Figure inclassable de l’élite politique et intellectuelle tunisienne, philosophe de formation, souverainiste et plus exactement bourguibiste de conviction, Mezri Haddad est l’un des rares survivants politique de l’ère Ben Ali. Violemment stigmatisé à la chute du régime pour avoir traité les manifestants de « hordes fanatisées » et la révolution tunisienne « d’imposture islamo-atlantiste qui mènera le pays à la ruine » (c’était le 12 janvier 2011 sur BFM-TV avec Jean-Jacques Bourdin), il suscite depuis quelques années auprès de ses compatriotes sinon l’admiration, du moins le respect. Ses atouts majeurs, la franchise et surtout la hauteur de vues.
Il y a deux ans, à l’occasion de la sortie de son livre sur le conflit russo-ukrainien, Imed Bahri de Kapitalis l’a surnommé « le Cassandre tunisien », en précisant : « quoi qu’on puisse penser de lui, de ses positions politiques, de son parcours sinueux et complexe d’opposant au régime à allié de Ben Ali, il faut reconnaitre que l’Histoire lui a souvent donné raison ».
C’est en cela que sa parole est minutieusement suivie aussi bien par ses fervents supporters que par ses ennemis politiques. En exclusivité pour Mondafrique dans un entretien avec Nicolas Beau, il sort de son silence pour faire au scalp l’anatomie du régime actuel.

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Mondafrique. Vous avez récemment écrit sur votre page Facebook au sujet du président Kaïs Saïed : « je déclare la guerre politique et médiatique à cette canaille présidentielle qu’un caprice de l’histoire a placé à la tête du pays ». Cette déclaration n’est pas passée inaperçue. Que s’est-il donc produit pour tenir de tels propos et avec une telle violence d’autant plus que vous l’aviez plutôt défendu au départ ?
Mezri Haddad. La coupe est bien pleine et il y a des limites au-delà desquelles le silence n’est plus possible, sauf à faire preuve d’indifférence à l’égard d’un pays en décomposition accélérée et d’un peuple exténué dont la moitié vit aujourd’hui sous le seuil de pauvreté, statistiques à l’appui. Vous avez raison, en 2019, j’ai défendu et soutenu la candidature de Kaïs Saïed contre celui que j’ai appelé le Zelensky tunisien, un certain Nabil Karoui, affairiste véreux qui espérait succéder au président assassiné, Béji Caïd Essebsi. Sans trop m’étaler sur la face cachée de son élection, fortement soutenu qu’il était par les islamistes, par le régime iranien et par certains lobbys américains de la mouvance démocrate -ce que j’ignorai à l’époque- ,j’ai considéré que mieux valait au pays un juriste universitaire qu’un saltimbanque de télévision.
Je l’ai également soutenu le 25 juillet 2021, lorsqu’il a décidé de mettre fin à dix longues années de destruction massive et programmatique du pays indistinctement menée par Ennahdha, le CPR, Nidaa Tounès, …et une multitude de staliniens, de droit-de-l’hommistes, de syndicalistes, de révolutionnaires de pacotille.
Connaissant ses états de service au sein du RCD à l’époque de Ben Ali et ses fatwa constitutionnelles et télévisuelles après sa chute, j’ai naturellement pensé qu’il allait débrasser la Tunisie de toutes ces scories politiciennes, qu’il allait stopper le délire révolutionnaire, s’entourer de compétences pour redresser une économie déjà en berne, et surtout pour rétablir la Souveraineté pleine et entière de la Tunisie.
Mais je me suis assez rapidement rendu compte qu’il n’était pas du tout à la hauteur de la situation, ni des attentes réelles d’un peuple revenu de ses illusions révolutionnaires. Plutôt que de réparer un pays complètement bousillé par 8 années d’infantilisme pseudo-révolutionnaire, de persiflage politicien, d’amateurisme économique, de corruption et pillage systémique…Kaïs Saïed et ses mini-ministres interchangeables n’ont fait qu’aggraver la situation.
Mondafrique Serait-ce par hasard les mises en garde de la nouvelle équipe au pouvoir à Washington et dernièrement de Donald Trump en personne à l’occasion de la désignation du nouvel Ambassadeur américain à Tunis qui vous ont alerté?
