Liban : la « meurtrière d’espoir » d’Emmanuel Macron

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Le président français a créé une brèche dans le glacis iranien sur le Liban. Un pari courageux, mais à hauts risques.   

Une chronique de Michel Hajji Georgiou

« Il y a une fissure en tout, c’est ainsi que la lumière pénètre », chantait le poète canadien Leonard Cohen dans la foulée de l’implosion de la bipolarité et de l’effondrement de l’Union soviétique, dans la dernière décennie du siècle dernier. Une métaphore inspirée de la Kabale qui n’est pas sans évoquer l’art japonais du kintsugi, qui consiste à recoller les morceaux des récipients brisés sans pour autant gommer complètement les stigmates de la brisure.

L’image cohénienne paraît la mieux adaptée pour résumer la démarche initiée le 1er septembre à Beyrouth par le président français Emmanuel Macron lundi et mardi à l’occasion des cérémonies du centenaire de la fondation du Grand-Liban par le général Henri Gouraud et au lendemain de l’explosion tragique au Port de Beyrouth qui a dévasté, le 4 août dernier, une bonne partie de la capitale libanaise, faisant autour de 200 morts et des milliers de blessés.  

La symbolique du shaman  

Durant sa visite-marathon, le chef de l’Etat français s’est en effet comporté en shaman, en véritable guérisseur, tant au plan symbolique que politique, en se singularisant une fois de plus, comme lors de son précédent voyage-éclair au lendemain du drame cataclysmique, par un dynamisme, une empathie et une franchise dans la communication aux antipodes de l’apathie, du cynisme presque mêlé de mépris et de cruauté et d’opacité suspecte entretenus par les autorités libanaises depuis le 4 août à l’égard d’une population civile traumatisée, furieuse, et surtout orpheline.  

L’Etat s’est ainsi montré parfaitement insensible et impavide à la souffrance d’habitants laissés à eux-mêmes. L’aide prodiguée aux habitants des quartiers ravagés par l’explosion a été principalement le fait de jeunes volontaires de différentes régions du pays. « L’enquête sera menée en cinq jours » avait promis le président de la République, Michel Aoun, au lendemain du désastre – tout en s’opposant catégoriquement à la demande d’enquête internationale réclamée par la rue, au nom d’une souveraineté intangible et fort probablement pour protéger les intérêts de son autorité de référence de facto, le Hezbollah, dont le Port est la chasse gardée depuis des années pour des raisons stratégiques de « résistance » à Israël… en Syrie, en Irak, au Yémen, dans le Caucase, en Amérique Latine et en Europe…  

Ainsi, près d’un mois plus tard, les Libanais ne sont-ils pas plus proches de la vérité, tandis que les informations attribuées à l’enquête par le quotidien du Hezbollah à Beyrouth, al-Akhbar, privilégie une piste islamiste sunnite dans ce qui ressemble à une vaste fumisterie présageant d’un énième triomphe de l’impunité au Liban. Une atmosphère lourde et étouffante, sans perspective curative.      

C’est donc sur le registre du shaman qu’il faut interpréter par exemple le geste hautement symbolique d’Emmanuel Macron à l’égard de la très pudique Feyrouz, 83 ans, icône de l’âge d’or de la chanson libanaise (et arabe), mais aussi figure mythique d’un vivre-ensemble libanais transcendant les clivages politiques, idéologiques, sectaires et communautaires, à qui il a remis les insignes de la Légion d’honneur au terme d’un entretien très privé dans sa maison de Rabieh (banlieue-nord de Beyrouth). Dans un pays plus que jamais éclaté du fait de l’entretien criminel des passions sectaires à des fins politiciennes perpétré par des leaders politiques de plus en plus désavoués et délégitimés, le message de la France macronienne en soutien à l’unité nationale du Liban passait immanquablement d’abord par la culture.  

C’est aussi dans ce sens qu’il faut interpréter la volonté du président français d’échanger loin des méandres de la politique politicienne avec un petit groupe de personnalités libanaises du monde intellectuel et artistique, symboles du cœur culturel vibrant d’un Beyrouth profondément meurtri mais néanmoins vivace du fait d’une succession ininterrompue de drames qui ont culminé avec la tragédie du 4 août.           

C’est toujours sur le registre symbolique du guérisseur qu’il convient de placer la visite d’Emmanuel Macron au Port sinistré de Beyrouth et sa rencontre avec les représentants de la société civile libanaise, soulignant sa volonté de remobiliser la communauté internationale dans l’effort de reconstruction de l’infrastructure de la capitale et de redressement économique d’un pays ravagé par une crise politique à caractère économique et financier sans précédent.  

