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Jacques Marie Bourget: Zéro pointé pour « Complément d’enquête » sur l’Algérie

Comme vendredi soir à la télévision, il n’y avait ni foot, ni film, j’ai décidé de regarder avec vingt quatre de retard l’émission de France 2 « Complément d’Enquête ». Consacrée aux relations de la France et de l’Algérie, sous le titre « Rumeurs et coups tordus », l’émission est surtout le reflet d’un journalisme disqualifié et aux ordres.

Ce visionnage aura été passionnant. Passionnant pour celui qui s’intéresse au journalisme, à ses règles, et aux références de la profession contenues dans « La Charte de Munich ». Ici j’ai sous les yeux deux des dix articles de la Charte en question, le 8 et le 9. Ils définissent la frontière entre le « journalisme » et la « communication ». En appuyant son reportage sur les propos de l’ambassadeur de France à Alger, aujourd’hui replié à Paris, « Complément d’Enquête » s’est ouvertement fait le porte propagande de l’Elysée. Le diplomate questionné n’étant plus qu’un porte parole, le journalisme, surtout de se®vice public, est tombé bien bas.

Mieux, comme dans une série télévisée, « le bureau des légendes « , co-réalisée ou quasiment avec les services français, nous avons eu droit à un one man show de l’ ambassadeur. Mis en scène chez lui, et dans de bien jolis salons dont je suppose qu’ils ont été prêtés par le Quai d’Orsay, donc complice de ce forfait. Observons que, pour être fidèle à son titre, le magazine a été très riche en rumeurs et constitue lui-même un coup tordu. La note finale est de vingt sur vingt, la mission  « flinguer l’Algérie » a été accomplie.

Le « Complément », comme on le dit dans les boutiques de régime, commence par un sujet sur l’emprisonnement de Christophe Gleizes, journaliste français condamné à 7 années de prison. C’est moche pour le confrère mais on ne nous livre jamais le dossier qui a conduit ce naïf à cette incarcération. C’est pourtant simple, il a exercé son métier sur le territoire algérien sans le visa de presse obligatoire. Circonstances aggravantes, vu d’Alger, il était en relations avec des militants du MAK, « Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie », organisation basée à Paris, avec de de solides appuis en Israël. Inutile de préciser que prononcer à Alger les trois lettres de MAK, c’est le chiffon rouge dans la corrida, ce mouvement étant classé « terroriste ». Sans imaginer qu’il allait enfoncer un peu plus Christophe Gleizes dans ce dossier boueux, depuis Paris, interrogé par le média d’extrême-extrême droite « Frontières », le numéro 2 du MAK à expliqué   comment il a facilité l’enquête du journaliste.

En tant que partisan d’un journalisme sans entraves, je souhaite que ce confrère soit vite libéré. Mais il faut avouer que, sans mesurer le risque car spécialisé dans le sport, il a joué et avec le brûlant. « Complément d’Enquête » n’a jamais fait état du dossier complet. Mais, pour étoffer leur film les reporters se sont rendus dans les bureaux de Reporters Sans Frontières. Une organisation décrédibilisée et en tout cas une mauvaise clé pour ouvrir une serrure à Alger.

Pour mettre des couleurs sur ses images, l’émission ne nous épargne pas, sur le dos du chanteur kabyle assassiné Lounès Matoub, une petite réunion de berbères avec robes chamarrées et bijoux d’argent pendants un peu partout. Séquence émotion qui va plaire au MAK, puisqu’ embusqué derrière tout cela. En revanche pas la moindre vue d’une autre manifestation tenue en décembre dernier place de la Nation à Paris. Et qui regroupait des Kabyles fiers de le berbéritude, mais, en « même temps », supporteurs de la « Révolution algérienne » dans laquelle leurs ainés ont joué un rôle si important. Ce jour-là les reporters de « Complément d’Enquête » avaient piscine.

La suite de cette fiction en est vraiment une, puisque les scènes « reconstituées » s’additionnent, faute de preuves à mettre à la lumière.  On y voit des « barbouzes », pourquoi pas, et un diplomate algérien mis en prison pour s’être pris pour James Bond. Enfin on nous affirme « la volonté des services de contrôler des élus français, algériens d’origine », Cette volonté étant certifiée par « des notes de la DGSI », le service de contre espionnage français. Hélas on ne nous montre aucun document et il faut croire France 2 sur parole. Et c’est bien léger. Cette pasta tchouta de rumeurs devient lassante avec ce mode « on ne sait rien mais on vous dit tout ». Nous restons chez Netflix ce qui provoque de gros dégâts dans le journalisme.

On pouvait s’attendre à ce que, pour être « objectif » dans le recensement des coups tordus, « Complément d’Enquête » décrive comment l’Algérie accuse la DGSE, service d’espionnage tricolore, d’avoir exfiltré du pays, vers la Tunisie, une opposante qu’Alger entendait juger. Aucun mot non plus sur Mohamed Amine Aïssaoui, un djihadiste qui dit avoir été « pris en main par les espions français avec pout mission de créer des cellules terroristes en Algérie »…  Un entretien avec monsieur Aïssaoui nous aurait été fort utile. Mais rien. Les barbouzes françaises sont donc trop bien élevées pour mettre un pied en Algérie.

La séquence finale, celle traditionnelle où un témoin, assis dans un fauteuil rouge, est cuisiné par le chef de « Complément ». Notons que pour jouer cette scène terminale, l’ineffable Jack Land a prêté les salons de l’Institut du Monde Arabe. Un lieu parfait pour coller l’Algérie au mur. Cette fois, dans le rôle du témoin ultime, c’est la député Verte d’origine algérienne, Sabrina Sebaihi qui sert d’otage volontaire. Bien fait pour elle, quand on veut jouer les Saint Sébastien on prend des flèches.  Tristan Waleckx , grand prêtre de ce « Complément » qui ne complète rien, va boxer la malheureuse avec d’autant plus de dureté qu’il sait qu’elle est sans défense. Mettez Mélenchon devant ce tigre de papier et vous verrez la différence. Je constate ce comportement, un poil colonial, avec autant de tristesse que j’ai été un ami de Benoît Duquesnes  le créateur de ce « Complément » alors conçu avec une grande rigueur, dans un bureau sans légende. J’ai même eu en 2003, un soir de guerre en Irak, l’honneur de m’asseoir dans le fauteuil rouge.

Pour conclure mon compte rendu de ce « Journalisme pour les Nuls », je veux rappeler que Waleckx, l’homme qui n’a que deux chaussures blanches, est un récidiviste. En février 2024 ce maître du vrai a déjà eu une bonne idée : pour réaliser un reportage sur le Hamas il a passé commande à la femme -franco-israélienne et sioniste ultra-, du porte parole de l’armée de Tel Aviv. Alors certain que la vérité allait sortir du puits. Tout habillée.

Jacques-Marie BOURGET

L’émission a rapidement provoqué une réaction officielle du côté algérien. Le MAE a convoqué le diplomate français le 23 janvier et diffusé un communiqué de protestation. Voici le texte intégral

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Nicolas Beau
Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)