Venance Konan s’énerve contre les dérapages négrophobes à répétition qui ont suivi, dans les médias d’extrême-droite, l’élection, le 21 mars dernier, de plusieurs maires issus de l’immigration, notamment Bally Bagayoko à Saint-Denis.
Une chronique de Venance Konan

Au milieu du siècle dernier, on les appelait « nègres ». C’était le terme le plus humiliant qu’on avait trouvé pour les complexer. On pouvait les appeler Noirs, en fonction de la couleur de leur peau, ou Africains, pour leurs origines. Mais ils étaient des nègres. C’était parti des États-Unis, pays où l’esclavage était pratiqué à grande échelle, où on les appelait « nigger », quelque part entre l’homme et le singe. En français cela donna « nègre », et c’était pareil. Au milieu du siècle dernier, il y eut des nègres en France. Et l’on découvrit avec étonnement qu’ils pouvaient faire autre chose que travailler dans les champs de coton et de canne à sucre, danser et chanter. Certains parlaient parfaitement le français, étaient même agrégés de grammaire, écrivaient de sublimes poèmes, étaient de brillants scientifiques, bref, étaient comme des hommes. Mais ils étaient des nègres. Donc pas tout à fait humains. Peut-être le fameux chaînon manquant entre l’homme et le singe.
Les mauvais… et les bons nègres
Un jour, les nègres s’énervèrent et créèrent le mouvement de la négritude, qui signifiait en gros « je suis Noir et je vous emm… ». A cette époque, la France, qui était encore coloniale, n’hésita pourtant pas à nommer des hommes comme Félix Houphouët-Boigny, bon nègre, ministre dans plusieurs gouvernements. Et le général de Gaulle ne cacha pas, dans ses mémoires, l’admiration qu’il nourrissait pour celui qu’il qualifiait de « cerveau politique de premier plan ». Il y eut aussi, dans ces années-là, au moment de la Seconde Guerre mondiale, un gouverneur de colonie noir, donc nègre, Félix Eboué, qui rejoignit de Gaulle, ralliant l’Afrique au camp de la résistance au nazisme. Et un autre nègre, Gaston Monnerville, fut élu dans cette période président du Sénat français. Mais ce furent des épiphénomènes vite oubliés.
Le temps passa, et les Noirs redevinrent des nègres. Ils furent de plus en plus nombreux en France, exerçant des boulots de nègres : éboueurs, ouvriers spécialisés, artistes, sportifs, etc. On ne les voyait pas beaucoup. On ne les entendait pas non plus. Ils étaient juste des touches de noir pour colorer le tableau. On les aimait bien au fond. Ils étaient gentils, aimaient rire, danser, parce qu’ils avaient le rythme dans la peau, jouaient bien au football, couraient vite. Et faisaient les boulots que les Français blancs ne voulaient pas faire. Non, ils n’étaient pas du tout comme d’autres anciens colonisés, comme les Algériens par exemple.
Faire illusion
Aussi, lorsqu’il y eut, en 1989, un Noir, Kofi Yamgnane, qui devint maire d’une minuscule bourgade [ndlr : Saint-Coulitz] en Bretagne, on en fit un évènement. Dans la foulée, on le nomma ministre. Oh, pas tout à fait ministre. Secrétaire d’État [ndlr : aux Affaires sociales et à l’Intégration, en 1991]. Juste pour le folklore. Et on prit l’habitude de nommer régulièrement un ministre noir, juste pour, disons, le fun. Allez, pour faire « pays pas raciste ». Personne n’était assez fou pour confier un vrai ministère sérieux à un nègre. Aussi, lorsque le président Macron eut l’idée saugrenue de nommer un nègre ministre de l’Éducation nationale [ndlr : Pap Ndiaye, nommé le 20 mai 2022 et démis le 20 juillet 2023], Marine Le Pen fronça les sourcils. Marine, c’est elle qui donne le la du débat politique en France. Confier l’éducation des chères têtes blondes à un nègre ? On n’était pas aux États-Unis d’avant le grand blond, ni en Grande Bretagne tout de même ! Et le ministre nègre fit long feu.
