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L’Amérique, l’or et l’émergence d’un monde en treillis

L’ordre mondial issu de l’après-guerre ne s’effondre pas pour céder la place à un nouveau centre de pouvoir, mais se fragmente en une pluralité de systèmes imbriqués, sans hégémonie dominante, où la stabilité repose désormais sur l’interdépendance plutôt que sur la hiérarchie.

L’effondrement de l’ordre international de l’après-guerre est souvent mal décrit comme un simple problème de transition : le déclin de l’hégémonie américaine suivi par l’ascension d’un successeur. Ce cadrage est rassurant, mais de plus en plus inexact. Ce que le monde traverse aujourd’hui n’est ni un passage mécanique d’un centre global à un autre, ni un interrègne temporaire avant l’affirmation d’un nouvel équilibre. Il s’agit d’une phase prolongée de perturbation dans laquelle les présupposés qui soutenaient autrefois la stabilité — la prévisibilité, la hiérarchie, des valeurs prétendument garanties par l’État de droit et la centralité monétaire — ne tiennent plus, et où aucun ordre de remplacement n’attend en coulisses.

La rupture trumpienne

La rupture la plus décisive ne s’est pas produite parce que la puissance américaine aurait soudainement disparu — ce n’est pas le cas. Elle s’est produite lorsque Donald Trump a rejeté un principe fondateur du leadership américain : l’idée que la prévisibilité constitue en elle-même un bien public. Pendant des décennies, la puissance américaine a toléré l’hypocrisie afin de préserver l’ordre. Les États-Unis violaient sélectivement les règles tout en les maintenant comme normes, soutenant un système dont la cohérence dépendait moins de la constance morale que de la retenue. Trump a rompu de manière décisive avec cette logique. Il a fait de l’imprévisibilité un levier, de la transaction une stratégie et de la perturbation une vertu. Ce faisant, il n’a pas seulement affaibli les institutions ; il a révélé à quel point le système mondial dépendait de l’autolimitation américaine plutôt que d’un consentement durable.

De nombreux acteurs de l’économie mondiale continuent — naïvement ou par nostalgie — de désirer la stabilité. Leurs profits, leur légitimité politique et leur cohésion interne demeurent liés à des règles qu’ils peuvent comprendre et anticiper. Banquiers centraux, planificateurs industriels, investisseurs et puissances intermédiaires partagent un intérêt commun pour la prévisibilité. Des figures comme Mark Carney soutiennent depuis longtemps qu’une forme de stabilité réordonnée finira par émerger, parce que trop d’intérêts en dépendent pour qu’il en soit autrement. Même la Chine se présente de plus en plus comme une garante de la cohérence transactionnelle, maniant avec aisance le langage de la coordination globale et projetant un message de réassurance plutôt que de rupture.

Cette croyance repose toutefois sur un vœu pieux : l’idée que, parce que les sociétés souhaitent la stabilité, celle-ci doit nécessairement se matérialiser au niveau systémique. L’histoire offre peu d’arguments en faveur de cette thèse. Il n’existe qu’un seul exemple majeur de transition financière mondiale s’étant déroulée avec un succès relatif — le passage, au milieu du XXᵉ siècle, de la livre sterling au dollar — et il a réussi pour des raisons largement absentes aujourd’hui. À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis s’imposaient comme une puissance industrielle, financière et militaire incontestée, capable de garantir simultanément la liquidité, la reconstruction et la sécurité. Ils ont assorti cette capacité d’une architecture institutionnelle délibérée : le système de Bretton Woods a créé le FMI et la Banque mondiale, instauré des taux de change fixes et des contrôles de capitaux, et géré l’ajustement de manière politique plutôt que de l’abandonner aux seules tensions des marchés. La transition s’est en outre déroulée dans un cadre de sécurité et de coopération politique occidentale relativement cohésif, et non dans un environnement multipolaire fragmenté et concurrentiel. Le résultat ne fut pas un transfert sans heurts, mais un cas rare où la transition monétaire fut stabilisée par la convergence de la puissance, des institutions et de la cohésion des alliances.

Supposer qu’un résultat comparable émergera naturellement dans le paysage actuel — bien plus dense, concurrentiel et fragmenté — revient à confondre préférence et causalité.

Un monde en treillis

Ce qui se dessine aujourd’hui n’est donc ni un nouvel ordre unipolaire ni un ordre bipolaire, mais une prolifération d’ordres partiels. Comme l’a soutenu Carney dans un texte visionnaire publié en 2019, l’avenir pourrait n’appartenir ni au remplacement hégémonique ni à des systèmes rigides d’équilibre des puissances, mais à des réseaux de stabilité qui se chevauchent — des régimes distincts de finance, de commerce, de technologie, d’énergie et de sécurité coexistant sans hiérarchie. Un tel monde ne ressemblerait pas à une pyramide, mais à un treillis : une pluralité de systèmes porteurs, s’entrecroisant de manière inégale, sans qu’aucun ne puisse imposer une cohérence d’ensemble. La stabilité dans un tel système ne découle pas de l’application de règles par une autorité centrale, mais du coût élevé de la sortie de multiples régimes imbriqués, où États, entreprises et institutions sont trop intégrés pour s’en retirer sans pertes économiques et politiques sévères.

