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Liban: ce que la guerre lègue aux enfants

Avec sa nouvelle section « Lettres de Beyrouth », Mondafrique publie les témoignages de guerre de Dre Pamela Chrabieh, autrice, artiste visuelle et chercheuse libano-canadienne, pour donner à voir, au plus près, le quotidien des Libanais sous les bombardements. Entre mémoire, transmission, peur et endurance, ces textes disent ce que la guerre dépose dans les corps, les familles et les gestes ordinaires.

 

La nuit a encore eu son propre calendrier de bombardements

Par Dre Pamela Chrabieh *

Oeuvre artistique hybride. signée Pamela Chrabieh.

Une ponctuation assez régulière pour empêcher le corps d’oublier où il se trouve, assez irrégulière pour laisser croire, entre deux, à une accalmie possible. Le matin, lui, est arrivé avec ce cynisme serein propre aux phénomènes naturels. Le soleil traverse la fenêtre. Beyrouth est là. La mer aussi. L’horizon surtout, cette ligne obscènement stable, comme si le monde savait encore faire semblant de tenir, et bien sûr, les drones MK, les avions de chasse et les explosions, encore et encore.

Je regarde ma fille qui dort encore. Dix-huit ans. L’âge où l’on devrait se perdre dans les études, les départs, les absolus provisoires, les projets trop grands. Pas l’âge où l’on apprend à intégrer les bombardements dans la bande-son de l’existence. Pas l’âge où l’avenir se pense déjà avec des clauses suspensives, sorties de secours et scénarios de rechange. Et les questions arrivent. Elles ne frappent pas. Elles entrent.

Ce qui se transmet sans être nommé

Ce qui me travaille depuis longtemps – et plus violemment encore aujourd’hui – c’est l’héritage. Pas celui qu’on déclare au fisc ou qu’on se dispute entre cousins polis. Je parle de l’autre : celui qui circule sans testament, sans signature, sans consentement. Ce qui passe d’une génération à l’autre par les gestes, les silences, les réflexes, les crispations, les syntaxes de survie. Bref, tout ce que l’histoire dépose dans les corps sans même avoir la courtoisie de se présenter.

On hérite, bien sûr, d’un visage, d’un rire, d’une manière de froncer les sourcils, d’un goût pour les livres, d’une main habile, d’un rapport particulier au beau, au sacré, au ridicule. Mais on hérite aussi d’une manière de surveiller le ciel. D’un talent à sentir quand une journée bascule. D’une relation légèrement faussée au mot « stabilité ». Nos ancêtres ne nous ont pas seulement laissé des recettes, des patronymes, des loyautés et des blessures. Ils nous ont légué une pédagogie du provisoire.

Nos arrière-grands-parents ont connu le désastre comme rupture. Nos grands-parents ont compris que l’événement pouvait revenir. Que l’exception avait de l’endurance. Que le provisoire, dans cette région, possédait un talent rare pour durer. Nos parents ont fait ce qu’ils ont pu avec les ruines et les promesses. Ils ont reconstruit à maintes reprises des maisons, des commerces, des mariages, des calendriers scolaires, parfois même des illusions. Ils nous ont dit, souvent avec une sincérité bouleversante, que ce serait différent pour nous. Je les crois encore, d’une certaine façon. Je crois à leur désir, pas à son efficacité. L’histoire, elle, a toujours eu un faible pour les bonnes intentions réduites en poussière.

Et nous (sans vouloir généraliser), voilà, à notre tour (qui dure depuis les années 70 du siècle dernier), « légèrement » ridicules, à nous demander ce que nous déposons entre les mains de nos enfants et de nos jeunes adultes. Nous leur donnons ce que nous pouvons : de l’éducation, de l’amour, de l’art,… et de quoi tenir debout. Nous essayons de leur transmettre autre chose que les traumas, que la peur. Mais la peur n’a besoin d’aucune pédagogie. Elle se transmet très bien seule. Sans programme scolaire, sans discours inaugural, sans comité scientifique. Elle passe par la manière dont on interrompt une phrase pour écouter un bruit. Par l’habitude de vérifier son téléphone avant même d’avoir ouvert les yeux. Par ce talent un peu honteux pour calculer les risques, les distances, les timings, les « au cas où ». L’héritage de la guerre n’est pas seulement dans les récits. Il est dans le système nerveux. Dans les sommeils légers. Dans les projets formulés au conditionnel. Dans cette incapacité à s’abandonner complètement à la joie, comme si une partie de soi restait chargée de surveiller la pièce voisine.

Le plus troublant, c’est la banalité de cette transmission. Pas besoin de convoquer la génération suivante pour lui dire : « Voici le traumatisme familial, merci d’en accuser réception. » Ce serait encore trop net, trop honnête, presque trop élégant. Non. Cela passe par capillarité. Par répétition. Par climat. Par syntaxe. « Ça va passer. » « Ce n’est qu’une période. » « On a déjà vu pire. » « Continue. » « Tiens bon. » Ces phrases ont leur utilité. Elles empêchent l’effondrement immédiat. Mais elles fabriquent aussi une relation étrange au futur : on s’y projette avec la prudence de quelqu’un qui signerait un contrat sur du papier soluble.