Un mini-séisme politique  

Mais Emmanuel Macron n’a pas fait que dans l’imagerie symbolique lors de son déplacement au Liban. Loin de là. Sa pratique du kintsugi s’est surtout exprimée sur le registre politique, face à la chute vertigineuse, abyssale, à tous les niveaux, d’une classe politique libanaise rongée par la corruption et la servilité. Pour rappel, le Liban depuis l’élection de Michel Aoun à la présidence de la République opère comme une sorte de vieille demeure victorienne à deux étages : l’étage inférieur occupé par la quasi-totalité des forces politiques, revenues à de meilleurs sentiments par pragmatisme, nécessité, cupidité et obédience au fait accompli et partenaires pour le meilleur et pour le pire dans le colmatage permanent d’un système politique monstrueux semblable à l’Hydre de Lerne ; et l’étage supérieur, celui de l’ensemble des pouvoirs régaliens et des décisions stratégiques de l’Etat, aux mains du Hezbollah et de son parrain régional, l’Iran.        

Lors de sa visite à Beyrouth le mois dernier, Emmanuel Macron avait déjà admonesté l’ensemble de la caste politique comme un jeune professeur revêtu d’une certaine autorité morale fustige un gang de cancres qui ont accumulé les bonnets d’âne au cours d’une année scolaire interminable de plus de 30 ans (la plupart des leaders sont plus ou moins aux commandes depuis le temps de la guerre civile terminée en 1990), jetant également des idées pour une sortie de crise. 

Mais le tour de force du président français a été cette fois rien moins que d’ébranler la situation de fait du Liban sans faire de vagues inutiles. Fort d’une parfaite connaissance du terrain libanais – deux de ses proches conseillers, Bernard Emié et Emmanuel Bonne, font partie de ces ambassadeurs français qui ont laissé une trace mémorable durant leur mission à Beyrouth – M. Macron a créé, pour rejoindre la formule de Leonard Cohen, une véritable brèche dans le glacis politique instauré par l’Iran sur le Liban, sans pour autant braquer contre lui le Hezbollah, instrument de l’hégémonie de Téhéran sur le Pays du Cèdre et véritable meneur de jeu local.   

Le forcing Moustapha Adib 

C’est dans ce sens qu’il faut replacer le forcing obtenu par Paris concernant la nomination rapide, en moins d’un mois et avec l’accord de la quasi-totalité de l’establishment politique, d’un diplomate – du reste parfaitement méconnu du grand public – Moustapha Adib, pour former un nouveau gouvernement. Si M. Adib, jadis chef de cabinet de l’ancien Premier ministre Nagib Mikati (un symbole local de l’affairisme politique, et aujourd’hui proche du président de la Chambre chiite Nabih Berry, façade légaliste du Hezbollah), est loin de représenter les aspirations de la plupart des milieux de la révolution du 17 Octobre contre la caste politique mafio-milicienne libanaise – contrairement par exemple à l’ex-ambassadeur aux Nations-Unies et magistrat actuel à la Cour internationale de Justice à La Haye Nawaf Salam, présenté comme la figure qui possède la trempe nécessaire pour sortir le Liban de son marasme politique et économique – il a néanmoins été agréé par le duopole chiite Hezbollah-mouvement Amal du président Berry. Ce dernier a par contre opposé un veto farouche contre M. Salam, jugé trop menaçant car trop dans la tradition du Liban ouvert sur la communauté et la légalité internationales. Qui plus est, le nouveau Premier ministre libanais a été nommé juste avant la visite de M. Macron, dans un effort manifeste de complaire, ou plutôt de montrer pattes blanches, à Paris.  

Mieux encore, le chef de l’Etat français s’est engagé à ce qu’un nouveau « gouvernement de mission » – en clair, loin des petites turpitudes du partage de gâteau à la libanaise qui débouchent in fine sur la même formule classique de cabinet traditionnel formé des mêmes élites politiques conspuées – voit le jour en un temps record de deux semaines (dans un pays où les processus de formation du cabinet prennent parfois des mois en raison des querelles d’influences sur la répartition des portefeuilles et autour de la participation de telle ou telle figure). Ce gouvernement serait chargé de la reconstruction essentielle du Port et de l’amorce du long et laborieux chantier de réformes économiques à même de sortir le pays de la situation crépusculaire actuelle. Paris ne se contente pas de relancer le processus politique à Beyrouth, mais se fait un point d’honneur de l’accompagner avec une exigence de résultats. Le premier tournant dans ce cadre est de s’assurer que le nouveau cabinet sera formé d’une équipe ministérielle compétente et homogène, la France insistant par exemple sur le fait que le portefeuille de l’Energie – crucial pour l’assainissement des finances du pays dans la mesure où le dossier de l’électricité constitue une part astronomique de la dette du pays – devrait être sanctuarisé, loin des appétits gargantuesques des kleptocrates. M. Macron a été jusqu’à engager sa crédibilité à ce niveau. Et si la classe politique libanaise se montre une fois de plus incapable de mener à bien cette mission, M. Macron n’a pas écarté la possibilité de faire preuve de plus de fermeté à l’égard des élèves récalcitrants, à travers des sanctions.       