Le nouvel ambassadeur américain Bill Bazzi met la Tunisie sous pression
Même si j’entretiens de bonnes relations avec certains proches de Donald Trump depuis 2017, voire avant son élection à l’époque, et que mon centre CIGPA a été le premier think tank à organiser, le 25 mars 2017, le premier colloque sur « Le rapprochement russo-américain et ses conséquences politiques et géopolitiques sur l’Europe et le Monde Arabe », je compte beaucoup plus d’amis à Moscou qu’à Washington !
Votre question serait donc utile et légitime si vous la posiez à un autre parmi la myriade d’opposants en pleine effervescence ces derniers mois. Ceux-là savent plier l’échine lorsqu’il s’agit de casting pour dégommer un président et occuper sa place. Je ne mange pas de ce pain et depuis 40 ans de vie politique, j’ai toujours considéré que les problèmes de mon pays doivent être et demeurer tuniso-tunisiens.
Mondafrique. Qu’est-ce qui a rempli la coupe pour la faire déborder récemment ?J
M.H Des signes avant-coureurs et qui ne trompent personne. Premièrement, le choix, par Kaïs Saïed, des responsables à tous les niveaux, du chef de gouvernement au simple PDG d’entreprise publique, en passant par les ministres, les conseillers au palais, les gouverneurs, les directeurs dans la haute administration…A quelques rares exceptions, ces gens n’avaient aucune expérience, ni la compétence minimale, ni pour certains les moindres diplômes requis pour occuper de telles fonctions. Je ne voudrai pas citer des noms ici, mais la liste est longue et édifiante. E
n 31 ans de règne accomplissant une œuvre titanesque, Bourguiba n’a eu que quatre Premier-ministres, outre le multi-ministre Ahmed Ben Salah : Béhi Lafgham, Hédi Nouira, Mohamed Mzali et Rachid Sfar. En 23 ans de redressement économique et de réformes diverses, Ben Ali en a eu trois : Hédi Baccouche, Hamed Karoui et Mohamed Ghannouchi.
En seulement 6 ans, Kaïs Saïed en a usé et abusé de six chefs de gouvernement, tous aussi profanes en politique et médiocres que lui, à l’exception du premier qui n’a duré que six mois. Ces choix n’étaient pas accidentels mais délibérés. Nommer un second insignifiant de manière qu’il ne puisse jamais lui faire de l’ombre, ensuite le chasser comme un malpropre. S’il voulait réellement sauver la Tunisie du naufrage économique, pourquoi n’a-t-il pas fait appel aux grandes compétences du pays, notamment Mondher Zenaïdi, Taoufik Baccar, Ahmed Friâ, Hathem Ben Salem…pour ne citer que ceux-là ?
Mondafrique. Que pensez vous de la nouvelle constitution?
M.H. Dans son contenu et dans sa forme, ce texte est une insulte à l’intelligence tunisienne. J’étais personnellement pour l’abolition de la « constitution Feldman », comme je l’ai appelé dès janvier 2014 par allusion à Noah Raam Feldman, un juriste américain islamo-progressiste ayant déjà fait ses premiers pas de constitutionnalisme expérimental en Irak et en Afghanistan. Par dignité nationale autant que par réalisme juridique, cette constitution d’importation, validée par une ANC tragi-comique, devait impérativement être abolie. Mais en aucun cas être remplacée par un torchon constitutionnel, hâtivement rédigé au coin d’une table d’examen d’un étudiant en première année de droit. Torchon constitutionnel à des années lumières de la constitution de 1861 sous Sadok Bey, et à plus forte raison de la constitution de 1959, celle des pères fondateurs de la République au premier rang desquels Habib Bourguiba. Je l’ai dit en pleine hystérie révolutionnaire (mars 2011), ne touchez pas à la constitution originelle du pays, un simple toilettage constitutionnel suffirait, notamment la suppression de l’article relatif à la présidence à vie qui était de jure et de facto caduc déjà sous Ben Ali.