On avait juste oublié que les nègres, ça se multiplie beaucoup. Il y en eut donc de plus en plus. Qui se mirent à voter, à revendiquer, à dire qu’ils étouffaient dans leurs banlieues, à réclamer des droits, à brûler des voitures, à écrire des grands livres, à être l’artiste française qui vend le plus la musique française à l’étranger, à vouloir être traités comme les autres Français, à…, à…. Et à énerver l’extrême-droite française. Les fachos.
Un magnat des médias « facho, qui avait fait fortune en Afrique. »
Alors, l’un de ces fachos qui avait fait fortune en Afrique, décida qu’il était temps de mettre le holà. Il racheta donc les médias les plus suivis de son pays et décida de façonner les esprits de manière à imposer sa vision du monde pour mettre les fachos au pouvoir. Alors, dans les médias de ce grand facho, le racisme se décomplexa. On y dit tout haut ce que peu de monde pensait, même tout bas. Ainsi, tous les maux de la France eurent une seule et unique cause : l’immigration des Arabes, des musulmans et des nègres. Et, l’un de ces nègres, un comédien qui figure parmi les personnalités préférées des Français [ndlr : Omar Sy, lors de la dernière CAN en janvier 2025], fit la fête avec des footballeurs du pays de son père. On entendit alors sur la chaîne télé des fachos que quelque chose n’avait certainement pas marché dans la méthode d’assimilation de ce nègre. Peut-être voulait-on dire domestication ?
Et puis l’un de ces nègres se fit élire maire de la ville où la France enterrait ses rois. Quelle outrecuidance ! Alors les nègres devinrent des grands singes. Oui, avec le temps, le politiquement correct et les idées « wokistes », on avait failli oublier qu’avec leur couleur de peau, leurs longs bras, leurs narines grandes ouvertes, leurs cheveux crépus et leurs sexes surdimensionnés, ils étaient indubitablement plus proches des grands singes que des fachos blancs.
« Fier d’être un grand singe »
L’auteur de ces lignes a toutes les caractéristiques qui le rapprochent plus des grands singes que des fachos. Et il en est fier. Parce que les gorilles et les chimpanzés, ceux que l’on appelle les grands singes, ont en eux plus de, disons, d’humanité, au sens noble du terme, que ces abrutis de fachos que l’Europe et l’Amérique sont en train de fabriquer à nouveau à tour de bras. Non, les grands singes ne tuent pas leurs semblables par simple cruauté. Ils connaissent ce qu’on appelle l’empathie, la compassion, la générosité. Honnêtement, quelle fierté peut-on tirer à être proche de personnes dont l’idéologie est la haine, la mort, la destruction de l’autre simplement parce qu’il est différent ? Quelle fierté pourrait-on nourrir d’être proche de personnes dont l’idéologie a provoqué des génocides, l’asservissement de millions de personnes, la plus grande guerre du monde, et les a conduites à gazer des millions de personnes dans des fours crématoires ? Ils se prennent pour la race supérieure ? Ils ne sont que la lie et les fossoyeurs de l’humanité. Aujourd’hui, ils sont en extase parce que le grand blond d’outre-Atlantique est en train de semer le chaos partout dans le monde et éructe des insanités à longueur de journée. Sans doute prendront-ils aussi, prochainement, le pouvoir en France.
Heureusement, dans l’histoire, les règnes des fachos ont toujours été des parenthèses. Et la France a toujours eu les ressources et les hommes et femmes pour se ressaisir après un moment d’égarement. En attendant, les grands singes disent m… à tous les fachos de France et d’ailleurs. Ils pensent peut-être qu’ils nous complexeront en nous comparant aux grands singes, en nous traitant de sauvages, en nous balançant des bananes. Eh bien, tout comme Aimé Césaire proclamait que « nègre il était, et nègre il resterait », nous aussi, grands singes nous sommes, et grands singes nous resterons. Nous connaissons maintenant toute notre histoire et nous l’assumons entièrement. Fièrement. Et nous rêvons de construire avec les autres grands singes blancs, jaunes, de toutes les couleurs, un monde d’où seraient bannies la haine et les guerres stupides.




