Stratégie de containment  

Dans le manoir à deux étages en ruine que constitue le Liban, la France s’est attaquée à la reconstruction du premier, celui qui a été détruit et pillé par la caste politique libanaise. Par contre, concernant l’étage supérieur, squatté par le Hezbollah par la force de son arsenal et de l’appui financier et militaire qu’il reçoit de Téhéran, Paris se montre en revanche plus réaliste. « Je suis un vrai idéaliste, c’est-à-dire un vrai pragmatique », a dit Emmanuel Macron en défendant l’idée qu’engager le Hezbollah dans un dialogue était plus fructueux que de l’antagoniser pour sortir le Liban des décombres – mais aussi pour protéger et sanctuariser le peuple libanais, compte-tenu de l’hyperpuissance locale (lire la capacité de nuisance) du parti chiite. A cette fin, Paris a adopté le postulat diplomatique de base séparant « l’aile politique légitimement élue » du Hezbollah de son organisation armée (quand bien même il est de notoriété publique que le Hezbollah est d’abord une organisation armée dotée d’un conseil militaire émanant directement des Pasdarans iraniens et dont le pouvoir de décision est supérieur à la hiérarchie politique). Paris paraît avoir tiré les conséquences de l’impasse de sa position de principe face à l’Iran et à la Russie contre le régime Assad en Syrie, qui, faute d’atouts pratiques sur le terrain et d’interlocuteurs, avait progressivement empêché la France de jouer un rôle plus actif.  

Ainsi, l’initiative française serait-elle rien moins qu’une « meurtrière d’espoir » pour tenter de réintroduire la communauté internationale comme un rayon de soleil matinal encore timide et hésitant dans le désert glacial de la tutelle iranienne. En d’autres termes, une tentative de juguler ou d’endiguer la toute-puissance de l’Iran au Liban en rouvrant progressivement le Liban sur le monde, en libérant les réformes économiques prisonnières du bon-vouloir du Hezbollah et de la classe politique qui lui obéit, en restaurant un climat de libertés qui s’amenuisent progressivement comme peau de chagrin, en empêchant peut-être de nouvelles tragédies dues aux aventures unilatérales et suicidaires du Hezbollah tant sur le plan local qu’international et en remblayant le fossé de méfiance qui sépare la population civile du pouvoir.  

Une initiative à risque

  Certes, la tentative française n’est pas pour autant sans dangers. Des voix souverainistes affichent déjà leur scepticisme, estimant que l’attitude de Paris pourrait conduire un Hezbollah mis à mal par les sanctions américaines sur l’Iran et la Syrie et au plus faible sur le plan populaire à Beyrouth du fait notamment de la crise économique et du fiasco du mandat de son allié Michel Aoun, à se retrouver réintégré de quelque manière que ce soit dans le giron de la communauté internationale, comme le fut Bachar el-Assad par Nicolas Sarkozy en 2008 en dépit de la tache indélébile de l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri.  

Ces craintes ne sont du reste pas infondées. Dans l’histoire contemporaine du Liban, l’axe Damas-Téhéran a systématiquement désubstantialisé et sabordé chaque tentative de power sharing similaire à celle que la France tente d’établir maintenant à pas feutrés. La Syrie d’Assad a ainsi renversé à son avantage l’accord syro-saoudien conclu à Taëf (Arabie saoudite) en 1989 pour mettre fin à la guerre civile libanaise (1975-1990), instaurant ultimement une tutelle syrienne de 15 ans sur le pays. En 2010, l’accord syro-saoudien entre Bachar el-Assad et le roi Abdallah d’Arabie scellé à Beyrouth a également tourné en faveur du Hezbollah, force de fait oblige. Le compromis présidentiel de 2016, sur lequel le chef des Forces libanaises, Samir Geagea, avait misé pour tenter d’établir un power sharing, avec la participation du Golfe et de la France, en contrepartie d’une adhésion à la candidature de M. Aoun, le cheval de course de l’Iran, a également évolué dans un seul sens, celui des forces de fait – la médiocrité de la majorité de la classe politique hostile au Hezbollah ayant du reste facilité la tâche au parti chiite et à ses alliés.         