J’ai factuellement constaté que Kaïs Saïed éprouve et cultive une haine pathologique à l’égard de Bourguiba et de tous les grands ministres de l’ère postcoloniale. C’est que l’actuel usurpateur de Carthage se prend pour un philosophe-roi, un chef inégalable, depuis Hannibal jusqu’à Ben Ali, y compris donc Bourguiba. Pourtant, il ne lui arrive pas à la cheville à tout égard : il n’a ni le charisme de Bourguiba, ni sa culture, ni son éloquence, ni ses diplômes, ni son patriotisme, ni même ses défauts. Cette détestation du Père de la Nation, dissimulée sous le couvert d’une empathie fallacieuse à l’égard de certains Beys ainsi que de l’image mythologique de Salah Ben Youssef tout aussi trompeuse, recèle en réalité un mépris total de l’Indépendance. Dans quel autre pays du monde la fête de l’indépendance est-elle considérée comme un non-événement indigne d’être célébré si ce n’est comme gloire historique, du moins comme narratif national ? Le 20 mars 1956 est occulté, pour ne pas dire refoulé, par Kaïs Saïed, avec l’acquiescement de notre armée nationale !
« La dernière goutte qui a fait déborder le vase de l’indignation, ce fut la vague d’arrestations arbitraires d’opposants politiques, d’hommes d’affaires, de journalistes : la chasse aux Tunisiens dans certaines capitales européennes ».
Sans parler des compatriotes pourchassés qui ont risqué leur vie en Méditerranée à la recherche d’un eldorado chimérique, fuyant un pays sans horizon et sans le moindre espoir. Que l’on expulse des Tunisiens au séjour irrégulier et au casier judiciaire chargé, cela se comprend et se justifie. Mais que l’on pourchasse des compatriotes qui sont en Europe depuis plus de dix ans, qui y travaillent sous contrat, qui n’ont jamais fait de mal à personne et qui ont même fondé une famille, cela est d’autant plus abjecte que les pays concernés se gargarisent d’humanisme et de respect des droits de l’homme. Aucun Tunisien ne peut accepter un tel traitement inhumain infligé à ses compatriotes. Aucun, à l’exception de celui qui est censé défendre leur dignité à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, à savoir Kaïs Saïed.
Mondafrique. Cette vague d’expulsion que vous appelez chasse aux Tunisiens est conforme aux lois en vigueur dans ces pays, qui plus est avec l’accord des autorités tunisiennes ?
M.H C’est précisément là que le bât blesse. Primo, sur le respect des lois, il y a plusieurs cas où des juges sont allés à l’encontre d’arrêtés préfectoraux, ce qui n’a pas empêché les forces de police de les embarquer contre leur gré. En Italie, des vidéos montrent que les Tunisiens qui résistent sont enchaînés des mains aux pieds et, selon plusieurs témoignages, certains ont été carrément endormis et se sont réveillés à l’aéroport de Tabarka. Secundo et c’est le plus grave à mes yeux, l’accord des autorités tunisiennes auquel vous faites allusion est moralement illégitime et juridiquement illégal. Il a été conclu en catimini entre celui qui fait office de président de la République et Giorgia Meloni. Les deux rares personnalités politiques qui ont osé dénoncer publiquement cet accord sont depuis en prison, Abir Moussi et le médecin Lotfi Mraïhi. Les zélotes du dictateur assurent que leur idole n’y est pour rien, que les accords en question remontent à l’époque de Moncef Marzouki puis de Béji Caïd Essebsi, mais les faits sont têtus.
Mondafrique. Vous voulez dire que le président Saïed assume seul l’engagement de la Tunisie de récupérer ses propres migrants clandestins ?
