Liban, treize mois pour former le gouvernement de Négib Mikati

La pression internationale et la lassitude générale  ont pu contribuer à débloquer la crise ministérielle libanaise. Aux antipodes en tout cas de la feuille de route en faveur d’un gouvernement de mission que le président Macron avait proposée le 1er septembre 2020 après l’explosion du 4 août au port de Beyrouth

Un article de Michel Touma

Treize mois, jour pour jour, après la démission du cabinet sortant présidé par Hassan Diab, et au terme de plus d’un an de tractations fébriles et de manœuvres politiciennes au Liban, sur fond de blocage régional attribué par l’opposition libanaise à l’Iran (via le Hezbollah, tête de pont des Pasdarans iraniens sur les bords de la Méditerranée et à la frontière d’Israël), le gouvernement libanais a, enfin, vu le jour vendredi après-midi, 10 septembre.

Le Premier ministre sortant Hassan Diab avait présenté la démission de son gouvernement le 10 août 2020, à la suite de la double explosion apocalyptique au port de Beyrouth, le 4 août 2020, qui avait fait plus de 215 morts et 6000 blessés, dévastant en outre les vieux quartiers traditionnels chrétiens de la capitale. Deux tentatives de mettre sur pied une nouvelle équipe ministérielle, sous la conduite de l’ambassadeur du Liban en Allemagne, Moustapha Abib, puis de l’ancien Premier ministre et leader du Courant du futur (principale formation sunnite) Saad Hariri, s’étaient soldées par un échec.

L’ancien Premier ministre et député de la capitale du Liban-Nord, Tripoli, l’homme d’affaires Négib Mikati (qui a fait sa fortune dans les contrats de réseaux de téléphonie mobile au Liban et à l’étranger) avait été chargé le 26 juillet dernier de former le nouveau gouvernement.

Pendant plus d’un an, et plus particulièrement depuis la désignation de M. Mikati, les Libanais ont été soumis par intermittence à un véritable régime de douche écossaise, les informations optimistes au sujet de l’imminence de l’annonce de l’équipe ministérielle étant entrecoupées de vents de pessimisme.

L’entretien Macron-Raïssi

En apparence, le blocage était dû à des tiraillements entre le président de la République Michel Aoun et le Premier ministre (sunnite), portant notamment sur leurs prérogatives respectives concernant plus particulièrement le processus de formation du gouvernement. Les milieux hostiles au président Aoun l’accusaient en outre de vouloir obtenir le tiers de blocage au sein du gouvernement de manière à pouvoir être maître des décisions à caractère stratégique ou de faire chuter le cabinet au cas où le camp du président le jugerait nécessaire. Mais les milieux de l’opposition hostile à l’emprise iranienne sur le Liban accusaient le pouvoir iranien de bloquer en réalité la formation du gouvernement libanais, par le biais du Hezbollah, pour des considérations en rapport avec sa stratégie régionale et son bras de fer avec l’Occident, notamment les Etats-Unis, au sujet du dossier nucléaire.

C’est dans ce contexte qu’est intervenu il y a quelques jours l’entretien téléphonique entre le président Emmanuel Macron et le nouveau président iranien, Raïssi. Il aurait été question du Liban au cours de cet entretien, à l’issue duquel le président iranien a déclaré que son pays désirait aider le Liban à sortir de la crise dans laquelle il se débat. Ces propos ont été interprétés comme l’indice d’une décision iranienne, à l’insistance de la France, de faciliter la formation d’un gouvernement au Liban.

L’entretien téléphonique entre les présidents français et iranien et le subit déblocage au niveau de la mise sur pied d’une équipe ministérielle seraient-ils le fruit d’un développement régional spécifique et de l’apparition d’une nouvelle donne sur ce plan ? Pour l’heure, il est difficile de répondre de façon tranchée à une telle interrogation et il faudra scruter l’évolution de la situation sur l’échiquier moyen-oriental pour déterminer si la formation du cabinet Mikati est oui ou non le résultat de l’apparition de nouveaux paramètres dans la région. Il reste que de très fortes pressions internationales, notamment françaises et européennes, ont été exercées ces dernières semaines sur les principaux pôles politiques libanais afin d’accélérer le processus de formation du gouvernement.