Une autre crainte réside dans le spectre de la refondation du pacte national entre les Libanais. Certes, la Constitution libanaise issue de l’accord de Taëf, grevée de pièges par le régime Assad à sa naissance, mal appliquée depuis, a perdu beaucoup de son prestige, au point de n’être plus qu’un texte-charogne dépecé par tout un chacun. Cependant, l’un des mérites de ce texte était de consacrer la parité islamo-chrétienne dans la représentation politique du pays. Or depuis la conférence pour le Liban organisée à La Celle-Saint Cloud pour tenter de débloquer déjà la crise politique avec Damas et le Hezbollah, Paris avait informé les milieux souverainistes à l’époque des velléités de Téhéran, à travers le parti chiite, de renverser l’accord de Taëf pour substituer à la parité une répartition par tiers (1/3 chiite, 1/3 sunnite, 1/3 chrétien), histoire de transformer la suprématie de fait conférée par les armes en hégémonie de jure sur le système libanais. L’« Etat civil » réclamé ouvertement par les autorités religieuses chiites proches du Hezbollah aujourd’hui cache en fait une tentative du Hezbollah d’asseoir son pouvoir sur le Liban par les moyens légaux. Si la modernisation de la formule libanaise est plus que jamais nécessaire aujourd’hui pour sortir du carcan archaïque des tribus et des communautés et consolider l’individu-citoyen, l’ouverture d’un tel débat reste impossible sans le désarmement du Hezbollah. Dialoguer avec un parti qui garde virtuellement ses armes à table ne sert à rien.                        

Une coordination intelligente avec Washington 

La « diplomatie douce », mais néanmoins audacieuse, d’Emmanuel Macron aura-t-elle les mêmes conséquences ? Il ne fait aucun doute que le Hezbollah a en principe le facteur temps pour lui, fort du postulat selon lequel la théocratie iranienne, imperméable à l’alternance au pouvoir, dispose de tout son temps – tel était autrefois le principe qui animait la Syrie assadiste – tandis qu’Emmanuel Macron ou le président des Etats-Unis, Donald Trump, sont prisonniers de leur mandat et contraint de se plier à la règle de l’alternance. Aussi, l’initiative Macron pourrait-elle effectivement servir de moyen pour le Hezbollah de gagner du temps en attendant les prochaines élections américaines ou un éventuel dialogue irano-américain sur le nucléaire iranien, sans que sa suprématie ne soit remise en cause au Liban par un changement de régime, des élections anticipées et l’application des résolutions internationales 1559 et 1701 qui stipulent qu’il doit remettre ses armes à l’Etat libanais.  

Le moyen le plus efficace – le seul ? – pour que l’initiative française puisse effectivement déboucher serait une coordination intelligente et calculée avec Washington. Certes, Paris ne souhaite pas adopter la tonalité américaine jugée trop catégorique sur le Hezbollah. Washington considère pour sa part que le postulat français sur la séparation entre les deux ailes du Hezbollah ne tient pas. Pourtant, le secrétaire d’Etat US, Mike Pompeo, ainsi que le secrétaire adjoint américain aux affaires du Proche-Orient, David Schenker, en visite au Liban mercredi et jeudi (mais qui a superbement ignoré les responsables libanais, se contentant de rencontrer, dans un geste très révélateur, différents milieux révolutionnaires), ont réitéré leur appui au volet réformes et reconstruction de l’initiative française. Les logiques sont-elles forcément antinomiques ? Pas nécessairement. Paris pourrait profiter du matraquage américain à coups de sanctions sur l’Iran, la Syrie et les personnalités libanaises qui gravitent autour – deux proches du président Aoun, du Hezbollah et d’Assad seront d’ailleurs sanctionnés dans les prochains jours dans un message fort aux chrétiens qui continuent de soutenir l’axe Téhéran-Damas – sans pour autant adhérer au jusqu’auboutisme américain, et profiter de l’enlisement du camp iranien pour restaurer progressivement une souveraineté empêchée. Plus ou moins dans l’esprit du binôme Jacques Chirac-George W. Bush qui, en 2005, avait instauré le cadre international nécessaire pour le retrait syrien du Liban.  

Mais, à l’époque, la révolution du Cèdre avait réussi à s’entendre sur un programme commun, s’organiser et dégager des cadres légitimes et solides pour dialoguer avec la communauté internationale. Certes, la dynamique de la révolution du 17 Octobre est totalement différente de celle du 14 mars 2005. Mais cela n’enlève rien à ses responsabilités actuelles.

Emmanuel Macron l’avait dit en août à Beyrouth : une révolution ne s’invite pas ; elle s’impose. Ce n’est qu’une pression combinée internationale (même « à deux vitesses ») et populaire qui viendra à bout de ce système hybride de post loya-jirga et de sa capacité phénoménale et répugnante à se régénérer sans cesse. La véritable brèche qui permettra à la lumière de pénétrer enfin, radieuse et conquérante, c’est celle qui pulvérisera cette culture de la dépendance qui nécessite, chaque quart de siècle, un nouveau deus ex-machina de l’extérieur pour résoudre nos crises.  

 

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