Cette perspective est cruciale, car le cadrage alternatif dominant est dangereux. Décrire le moment présent comme une transition d’un ordre américain vers un ordre chinois déclenche immédiatement l’alarme aux États-Unis, en particulier parmi les courants revanchards de la base politique de Trump et de son entourage. Les récits de succession figent la logique du jeu à somme nulle, renforcent les coalitions ultra-bellicistes et rétrécissent l’imagination politique au profit de la confrontation. Une fois le déclin interprété comme un déplacement, l’escalade se rationalise, et même des idées grossières — telles que des sphères d’influence rigides — commencent à paraître modérées face au spectre du conflit ouvert.

L’ascension de la Chine ne correspond pas à ce schéma. Ce qui se déploie n’est pas une tentative d’instaurer une domination mondiale unifiée — objectif pour lequel la Chine n’est ni institutionnellement préparée ni stratégiquement disposée — mais une influence diffuse exercée par les infrastructures, la production et les réseaux. La Chine développe à une vitesse remarquable des systèmes industriels, investit dans des lignes de transport électrique à très longue distance et conçoit des réseaux régionaux intégrant énergie, industrie et logistique à l’échelle asiatique — des ambitions que les États-Unis et l’Europe peineraient à égaler sans réformes politiques majeures. Il s’agit d’une puissance fondée sur l’intégration technique plutôt que sur le commandement, sur des dépendances intégrées aux systèmes plutôt que sur une allégeance imposée par l’idéologie. C’est une forme d’ordonnancement sans hégémonie. Une grande partie de cette recomposition est portée non par de vastes stratégies, mais par des acteurs pragmatiques — puissances intermédiaires, multinationales, banques centrales et blocs régionaux — qui mettent discrètement en place des canaux de paiement alternatifs, des normes et des mécanismes de règlement destinés à réduire leur exposition à la volatilité plutôt qu’à renverser le système.

La dimension monétaire de cette transformation est tout aussi mal comprise. Le monde ne se précipite pas du dollar vers le chaos — ni vers le renminbi. Il se couvre. À mesure que la confiance dans un ancrage monétaire unique s’érode, l’or a réémergé non comme un retour à l’étalon-or, mais comme un collatéral apolitique — un actif hors juridiction, hors risque de sanctions et hors conditionnalité de politique étrangère. L’or joue un rôle d’assurance de bilan, de pont entre des systèmes incompatibles pendant que de nouveaux arrangements se mettent en place. Parallèlement, les mécanismes de règlement se fragmentent davantage : les échanges énergétiques, les chaînes d’approvisionnement industrielles, les services numériques et le commerce régional recourent de plus en plus à des monnaies et à des systèmes de compensation distincts, liés à des écosystèmes économiques spécifiques.

La fin du monople du dollar

L’issue la plus probable n’est donc pas l’effondrement du dollar, mais la fin de son monopole. Cinq ou six grandes zones de règlement sont en train d’émerger — énergie et matières premières, industrie est-asiatique, finance atlantique, commerce lié aux BRICS, dispositifs monétaires adossés aux matières premières et économies de plateformes numériques — chacune reposant sur des monnaies, des instruments et des règles différentes. Cette diversification n’abolit pas l’interdépendance ; elle la multiplie. Mais elle érode la capacité singulière de Washington à instrumentaliser le dollar par les sanctions et l’exclusion financière. Les projections récentes du FMI soulignent le caractère structurel de cette évolution : d’ici 2028, la Chine et l’Inde devraient chacune contribuer davantage à la croissance mondiale du PIB que les États-Unis, renforçant un monde où la gravité économique ne coïncide plus avec le monopole monétaire.

À mesure que cette capacité s’affaiblit, les États-Unis se trouvent confrontés à un choix structurel qu’ils n’ont pas consciemment formulé. La réduction de l’effet de levier monétaire poussera Washington vers une forme d’isolationnisme contraint — non par retrait volontaire, mais par limitation objective. Il ne s’agit pas d’un isolationnisme de choix ou d’idéologie, mais de la condition d’une puissance toujours présente à l’échelle mondiale, mais de moins en moins capable d’imposer sa volonté au moyen des instruments qui transformaient autrefois cette présence en influence.

Le danger réside dans la manière dont cette évolution est interprétée sur le plan intérieur. Présentée comme une perte ou une humiliation, elle risque de provoquer une réponse violente au changement structurel — une tentative de restaurer la primauté monétaire et stratégique par la coercition plutôt que par l’adaptation. La capacité des États-Unis à gérer cette transition avec prudence, ou au contraire à y réagir de façon destructrice, dépendra moins des forces globales que du leadership politique qui succédera à Trump.

Le monde à venir n’est pas ordonné au sens classique du terme, mais il n’est pas non plus voué à l’effondrement. Il est pluriel, inégal et inachevé : un treillis de systèmes économiques imbriqués, de monnaies partielles et de formes concurrentes de stabilité. Dans un tel contexte, la mauvaise interprétation — plus encore que le déclin lui-même — devient le principal danger stratégique. La tâche n’est pas de rechercher un nouvel ordre mondial qui finirait par s’imposer, mais d’apprendre à naviguer dans une condition permanente d’ordonnancement sans hiérarchie — sans nous alarmer jusqu’à la confrontation, ni confondre la complexité avec la catastrophe.