Alors je regarde ma fille, déjà au seuil d’une vie adulte que le monde s’acharne à rendre grotesquement précaire, et je me demande ce qu’elle reçoit de nous au-delà de ce que nous avons voulu donner. Une lucidité utile, ou une vigilance excessive ? Un sens du réel, ou une initiation prématurée à la désillusion ? Une capacité à traverser les crises, ou l’idée que toute stabilité relève de la propagande ?

Je n’ai pas de réponse nette. L’époque produit déjà des certitudes imbéciles à flux tendu ; inutile d’en rajouter. Ce que je sais, en revanche, c’est que l’héritage n’arrive jamais trié. Il ne vient pas avec, d’un côté, la grâce, et de l’autre, le ravage. Tout arrive ensemble. La beauté et l’alerte. L’endurance et l’épuisement. L’amour profond d’un lieu et la méfiance qu’il inspire. Le courage – cette vertu qu’on admire tant de loin – et son envers moins photogénique : l’habitude de supporter l’inacceptable avec trop de compétence.

L’endurance, entre force et piège

Car il faut bien le dire : notre région produit d’excellents spécialistes de la continuité sous catastrophe. C’est une expertise peu valorisée internationalement, ce qui est injuste au vu du niveau atteint. Nous savons ouvrir des entreprises, des commerces et des espaces culturels sous surveillance, faire cours entre deux séquences d’histoire qui tournent mal, préparer des repas pendant que les nouvelles débitent leur litanie, aimer nos enfants dans des temporalités détraquées, plaisanter même – ce qui n’est pas rien – au bord de l’abîme. Nous avons perfectionné l’art de rendre l’inhabitable vaguement habitable.

C’est admirable, bien sûr. C’est aussi sinistre. Parce qu’à force de survivre avec talent, on finit parfois par rendre le désastre socialement gérable. On l’intègre au fonctionnement. On le domestique. On célèbre notre résilience pendant que les structures de destruction, elles, se portent à merveille. Le système adore les populations capables de transformer l’insoutenable en quotidien. Cela lui évite de trop s’expliquer.

Alors, qu’allons-nous laisser ? Des jeunes capables de nommer les mensonges ? Je l’espère. Capables d’aimer sans idéaliser ? J’aimerais. Capables de regarder la violence sans céder moralement ? Ce serait déjà immense. Mais je crains que nous leur léguions aussi un rapport compliqué au repos, à la confiance, à l’avenir, à l’idée même de durée. Une compréhension trop précoce du fait que les adultes mentent souvent quand ils disent « tout ira bien », non par cruauté, mais parce qu’ils n’ont rien trouvé de moins cruel à offrir.

C’est peut-être cela qui me serre le plus : nous transmettons de l’amour, oui, mais un amour rédigé avec des protocoles de crise.

Et pourtant, malgré la répétition historique, malgré l’impression persistante que les XXe et XXIe siècles nous ont pris pour un laboratoire de la désillusion, quelque chose continue à chercher une forme juste dans un monde spécialisé dans la distorsion. Ce n’est pas une consolation – je me méfie des consolations, elles ont souvent le goût douteux des produits trop sucrés – mais un fait : l’héritage n’est pas seulement une chaîne. C’est aussi une matière à retravailler. Ce que nous recevons n’est pas entièrement destiné à être répété. Peut-être que les prochaines générations seraient capables de refuser certains héritages, de les désamorcer partiellement, de ne pas sanctifier nos blessures au point de les reproduire religieusement.

Alors je regarde encore Beyrouth, la mer, l’horizon. Et je me dis que notre tâche n’est peut-être pas de transmettre intact ce que nous avons reçu. Ni les ruines, ni les slogans, ni les peurs ennoblies par l’habitude. Notre tâche est peut-être plus ingrate et plus subtile : léguer de quoi discerner. De quoi résister sans se pétrifier. De quoi aimer sans devenir aveugle. De quoi hériter sans finir simple greffier des catastrophes passées.

  • Pamela Chrabieh est Dre en Sciences des Religions, artiste visuelle, chercheuse et autrice libano-canadienne, cofondatrice et CEO de Kulturnest, un espace créatif et culturel hybride basé au Liban. Forte de plus de trente ans d’expérience internationale, elle œuvre à l’intersection des arts, des sciences humaines, du dialogue interculturel, de la communication et de l’intelligence artificielle. Enseignante universitaire, conférencière et autrice de nombreuses publications, elle expose également son travail artistique dans plusieurs pays et s’engage activement dans des initiatives culturelles et sociales.
    Pour plus d’informations (et une biographie plus longue)https://pamelachrabiehblog.com/about/