L’ex femen Amina Sboui: « mon corps m’appartient »

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Amina Sboui, plus connue à ses débuts de militante sous le pseudonyme d’Amina Tyler, née le 7 décembre 1994, est une féministe tunisienne, ancienne membre du mouvement Femen. Dans un long entretien avec Oussaima Hammami sur le site A-Mag que nous reproduisons, cette militante courageuse revient pour « Mondafrique » sur son parcours.

Quand vous avez posté des photos de vous les seins nus sur Facebook, en mars 2013, quelle étaient vos intentions ? Etait-ce de choquer?

 

Ce n’est pas vraiment les seins nus qui avaient choqué les tunisiens. Dans la majorité des films tunisiens ont voit des femmes à poil. C’est juste le message. Le fait de voir le corps de la femme nu avec un message qui choque. C’est mon avis.

Quel était ce message ?

C’était « mon corps m’appartient ».

C’était quoi votre but à l’époque ?

Je voulais que ma famille voit que je n’appartiens pas à leurs normes. Et je ne suis pas comme eux. Mon corps n’appartient pas à Dieu. Mon honneur n’est pas le votre. C’était un défi avec moi-même et avec ma famille.

Et vous avez réussi ?

Oui j’ai réussi je pense.

Vous avez quitté les Femen. C’était quand ? Et pourquoi ?

C’était en aout 2013. D’abord, parce que quand j’étais en prison à Sousse et elles à Tunis, mes avocats m’ont dit qu’elles s’étaient excusées. Elles avaient dit qu’elles regrettaient leur action, devant le juge. Et moi qui étais en prison depuis deux mois je n’ai pas pensé à m’excuser devant lui. Je ne voyais pas que j’avais commis une faute. Il ne s’agit pas de dire je regrette. Je dis que j’ai commis une faute quand j’ai vraiment commis une faute. Et je ne voyais pas qu’elles avaient commis une faute quand elles ont manifesté leur soutien devant le Palais de Justice. La différence entre elles et moi, c’est que moi je suis laïque et elles anti-religion. C’est une différence qui a réussi à nous séparer.

Aussi, la question de leur financement était toujours floue. Je n’ai pas reçu la réponse à ma question. Et c’était une bonne raison pour partir.

Vous aviez une autre alternative à votre sortie des Femen ? Un autre projet ?

Non. J’ai pris la leçon de ne plus faire partie d’aucun mouvement. Je suis quelqu’un d’assez particulier. Je ne vais pas faire partie d’un mouvement qui va me dicter quoi faire ou quoi dire.

Qu’avez-vous fait depuis que vous les avez quittées ?

Je suis toujours activiste mais individuellement. Je milite pour plusieurs causes. A Paris, je militais surtout auprès des réfugiés. En Tunisie, c’est avec Shams. Chaque fois que je remarque une cause qui va avec mes principes je saute dessus.

Vous ne regrettez donc pas votre sortie des Femen ?

Non.

Vous venez de rejoindre l’association LGBT tunisienne Shams. Pourquoi ?

C’est la seule association LGBT en Tunisie qui n’a pas peur de s’exprimer en public. Et si moi je peux aider, je suis toujours prête.

Qu’est ce que vous pouvez leur apporter ?

C’est plus la visibilité. Je suis souvent invitée pour des interviews. Du coup je peux toujours parler de la cause LGBT comme je le fais depuis pas mal de temps.

Le journaliste Samir El Wafi qui vous a reçu sur son plateau dimanche dernier sur Alhiwar Ettounsi décrit l’homosexualité comme une maladie. Et vous venez de faire votre coming-out. Etes-vous malade ?

Mon coming-out je l’ai fait dans une autre émission sur Attesia. Je ne vois pas pourquoi il a évoqué l’homosexualité sur les réseaux sociaux. Pendant l’émission on n’a pas parlé d’homosexualité. C’était Rached Khiari qui en avait parlé. J’avais répondu par des réponses scientifiques. Je pense qu’il ne croit pas à la science. Le problème avec Samir El Wafi, c’est qu’il a censuré tout ce que j’avais dit. Je n’ai pas parlé d’homosexualité. J’ai plutôt parlé de la pétition de Sidi Bou Said qui avait pour but que je quitte le quartier. J’avais évoqué des choses que j’avais dites sur Attesia. Sur Radio Med également. Pour justifier ce qu’il avait fait, il a dit que j’avais parlé du Coran alors que ce n’est pas vrai. Je n’ai pas parlé d’homosexualité. Rached Khiari avait dit que l’homosexualité n’existait pas chez les animaux. J’avais répondu qu’il y avait plus de 450 espèces homosexuelles.

Il dit que vous aviez parlé du Coran ?

A un moment il parle de la tradition, de la morale. J’ai répondu qu’on n’était pas dans un pays qui pratique la charia. On est dans un état civil. On a un code pénal qui précise ce qu’on doit faire et ce qu’on ne doit pas faire. Il est lui-même inspiré du coran. Je n’ai pas dit si le coran était bien ou qu’il était mal.

Il dit que vous aviez parlé de lesbianisme ?

Non. Je ne m’en rappelle pas. Il m’avait demandée si je détestais les hommes. J’ai dit non. Il m’avait dit que c’était par rapport à ma déclaration sur Attesia. J’ai dit oui mais ça ne veut pas dire que je déteste les hommes.

Il dit que vous aviez parlé de sex ?

Non plus. Il est peut être frustré. Il aurait bien aimé que je le fasse. Il ne peut même pas rêver à quel point elle est bien ma sexualité.

Et pour l’alcool ?

Il me demande si je bois au café des nattes. Je réponds que non, que je bois chez moi. Personne ne peut boire dans un café. C’est un café où il y a des serveurs, des familles, le gérant du café…

Quel message vous souhaitez adresser aux tunisiens ?

Il y a des messages. Tout d’abord il faut accepter la différence. Quand je dis accepter, je ne dis pas qu’il faut aller parler avec un noir, avec un non-croyant ou avec un gay. Mais juste quand tu vois quelqu’un avec qui tu n’es pas d’accord, pas besoin de l’insulter. Il faut accepter l’autre. Il faut respecter la vie personnelle de chacun.

On n’a pas l’impression que vous vous intéressez à la question économique, aux inégalités sociales et à l’injustice qui existent en Tunisie ?

Je m’intéresse toujours aux injustices mais la question économique ce n’est pas vraiment mon truc.

Certains parlent de votre train de vie, notamment de votre villa à Sidi Bou Said à 4000dt ?

Ce n’est pas vrai. Il ne s’agit pas d’une villa et le loyer n’est pas de 4000dt. C’est une intox. Je n’ai même pas le temps de répondre à ça. Je n’ai jamais dit que mon loyer était de 4000dt. C’est à Sidi Bou Said mais ce n’est pas ce que les gens pensent.

A un moment, vous deviez lancer un magazine féministe ?

On a travaillé avec l’argent personnel des fondateurs. Et à un certain moment on n’en avait plus. On a alors demandé des subventions à des personnalités féministes non tunisiennes. Il y a eu un accord oral. Mais dès qu’elles ont vu le numéro zéro et suite aux attentats en Tunisie, on a eu un refus. Elles trouvaient que c’étaient trop provoc’ pour un Etat qui n’arrive pas à battre le terrorisme. La réponse c’était « on ne va pas vous donner de l’argent pour vous suicider ».

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