Le profil du nouveau gouvernement

Le profil politique du nouveau gouvernement est l’antithèse de la feuille de route que le président Macron avait proposée le 1er septembre 2020 après l’explosion du 4 août au port de Beyrouth. Le chef de l’Elysée avait alors soumis aux chefs des partis réunis à la résidence de l’ambassadeur de France une initiative fondée sur la formation d’un « gouvernement de mission » qui devait être composé de ministres technocrates totalement indépendants des factions politiques et qui devait avoir pour mission de concrétiser des réformes structurelles permettant de débloquer une aide internationale au Liban.

Les chefs des partis avaient avalisé la teneur de cette initiative française mais il était apparu progressivement que le Hezbollah s’employait subrepticement à torpiller l’initiative française. Comme conséquence de ce lent travail de sape, le nouveau gouvernement a été formé sur base d’un long marchandage et d’un partage de parts entre les formations politiques en présence, à l’exception des deux partis chrétiens d’opposition, hostiles à l’influence iranienne, les Forces libanaises de Samir Geagea et les Kataëb de Sami Gemayel. Le fondement de l’initiative française de septembre 2020 a de ce fait été relégué aux oubliettes.

Les postes ministériels ont ainsi fait l’objet d’un savant dosage entre les formations traditionnelles, notamment en ce qui concerne les portefeuilles régaliens. Le camp du président de la République a obtenu les ministères-clés des Affaires étrangères, de la Justice, de l’Energie, tandis que des proches du Premier ministre ont été désignés à l’Intérieur, à l’Economie et à la Santé, les deux formations chiites (le Hezbollah et le mouvement Amal du président de la Chambre Nabih Berry) se réservant le ministère-clé des Finances, les Travaux publics l’Agriculture et le Travail. Un vrai partage de gâteau traditionnel dont les Libanais sont accoutumés depuis des lustres, ce qui éloigne le pays du projet de « gouvernement de mission » préconisé par le président Macron. Il n’en fallait pas tant pour pousser les milieux de la contestation populaire (du 17 octobre 2019) à se déclarer farouchement hostiles à la nouvelle équipe ministérielle.

Au-delà du traditionnel partage de gâteau, le camp du président de la République aurait en définitive obtenu le tiers de blocage au sein du gouvernement, mais de façon implicite et informelle par le biais d’un ministre qui pourrait le cas échéant, en cas de crise grave, rejoindre la faction fidèle au chef de l’Etat.  

Chute du dollar sur le marché parallèle

A court terme, ce cabinet Mikati sera confronté dès son entrée en fonction à une énorme tâche urgente visant à stopper l’effondrement vertigineux dont pâtissent les Libanais au quotidien sur les plans social, économique, financier, des services publics et de l’approvisionnement en essence, en fuel, en médicaments et équipement médical. Parallèlement, le nouveau gouvernement devra plancher sur la relance des négociations avec le Fonds monétaire international afin d’obtenir une aide internationale indispensable à un redressement économique et financier qui ne saurait attendre.

Dans l’immédiat, l’annonce de la formation du gouvernement a été accompagnée d’un indice positif qui devrait contribuer à décrisper quelque peu l’atmosphère ambiante : la chute importante du taux de change du dollar face à la livre libanaise sur le marché parallèle (marché noir). Le Billet vert s’échangeait ainsi en fin d’après-midi à environ 15 000 livres libanaises contre près de 18 000 LL en début de matinée. Encore faut-il que ce net redressement de la monnaie nationale ne dure pas ce que durent les roses …

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