La disparition d’Albert Bourgi, un amoureux de l’Afrique

La disparition, ce 7 janvier 2026, à 83 ans, du professeur Albert Bourgi touche bien plus que ses anciens collègues et étudiants de l’université de Reims, où il a longtemps enseigné. Homme d’engagement, en politique comme en amitié, il a durablement influencé la politique africaine, notamment à travers ses interventions dans les médias, et ses positions progressistes exemplaires ont marqué les esprits.

Par Michel Galy 

Rien de plus éloigné de la Françafrique au quotidien que les décennies d’activité d’Albert Bourgi en France et en Afrique ; bien au contraire, par ses amitiés de longue date, il a établi des liens, et non des réseaux, des engagements et non des compromissions. Certains de ses amis ont parfois été puissants un temps. Il leur apportait tant qu’il pouvait son appui, sans accepter en retour richesses et prébendes.

Né à Dakar en 1942 d’une famille d’origine libanaise, Albert Bourgi parlait aussi bien le wolof de la médina et le langage populaire, que le parler compassé des juristes. Excellent orateur, fort d’une très longue expérience politique et d’informations inédites puisées aux meilleures sources, il pouvait mobiliser l’assistance, et parfois les foules, comme aussi passionner ses lecteurs de Jeune Afrique ou ses auditeurs de RFI (où il a exercé, non sans problèmes et résistances, comme éditorialiste, de 1991 à 1996) ou encore ceux de la presse sénégalaise et ivoirienne.

Sa longue amitié avec Abdou Diouf, grand maître de la Francophonie après son départ du pouvoir, et avec Amadou Mahtar Mbow, alors directeur général de l’Unesco, firent de Bourgi un membre éminent de ces deux institutions pour lesquelles il effectua d’innombrables missions.

Un professeur de droit constitutionnel 

Longtemps lié à un milieu très normatif, si ce n’est conservateur, Albert Bourgi était très fier de son agrégation de droit (et d’avoir été major de sa promotion) qui, si elle lui a valu postes et reconnaissance institutionnelle, ne l’a pas empêché de se tourner, par ses recherches et ses publications, vers une science politique progressiste, estimant les forces et les enjeux derrière chaque article constitutionnel ou législatif.

De l’université Cheikh Anta Diop de Dakar jusqu’à l’université de Reims (où il a dirigé plus de 34 thèses), depuis sa thèse d’État en 1976 sur « la politique française de coopération en Afrique », sous la direction de Pierre-François Gonidec, jusqu’aux articles de droit et de science politique publiés par la suite, son activité de chercheur et d’enseignant a été multiforme.

Loin de se positionner comme « faiseur de Constitutions » écrites « clef en main » pour des chefs d’État en manque de légitimité – comme l’ont fait Jean du Bois de Gaudusson, Gérard Conac, Guy Carcassonne – ou pire, comme inventeur de textes et procédures avalisant les tyrannies locales – à l’inverse, par exemple, de Charles Debbasch au Togo – il n’a pas hésité à conseiller directement ses proches sur les textes et procédures et leurs nécessaires évolutions, et soyons clairs, sans juteuses « consultations ».

Après de longs et peut être fastidieux travaux de recensement de textes dans toute l’Afrique subsaharienne, ce qui lui a permis d’établir nombre de contacts, vint le temps des articles de réflexions critique et celui de la synthèse.

Ses enseignements dans diverses universités, notamment à Reims, ses participations remarquées à des colloques et conférences internationales, lui ont aussi valu d’être envoyé par de grandes institutions, comme la Francophonie, pour diriger des missions d’observation électorale, comme, par exemple, en Mauritanie.

Si réseau il y avait, c’était celui de ses anciens professeurs, de ses collègues juristes et surtout constitutionnalistes, et encore plus de ses anciens étudiants et thésards, toujours un peu intimidés et fiers de le recevoir aux quatre coins de l’Afrique- et qui rédigent depuis ce 7 janvier nombre d’émouvants éloges nécrologiques.

L’homme des médias 

S’il est courant qu’universitaires et chercheurs tâtent du journalisme (c’était autrefois une des voies royales pour intégrer la profession), il est beaucoup plus rare qu’un professeur et agrégé de droit produise une telle activité médiatique. La tribune hebdomadaire (avec photo!) dans Jeune Afrique (où il fut éditorialiste de 1988 à 2002), lui valait d’être reconnu instantanément partout en Afrique, tel ce pêcheur mauritanien du bord du fleuve, racontait-il, qui après l’avoir immédiatement reconnu, lui avoua collectionner ses tribunes !

Peut-être caution de gauche d’un hebdomadaire plus françafricain que panafricain, Bourgi était connu pour entretenir des relations tumultueuses avec Béchir Ben Yamed, faisant parfois trembler les vitres. Mais, pour autant, le texte de ses tribunes n’était pas modifié d’un iota.  

Il faut l’avoir entendu fulminer contre tel journaliste de RFI qualifié d’« officier de la DGSE » (sic!), pour comprendre que ses relations avec une radio internationale qui n’avait pas que des amis dans l’Afrique anticoloniale a connu des hauts et des bas…

Souvent invité sur le plateau d’émissions prestigieuses, comme celle de Denise Epoté sur TV5 (« Et si vous me disiez toute la vérité ? »), ou  de journaux télévisés, Bourgi a fait entendre, en y mettant les formes mais parfois avec la dent dure contre les despotes locaux, une voix certes encore minoritaire, mais toujours pertinente : celle qui dit la vérité sans fards contre tous les rideaux de fumée du pouvoir parisien et des satrapes africains.