M.H. Non, bien évidemment. Il est vrai qu’en avril 2011, BCE a signé un mémorandum avec Silvio Berlusconi et son ministre de l’Intérieur, Roberto Maroni, lors de leur déplacement à Tunis, document bilatéral dans lequel la Tunisie acceptait le rapatriement des immigrés irréguliers qui ont envahi Lampedusa à la suite du coup d’Etat du 14 janvier 2011 et de la déstabilisation criminelle de la Libye. D’après les statistiques du ministère de l’Intérieur tunisien, 4 453 Tunisiens ont ainsi été expulsés d’Italie en 2011 et 1 837, du 1er janvier au 31 août 2012. Durant sa présidence, Marzouki a poursuivi cette politique en acceptant d’ailleurs son élargissement à la France. Sous la présidence de BCE, un Mémorandum d’entente a été signé à Rome le 9 février 2017, qui stipulait déjà le rapatriement des clandestins tunisiens en échange de 165,5 millions d’euros dont la moitié sous forme de crédits.
Les défenseurs de Kaïs Saïed n’ont donc pas tort lorsqu’ils accusent Moncef Marzouki et Béji Caïd Essebsi ?
Ils ont tort car les engagements de BCE et Marzouki sont sans commune mesure avec les concessions de Kaïs Saïed à la suite du harcèlement séducteur de Meloni. Déjà du temps de Mario Draghi, le mémorandum du 9 février 2017 a été abrogé le 16 juin 2021 à Rome et il a été remplacé par un autre Mémorandum pour la coopération au développement pour la période 2021-2023, moyennant l’octroi d’une enveloppe de 200 millions d’euros, dont 150 à titre de crédit et 50 à titre de don. Deux ans après l’arrivée de Meloni au pouvoir, en octobre 2022, les chiffres des migrants clandestins en 2024 donc ont baissé de 65% par rapport à la même période (2023). De 115 000 migrants essentiellement Tunisiens et Subsahariens, on est tombé à 40 000. C’est la conséquence directe de l’accord entre l’héritière de Mussolini et l’héritier sans héritage de Sadok Bey ! Selon Le Monde, le 17 avril 2024, Meloni s’est rendue à Tunis « avant de s’envoler pour la réunion du Conseil européen à Bruxelles. Elle en a profité pour annoncer plusieurs protocoles de coopération : un soutien direct d’une valeur de 50 millions d’euros au budget de l’Etat tunisien… et une ligne de crédit de 55 millions d’euros ». Toujours selon le quotidien français, « Giorgia Meloni n’a pas manqué lors de son discours de « remercier encore une fois les autorités tunisiennes » pour le travail effectué et de se féliciter des résultats de l’accord de « partenariat stratégique complet » signé, sous ses auspices, par l’Union européenne et la Tunisie, le 16 juillet 2023 ». Pour l’anecdote, le 16 juillet 2023 était un dimanche, mais pour Meloni, Ursula von der Leyen et le premier-ministre néerlandais, Mark Rutte, ce déplacement urgent à Carthage, le second après celui du 11 juillet, valait bien la peine ! Ainsi, Meloni ne s’est pas contentée d’imposer ses conditions dans un précédent accord bilatéral entre Rome et Tunis, elle a pu convaincre Kaïs Saïed de l’élargir à l’ensemble de l’espace Schengen ; elle a partagé sa prise de guerre avec ses amis européens, ce qui était astucieux pour dédiaboliser son image de néofasciste.
En d’autres termes, pour 105 millions d’euros dont la moitié est un crédit, Kaïs Saïed a bradé à vil prix la Souveraineté du pays. Je parle de Souveraineté car, dans sa face cachée, ce « partenariat stratégique » ne se limitait pas uniquement au rapatriement des Tunisiens clandestins mais transformait le pays en chien de garde des frontières européennes. Pire que cette mission affligeante de gardiennage, la Tunisie doit, en effet, contenir et maintenir sur son sol l’invasion Subsaharienne, aussi bien celle qui arrive de nos frontières terrestres que celle dont notre marine est chargée d’interpeller en Méditerranée pour ramener toutes ces embarcations de fortune vers la Tunisie.
Mondafrique. Quel est donc l’intérêt de Kaïs Saïed dans cette affaire ? Il a au contraire tout à perdre. Il a fait du souverainisme l’axe central de sa politique et il sait parfaitement que l’expulsion des sans-papiers Tunisiens d’une part et l’accueil des Africains d’autre part vont le rendre très impopulaire en Tunisie, ce qui fragiliserait davantage la stabilité du pays.
