Il est devenu évident qu’au cours des cinq dernières années, plusieurs capitales occidentales et non occidentales – notamment Londres et Washington – ont développé une dynamique visant à « normaliser » leurs relations avec Al-Qaïda qui, il n’y a pas si longtemps, apparaissait comme l’ennemi à abattre.
Ilyas El Omari, ancien président du Conseil général de Tanger-Tetouan-Al-Hoceima, patron de presse au Maroc et créateur notamment de Cap.info et de Cap.radio à Tanger
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Pour ceux dont la mémoire fait défaut ou qui sont désorientés par l’enchaînement rapide des événements, rappelons qu’il s’agit de l’organisation même qui a inauguré l’ère du terrorisme moderne avec les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis. Pourtant, aujourd’hui, certains envisagent un dialogue avec elle et établissent même une distinction entre Al-Qaïda et Daech, prétendant que la première serait moins radicale et moins meurtrière envers les civils.
Al Qaïda, un interlocuteur reconnu
Cette évolution est d’autant plus troublante qu’Al-Qaïda était autrefois décrite comme l’incarnation même du terrorisme, l’organisation la plus impitoyable et extrémiste. Désormais, elle est conviée à des négociations et considérée non plus uniquement comme une menace à éliminer, mais comme un interlocuteur potentiel. Le Secrétaire général de l’ONU lui-même, a évoqué il y a quelques années sur l’éventualité d’un dialogue avec Al-Qaïda, a répondu que l’ONU était prête à discuter avec toute entité opposée au terrorisme – une déclaration pour le moins étonnante.
Lorsque la France et le gouvernement malien ont entamé des pourparlers pour libérer les membres d’Al-Qaïda détenus à Bamako, il n’a agi pas d’une simple tactique ponctuelle, mais d’une démarche s’inscrivant dans une tendance plus large. Des fuites ont même évoqué des versements atteignant 50 millions d’euros ou plus, des fonds qui pourraient, directement ou indirectement, profiteré à l’organisation.
Parallèlement, en Afghanistan, Al-Qaïda a retrouvé une légitimité. Après avoir vu le nombre de ses membres emprisonnés à Guantánamo, elle est réintégrée dans l’équation politique et dans les nouvelles structures de pouvoir. Aujourd’hui, les dirigeants afghans sont reçus dans différentes capitales et s’entretiennent avec des chefs d’État et des ministres, témoignant d’un revirement stratégique majeur.
La Syrie, laboratoire de cette banalisation
En Syrie, une transformation similaire s’est produite : celle qui figurait ici encore sur les listes internationales des terroristes les plus recherchées est désormais présentée sous un jour radicalement différent. Il est accueilli comme un leader ayant conduit une révolution populaire, bénéficiant d’une reconnaissance croissante sur la scène diplomatique, comme si sa nature profonde avait changé.
Que signifie cette évolution ? Elle semble converger vers la création d’un nouvel espace d’influence pour Al-Qaïda, situé à un carrefour stratégique aux frontières de l’Iran, de la Chine et de la Russie, où transitent des infrastructures majeures comme le gazoduc russo-chinois. Un territoire en formation, façonné pour servir des intérêts géopolitiques précis, notamment la préservation du projet israélien au cœur du Moyen-Orient.
En Afrique du Nord et dans le Sahel, le même schéma est reproduit. Alors que les rapports sécuritaires annoncent régulièrement le démantèlement de cellules affiliées à Daech, les actions contre Al-Qaïda restent peu médiatisées, bien que ce soit le groupe le plus actif de la région. S’agit-il d’une simple coïncidence, ou existe-t-il une volonté tacite de lui permettre de s’implanter durablement pour reproduire les scénarios afghans et syriens ?
Le leurre des Frères Musulmans
Cette situation n’a rien de nouveau. Après le 11 septembre, les Frères musulmans ont été mobilisés comme contrepoids à Al-Qaïda. Plus tard, lors du « Printemps arabe », ils ont accédé à des gouvernements grâce à des élections dont les résultats ont été influencés depuis des capitales occidentales.
Une fois leur rôle accompli, une autre mouvance, issue du même terreau idéologique, a été mise en avant pour affronter Daech. Le cycle se perpétue, remodelant les acteurs selon les impératifs du moment. Ce que beaucoup ignorent, et parmi ceux qui surfent sur ces dynamiques, c’est que le terrorisme, dans son essence, repose sur une idéologie fondamentale. On ne peut dissocier un hérisson de ses piquants ou, comme l’illustre parfaitement cette réflexion suite aux attentats de 2015 en France : « Élever un scorpion dans sa poche en espérant qu’il ne piquera que les autres est une illusion ; tôt ou tard, il finira par vous atteindre aussi. »