L’ami de trois Présidents

Il ne servirait à rien de dresser la liste des grands amis d’Albert Bourgi. Autant citer le gotha de l’Université et du monde politique africain des dernières décennies…

Si le Sénégal était son pays, l’Afrique de l’Ouest francophone était son fief, du moins sa région de prédilection.

Du Sénégal, où il a fréquenté son ami de longue date Abdou Diouf mais aussi Moustapha Niasse, il connaissait à fond la société et le microcosme politique et médiatique, au point d’être considéré comme un acteur majeur de ces deux milieux. 

En revanche – et c’était là le lieu de nos débats passionnés – il connaissait beaucoup mieux le monde politique ivoirien, malien et guinéen que leurs évolutions socio-anthropologiques. Son aide amicale sur ces sujets était souvent très volontariste, faisant fi de manière passionnée, voire emportée, des « pesanteurs » des blocs ethnico-régionaux, comme pour la Côte d’Ivoire de 2010.

Il faut bien dire que l’aveuglement a souvent été collectif, et que les débats ne sont pas tranchés : qui aurait pu deviner la « solution militaire » et judiciaire de 2011 et la force des réseaux françafricains ?

Quoiqu’il en soit, comme vient de le rappeler dans son hommage le président Laurent Gbagbo, « Albert » était pour lui « plus qu’un ami, un frère » ! Son soutien depuis les élections de 2000 a été constant. On se souvient encore de son reportage exclusif de 10 pages, pour Jeune Afrique, écrit dans la clandestinité pendant le sanglant coup de force du général Gueï en octobre 2000, qui a valu un temps à Bourgi le surnom de « Che Guevara » des médias !

Des principes de fer, de Laurent Gbagbo à Alpha Condé

Pendant les temps mauvais de l’intervention militaire française en 2011, de l’enlèvement, de la séquestration et de la déportation à La Haye du président ivoirien, Albert Bourgi mena une guérilla constante en faveur de son grand ami, jusqu’à sa libération. Dix ans de tribunes, écrits, colloques, comme celui d’Addis Abbeba, sur le colonialisme judiciaire d’une Cour pénale internationale qu’il honnissait régulièrement, la procureure Fatou Bensouda, qu’il avait connue dans une autre vie comme ministre de la justice de Gambie, étant l’une de ses cibles privilégiées. 

Visiteur assidu à la prison de Scheveningen, il mena aussi un discret combat judiciaire, proposant même, en compagnie de l’auteur de ces lignes, de comparaître comme « amicus curiae » (« ami de la Cour », témoin volontaire) pour faire entendre sa voix en audience publique, aux côtés de maître Altit – ce qui ne fut finalement pas possible. Si cette possibilité fut refusée par la Cour, le triomphe de l’acquittement en janvier 2019 conforta ses analyses et ses positions et augmenta encore son audience panafricaine.

Pour autant, amitié ne fut jamais complicité. Ayant mené, avec le député Serge Blisko, une longue et victorieuse lutte pour la libération de son autre ami proche, le professeur Alpha Condé, jusqu’à sa sortie des geôles guinéennes en mai 2001, il l’accompagna dans sa victoire électorale (en 2010), toujours prêt à le conseiller en toute franchise. Mais ces relations furent brisées net par la volonté, incompréhensible pour Bourgi, du président Alpha Condé de truquer la Constitution pour se présenter à un troisième mandat illégitime dix ans plus tard. « On ne peut pas s’opposer à une candidature anticonstitutionnelle à Abidjan et la cautionner à Conakry ! », affirmait-il alors.

…Et Ibrahim Boubacar Keïta

S’il avait côtoyé le professeur, ministre puis Président Alpha Oumar Konaré, au Mali, c’est surtout avec Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) qu’Albert Bourgi établit la relation la plus amicale et la collaboration politique la plus efficace, du moins pendant son premier mandat, à partir de septembre 2013. Là aussi, forçage électoral, concussion et prébendes menaçaient la légitimité du Président et l’emportèrent lors du coup d’État inopiné d’août 2020. Pour paraphraser la formule précédente, Bourgi ne pouvait critiquer durement Karim Wade, « ministre du ciel et de la terre » à Dakar, et bénir les détournements de Karim Keïta, le fils affairiste d’IBK à Bamako.

Depuis la cité internationale de Paris, où jeune étudiant, il côtoyait les futurs pontes ouest-africains, comme Charles Konan Banny ou André Salifou, jusqu’aux statuts d’éminence grise ou de conseiller du Prince, que de chemin parcouru…

Ce n’est que lorsque plusieurs ouvrages, mémoires, témoignages et recherches livreront les mille facettes de son activité incessante que l’on comprendra toute l’importance d’Albert Bourgi ; en attendant, on ne peut que souhaiter l’ouverture de ses archives personnelles et la publication de ses articles scientifiques et de ses tribunes, pour comprendre l’impact véritable de cette vie dans le siècle.