D’abord, il n’a pas fait du souverainisme l’axe central de sa politique mais l’épine dorsale de sa rhétorique populiste. Kaïs Saïed s’en fout de l’opinion publique, il est persuadé à juste titre que sa longévité au pouvoir ne dépend pas des Tunisiens mais de l’Occident. Ses ennemis politiques qui convoitent son fauteuil savent aussi que la partie se joue à l’étranger plus qu’à l’intérieur du pays. C’est une réalité amère que le séisme politique de janvier 2011 a imposé à la défunte Tunisie. Je veux dire par là que le pouvoir illégitime de Kaïs Saïed -illégitime compte tenu de la mascarade électorale d’octobre 2024 de laquelle il a exclu tous ses concurrents, des plus crédibles aux plus folkloriques- tient à un fil, ou plutôt à un coup de fil d’une capitale européenne et à plus forte raison de Washington. Si loufoque et autocratique soit-il, son régime arrange bien certains pays européens qui ne trouveront pas meilleure sentinelle pour leurs frontières. Il sait que c’est à cela, rien qu’à cela que tient son pouvoir reconduit avec 90,7% des « suffrages exprimés » et un taux de participation de 28,8%, soit 2,4 millions d’électeurs sur près de 10 millions d’inscrits.
Malgré ses homélies pseudo-souverainistes et ses interminables monologues devant des conseils des ministres studieux et scolaires, ou des conseils de sécurité nationale en présence de trois hauts gradés dont les décorations alourdissent les épaulettes mais pas assez la Conscience Nationale, j’accuse clairement Kaïs Saïed de haute trahison. Si le 12 mai 1881 à Ksar Saïd, Sadok Bey a signé le traité du protectorat le pistolet du général Bréart pointé sur la tempe, Kaïs Saïed a ratifié son équivalent avec l’Italie et l’UE dans la gaieté et sans forcer sa nature. Cette délocalisation de Lampedusa vers Sfax, jadis haut lieu de la résistance anticoloniale, avec la certitude matérielle que les populations allogènes africaines sont amenées à se dissoudre durablement dans la société et le paysage sociologique tunisien, constitue et caractérise juridiquement la qualification de haute trahison. Il y a deux ans, sur Open Box TV, Alain Juillet, l’ancien patron de la DGSE déclarait que « Melonie contrôle maintenant la Tunisie ». Victoire posthume de Mussolini dont Meloni se réclame et qui a toujours considéré que l’Italie avait des droits historiques et préhistoriques inaliénables sur la Tunisie. Mais victoire temporaire et conjoncturelle car l’armée nationale, dont je ne me fais aucun doute quant à la mission patriotique qui est la sienne, ne saurait supporter longtemps cette gabegie suicidaire qui met en péril l’existence même du pays et qui piétine sa propre doctrine militaire.
N’y a-t-il pas un peu d’exagération dans ce que vous prenez pour une menace existentielle ?
Vous ne croyez pas si bien dire ! Menace existentielle est exactement l’expression que j’aurai dû employer et je n’aurais en rien exagéré. Je lis l’Histoire longue comme disait Fernand Braudel, j’observe l’histoire immédiate, j’analyse la géopolitique en gestation et je vous interroge à mon tour : combien d’Etats-Nations ont disparu ne serait-ce que depuis la fumisterie du « printemps arabes » ? La Libye, qui a subi une agression militaire, ensuite une partition en deux entités. La Syrie qui, après la résistance héroïque de ses dirigeants, de son peuple et de son armée est aujourd’hui répartie entre la Turquie et son allié stratégique Israël, sous la présidence d’un égorgeur islamiste relooké en « musulman conservateur »…Il y avait autrefois un pays qui s’appelait la Yougoslavie, où est-elle passée. De nos jours, un président américain affiche clairement son intention d’annexer le Groenland et même le Canada ! La Tunisie et pas seulement elle d’ailleurs n’est pas à l’abri de tels soubresauts dictés par un changement radical des paradigmes et des valeurs, et par une reconfiguration brutale de la carte du monde. C’est l’Afrique du Nord qui est visée, mais dans cet espace géographique et géopolitique, les maillons faibles sont la Tunisie et la Libye, déjà victime de partition.
