que vaille. Paul Biya était là à l’époque. Il est toujours là. 93 ans et plus de 43 ans au compteur. Denis Sassou-Nguesso aussi. Environ 41 ans de pouvoir. Qui dit mieux ? Teodoro Obiang Nguema Mbasogo : presque 48 ans au pouvoir ! Champion toutes catégories. Il est dans son coin, on ne l’entend pas beaucoup, mais il règne depuis si longtemps qu’on l’oublie parfois. Et il ne faut surtout pas chercher à le renverser. Là, il devient méchant. Et comme tous les autres, il cherche à transmettre le témoin à son fils qui est déjà le vice-président du pays.

Quand ceux qui avaient insisté pour que l’on limite les mandats présidentiels à deux accédèrent à leur tour au pouvoir, ils comprirent pourquoi ils avaient été précédés par des dinosaures. Le pouvoir, en Afrique, on ne le lâche pas tant qu’il ne vous a pas lâché. Les constitutions limitaient-elles les mandats ? Alors on adapta le verset biblique qui dit : « si ton œil droit est pour toi une occasion de chute, arrache-le et jette-le loin de toi. » Si c’est la constitution qui est un risque, on la jette loin de soi. C’est aussi simple.

Et les pièges du marigot 

On a donc changé les lois fondamentales des pays, soit pour enlever la limitation du nombre de mandats présidentiels, soit, quand elle était maintenue, pour remettre les compteurs à zéro. Ou on a innové, en changeant carrément de régime, comme au Togo. Quand Eyadema fils a bouclé ses 20 ans de pouvoir après les 38 de son père, il a opté pour un régime parlementaire. Il n’est plus Président de la République, mais Président du Conseil des ministres, à côté d’un Président de la République que personne ne connaît et qui n’a aucun pouvoir. Lui, il a gardé tous ses pouvoirs. C’est l’essentiel. Au Bénin, on a cru bien faire en précisant dans la constitution qu’aucun humain ne peut exercer plus de deux mandats à la tête du pays. Qu’à cela ne tienne ! Le Président en exercice, qui bouclera bientôt ses deux mandats, a créé un Sénat, qu’il présidera, et qui lui conservera tous les pouvoirs qu’il a actuellement. N’est-ce pas beau, çà ?

Mais attention ! Changer de constitution ne garantit pas une gouvernance illimitée. Ainsi, Alpha Condé, qui s’était octroyé un troisième mandat, n’avait pas bien surveillé son garde du corps. C’est ce dernier qui l’a renversé et qui jouit actuellement des délices du pouvoir guinéen. Avant lui, ce fut Mamadou Tandja qui connut la même mésaventure au Niger. Il fut renversé après avoir modifié la constitution pour prolonger son temps à la tête dy pays. Alors, réfléchissez peut-être sept fois avant de chercher à vous accrocher au pouvoir coûte que coûte.