Liban, un consensus, oui, mais à combien ?

Jean-Yves Le Drian, le ministre des Affaires étrangères, l’a annoncé ce vendredi matin : le 4 août, une nouvelle conférence internationale sur le Liban sera organisée par la France. Cette conférence, qui se tiendra avec l’appui des Nations unies un an exactement après l’explosion ayant dévasté la ville de Beyrouth, est « destinée à répondre aux besoins des Libanais dont la situation se détériore chaque jour », sur fond d’interminable crise politique.

Une chronique de Xavier Houzel

Le choix du 4 août pour la tenue à Paris d’une nouvelle conférence sur le Liban n’est pas anodin : la date est symbolique. L’évènement (l’abolition des privilèges en sera-t-elle le fruit comme de ceux des zaïm français la nuit du 4 août 1789 ?) aura lieu sous l’égide des Nations Unies un an jour pour jour après l’explosion des silos du port de Beyrouth.

 Les neuf mois alloués à l’ancien président du conseil des ministres Saad Hariri, désigné à reculons pour former un gouvernement, auront débouché sur l’accouchement d’une chimère dans laquelle le président de la République Libanaise ne pouvait pas se reconnaître. Si cette nouvelle et dernière occasion de sauver le Liban doit être la bonne, il y a des fautes à ne plus commettre.

 La dénomination de « gouvernement de mission » tout droit sortie de la technocratie enarchique pour évoquer un ensemble de personnalités assignées à une réformation ne convient pas. Les circonstances appelaient un comité de salut public, afin d’obliger le gouvernement légal, qu’il soit démissionnaire ou pas –  celui de Diab peut parfaitement durer – à prendre, en période de crise grave, les dispositions utiles au rétablissement de la situation. Le caractère exceptionnel et temporaire de ce type d’organe ne devrait pas déclencher les mêmes réflexes de blocage. 

 Avant de recommencer les mêmes erreurs pour les mêmes raisons avec les mêmes artisans mais avec un nouvel outil, il faudrait avoir déjà compris pourquoi les négociations ont achoppé, avoir identifié les obstacles sur lesquels elles ont buté et avoir déchiffré les non-dits dans les discours de chacun. L’imperfection des Accords de Taëf, les animosités entre personnes, les pourparlers de Vienne, les conversations de Bagdad, les compulsions de Riyad, les maladresses de Paris, les noms des ministres enfin sont des contingences. Au regard de l’enjeu, qui est la paix civile et la survie d’une nation, qu’une nécessité historique, et non le caprice de la France, avait créée. Malgré Taëf, ses 100 ans le démontrent. Dans l’esprit de tous dans le monde, sinon dans la région, le Liban n’est pas une chimère.

Dans la cosmogonie du Liban, l’entente a été scellée par un pacte non écrit voulu pour garantir la stabilité du corps social et son unité et pour pérenniser l’organisation hiérarchique de la cité. C’est ce qu’il ne faut pas remettre en cause. 

Alors même que les habitants du vieux quartier chrétien de Beyrouth dévasté par l’explosion du port sont tentés par l’émigration, le président de la République chrétien Aoun (en étant rejoint en cela par le Hezbollah chiite d’obédience iranienne, ce qui explique une alliance improbable) pourrait redouter qu’un conseil des ministres à la seule botte de son président sunnite ne s’avise de modifier à sa guise les équilibres fondateurs du pays en naturalisant quelques 180.000 réfugiés palestiniens, voire 1.300.000 réfugiés syriens, en grande majorité ses coreligionnaires. Les Sunnites deviendraient alors globalement majoritaires au Liban. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres, mais il traduit, en simplifiant et en amplifiant un cas de figure critique, plus qu’un état d’âme, l’état d’esprit de défiance qui règne au Moyen-Orient depuis la baisse d’intensité du conflit israélo-palestinien, et il signale que les repères ne sont plus les mêmes (Cf. les Accords d’Abraham).

Le mufti, personnage central

Lorsqu’étant l’hôte de MBS, il reprit sa démission de candidat à la présidence du Conseil des ministres, Saad Hariri réalisa qu’il ne disposerait plus à titre personnel ni du soutien de l’Arabie saoudite ni de la confiance inconditionnelle de la France. Il savait en revanche qu’il conserverait l’appui du mufti de la République Libanaise, Abdel-Latif Derian. Ce dernier, élu en 2014 à la tête du Dar al-Fatwa Libanais[i], fut, en 2016, l’âme de la coalition islamo-chrétienne qui porta le général Aoun à la présidence du Liban. Le Mufti Derian donne du Sunnisme une image somme toute modérée, juste ce qu’il faut pour faire de la politique : il entretient de bonnes relations avec l’Arabie saoudite, avec l’Égypte du Maréchal Al-Sissi et avec le Qatar, trois puissances régionales sunnites traditionnellement attentives aux jeux de l’arène libanaise ; il a ouvert avec le Hezbollah et avec la Syrie voisine des lignes aussi discrètes qu’efficaces ; enfin, le gouverneur de la Banque Centrale du Liban, Riad Salamé, tout maronite qu’il soit, est son obligé, ou l’inverse. Par construction, la « feuille de route islamique et nationale » du premier ministre désigné doit avoir l’aval du mufti de la République du Liban. On ne parle plus de démocratie mais de théocratie.

 Pour ne pas la compromettre, les promoteurs de la conférence de Paris doivent s’abstenir de menaces (M. Le Drian sera parti). Les foudres pénales ne concourent à aucune solution et c’est la confiance monétaire et économique qu’il faut ramener par la rigueur mais non par la punition, qui procède d’une conception inepte mais hélas de plus en plus générale de la politique. C’est Jacques Rueff qu’il faut au Liban et non William Bourdon.

 La déception et l’agacement de la population pourraient conduire à l’intervention militaire de la Syrie dans le pays en accord avec le Hezbollah et les Chrétiens – ce ne serait pas la première fois – sous l’œil goguenard des Russes, des Iraniens et des Chinois, chacun y trouvant son compte. C’est tellement évident que nos diplomates ne le voient pas ainsi ou n’y croient pas ! Ces trois pays ont offert à la queue leu leu aux Libanais de les aider sans barguigner, mais en louchant (ne pas oublier de les convier à Paris !) l’un sur les ports et leurs eaux profondes, l’autre sur les routes et leurs bas-côtés. On ne nous dit pas tout. Israël lui-même s’est invité et a été rabroué, comme Obélix aguiché par l’odeur du sanglier ou rendu fou par le bruit métallique de casques qui se choquent, 

 Une dernière question n’est toujours pas tranchée : qui, des Nations Unies (l’ONU  parrain et marraine à la fois), du FMI, du consensus à 27 ou 17 (c’est qui, le consensus ?) de l’Union Européenne, de la France et de ses invités, de la diaspora libanaise soudain muette (il y a combien de Libanais dans le top 100 des milliardaires ?), de l’association Sherpa, des députés LREM lambda, de Mediapart ou du diable, du Pape François et de ses pairs, a compétence et vocation pour juger, donner et oublier ?

 

 

 

 

 

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i[i] https://carnegie-mec.org/2015/01/05/lebanon-s-dar-al-fatwa-and-search-for-moderation-pub-57627

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