Je m’explique. Depuis plusieurs années, un ami démographe et économiste, Gérard-François Dumont, me dit que le plus grand défi géopolitique dans l’avenir, notamment pour l’Afrique et le Maghreb, c’est ce qu’il appelle la loi du nombre. Cela fait au moins 15 ans que l’Afrique du Nord est entrée dans une phase de mutation démographique intense. Sur cette conjoncture vient se greffer une donne prospective effrayante émanant des Nations-Unies : en 2050, la population noire-africaine sera doublée pour atteindre les 2,5 milliards d’habitants. C’est essentiellement sur le Maghreb que va s’exercer cette poussée démographique et par conséquent migratoire subsaharienne. Le Maroc (près de 38 millions) et l’Algérie (46 millions) seront affectés mais pas autant que la Tunisie (12 millions) et la Libye (7 millions). L’Europe, qui est elle-même en crise démographique, fera tout pour cantonner et fixer les migrants subsahariens en Tunisie et en Libye. Si rien n’est fait pour arrêter cette tendance lourde, la démographie et la sociologie tunisienne changeraient inexorablement. Voilà pourquoi je parle effectivement de menace existentielle.
Qui en est responsable et que faire justement pour éviter ce scénario catastrophe ?
Tous les présidents et gouvernements qui se sont succédés en Tunisie depuis son effondrement en janvier 2011 jusqu’à ce jour, tous sans exception. Si le pire devait arriver en Tunisie, ce ne serait pas le début de l’aliénation mais l’aboutissement paroxystique d’une dégradation graduelle qui a commencé dès la « révolution du jasmin ». En 14 ans de République bananière, la Turquie, l’Iran et même l’émirat bédouin du Qatar se sont relayés pour se partager la dépouille tunisienne. Sur la question névralgique de l’invasion migratoire Subsaharienne et à un moment déterminant de son histoire, la Tunisie n’avait plus un pouvoir fort et stratège pour la prémunir, ni des ministres compétents, ni une diplomatie alerte et efficace pour défendre ses intérêts. Elle avait en revanche des présidents fantoches, des ministres inconsistants et des cadres nonchalants.
Vous savez, Bourguiba, qui est mon unique modèle politique, qui tutoyait l’Histoire et redoutait ses revers, répétait souvent à ses compatriotes, dont il connaissait aussi les gênes et atavismes, que l’indépendance n’est pas un acquis définitif et qu’on peut la perdre si les élites ne veillent pas à sa protection comme sur le bien le plus précieux. Voilà pourquoi, me sentant redevable à ce pays, mon devoir est de lutter contre tous ceux qui veulent le brader pour colmater les trous budgétaires et surtout pour conserver le pouvoir.
Comme au sujet de Bourguiba à l’époque, certains médias ou opposants estiment que Kaïs Saïed souffre de troubles mentaux. Cela est-il vrai ?
Même dans la maladie si maladie il y a, je n’accepte pas la comparaison entre Bourguiba et Kaïs Saïed, parce qu’il faut toujours comparer ce qui est comparable. A en croire le livre de Bernard Cohen sur Bourguiba que j’ai lu quand j’étais plus jeune (1987), le combattant suprême était à la fin de sa vie un maniaco-dépressif, la pathologie des génies ! Je n’ai pas fait des études de psychiatrie mais de philosophie pour pouvoir diagnostiquer le cas Saïed. Pour tout vous dire, je ne crois pas du tout qu’il soit réellement atteint psychologiquement. Même dans ses sorties sur l’ouragan Daniel, sur Laurel et Hardy, sur l’arbre de Noël…je n’y voyais pas de trouble mental ou cognitif mais plus simplement ses limites intellectuelles incroyablement réduites. C’est une certaine Nadia Akacha, qui était sa plus proche collaboratrice au palais, qui est à l’origine de cette rumeur devenue un secret bien gardé. Je n’y crois pas et je ne veux pas y croire car il serait dans ce cas irresponsable de ses actes, donc pénalement absous du fait même de l’abolition de son discernement.
