Les sinistres bataillons du pouvoir tchadien

Après plus de 200 morts, des milliers d’arrestations et de disparus, le pouvoir de Mahamat Déby Itno tente de désamorcer le grave sujet des exactions commises en les justifiant avec des arguments décoiffants et en renvoyant la responsabilité sur les opposants.

Le Tchad enterre ses morts. Ce vendredi, c’était le tour d’Orjedje Narcisse, le journaliste abattu lors des manifestations du jeudi 20 octobre. Dans tout le pays s’organise des cérémonies funèbres.  Et le décompte macabre n’est pas fini, selon un message de Succès Masra, le chef du parti les Transformateurs : « Les 27 membres de notre équipe qu’ils sont venus arrêtés au siège le 21 octobre ont été  fusillés et jetés au fleuve. »

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Le sort des disparus

Reste aussi à régler le sort des disparus et de tous ceux qui sont en état d’arrestation. Toujours selon l’opposant, dans le sud du pays à Moundou et dans la capitale des corps ont été jetés dans les fleuves Chari et Logone. De nombreuses familles recherchent leurs enfants arrêtés par les forces de défense et de sécurité, elles font le tour des commissariats et parfois aucun nom n’apparaît sur les registres. Le journaliste Moïse Dabesne, un ancien de Tchad Infos, rapporte le témoignage édifiant d’un père. Son fils est parti acheter du sucre à l’aube du jeudi noir, puis il a disparu. La famille a multiplié les démarches dans tous les postes de police de la ville, pour finalement s’entendre dire : « Si vous l’avez pas trouvé, c’est qu’il fait partie de ceux qui sont acheminés vers le Nord du pays. À 4h du matin, ils ont envoyé beaucoup de manifestants vers le nord. Trois véhicules à bennes ont servi de transport » La direction du Nord, c’est la destination du bagne de Koro Toro, ouvert depuis 2003, planté au milieu de nulle part, cette prison secrète est synonyme de l’enfer.

Mauvaise foi

A la télévision tchadienne, le ministre de la Sécurité, le général Idriss Dokony Adiker, reconnaît les faits de la plus cynique des manières.  A cause de la grève des magistrats « depuis deux mois, tous les brigands qui sont arrêtés ne sont pas déférés à la justice. Ils doivent être où ? Dans les prisons et les commissariats. » Par conséquent, il n’y a plus de place pour les gens appréhendés lors des manifestations, « ils ne sont pas enlevés, déportés, non, pour leur propre hygiène, il est tout à fait normal qu’ils puissent être quelque part le temps qu’ils soient présentés à un juge. »

Dans la même interview, le ministre accuse les opposants d’avoir fomenté une véritable insurrection. La preuve, les manifestants se sont déplacés de l’intérieur du pays vers Ndjamena, et ont été payés 2000 francs CFA. Le général va encore plus loin dans l’ignominie en accusant les opposants d’avoir offert des potions magiques aux manifestants en leur promettant que le breuvage les rendrait anti-balles. Ainsi il pointe du doigt l’ethnie des Saras qui pratique cette mystique ancestrale.

Un bataillon meurtrier

Ces accusations tentent de masquer la vérité. En réalité, selon le site Tchad One, le responsable de toutes ces exactions est le bataillon DAR, une unité spéciale de plus de 1000 hommes directement rattaché à la présidence. Ce bataillon a opéré pendant les manifestations, a enlevé les jeunes et gère les lieux de détentions secrets situés à Ndjamena, Amdjarass et Koro Toro, toutes ces geôles sont équipées de matériel de tortures. 

Ainsi tout est sur la place publique, il suffit de vérifier les informations, mais que font les organisations des droits de l’homme, que font les Nations unies ? Que fait la CPI si prompte d’habitude à s’exprimer ? Qui va dire stop à l’horreur ? Ou bien le Tchad aurait-il vocation à rester une prison à ciel ouvert…

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)