Dans votre livre anti-printemps arabe de 2011, vous avez fait un certain nombre de prédictions, dont l’arrivée au pouvoir d’Ennahdha, les attentats terroristes, la débâcle économique, les vagues migratoires…Mais vous avez aussi évoqué le risque d’une guerre civile. Y croyez-vous toujours ?
Oui j’y crois, aujourd’hui plus que jamais. Tous les ingrédients d’une guerre civile sont maintenant réunis. Primo, l’antagonisme et la haine de classe, dans un pays où il n’y a pourtant quasiment plus de bourgeois ni de prolétaires mais uniquement des individus atomisés et égaux devant la cherté de la vie, les pénuries, la fiscalité galopante, la corruption des fonctionnaires, les injustices des tribunaux… Secundo, le régionalisme et le tribalisme même qui secrètent la concupiscence et la discorde, ce que Bourguiba craignait le plus eu égard à sa connaissance de ce peuple et de son histoire. Tertio, l’insociabilité puisque tout ce qui constituait le lien social a été rompu : la Nation, l’histoire, l’éducation, la culture, les médias et même la religion, car de musulmans majoritairement sunnites-malékites, nous avons maintenant une communauté chiite de plus en plus visible. Quarto, la présence précisément de populations subsahariennes, venues de pays ravagés par les guerres civiles et la violence anomique. Enfin, le retour forcé au pays de 10 000 à 18 000 (premier quota) de jeunes tunisiens expulsés d’Europe dont la plupart ne vont pas manquer de se venger. La Tunisie est une poudrière qui n’attend que l’allumage de la mèche ! Pendant ce temps, l’Etat profond assiste passivement à la désintégration de l’Etat-Nation sans se douter que l’usurpateur de Carthage traite la Tunisie comme un corpus juridique, jamais comme un corps social et politique. Vendeur de fables et de sable, Kaïs Saïed sera ruiné par un coup de vent parfaitement prévisible, n’en déplaise aux pays dont il assure l’étanchéité frontalière.
Je vois qu’il s’agit pour vous effectivement d’une déclaration de guerre. Mais dans une guerre, il faut des alliés et surtout des troupes ! Seriez-vous disposé aujourd’hui à vous réconcilier avec vos anciens adversaires qui mènent la lutte contre le régime ?
Jamais, et pour plusieurs raisons. D’abord parce que ces gens-là sont les principaux responsables de la situation actuelle. Les islamistes évidemment, mais aussi les gauchistes, certains naufragés de Nidaa Tounès, du CPR, d’Etttakatol, de l’UGTT…Ils ont tous commis des crimes abominables, inoubliables et impardonnables à l’égard du peuple tunisien. La décennie noire n’est pas une fiction mais une vérité. Ensuite parce que je n’ai besoin ni de troupes ni encore moins d’alliés pour mener solitairement mon combat. Et pour cause, je ne prétends à aucune carrière politique et je n’aspire à aucune fonction. J’ai 64 ans et lorsque je regarde les années écoulées, je suis en paix avec ma conscience, ma patrie et ma foi en Dieu. Un seul cauchemar trouble mon sommeil et mon réveil : l’avenir de la Tunisie et le destin des futures générations.
Après l’éclipse de ce régime autocratique et népotique, l’abolition du torchon constitutionnel vaguement schmittien, le rétablissement de la Constitution des pères fondateurs, ainsi que l’organisation par l’armée de nouvelles élections législatives et présidentielles, mon dernier acte politique, si Dieu me prête vie, se limiterait à la consigne de vote que je donnerai en faveur du candidat ou de la candidate qui serait à la hauteur des espérances de ce pauvre peuple paupérisé et bientôt affamé ; candidat qui pourrait, par son charisme et sa clairvoyance, restaurer la noblesse de la politique et le prestige de l’Etat, auprès des Tunisiens comme des pays étrangers, qu’ils soient « frères », amis ou ennemis, arabes ou occidentaux. Résister, ce que je fais depuis bientôt 40 ans, c’est à la fois mon choix, mon sacerdoce et mon destin, mon Maktoub comme on dit en Tunisie.