Les musiques de l’immigration à l’avant garde des cultures urbaines

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Parcourant l’évolution des productions, diffusions et réceptions de musiques allant du rock au dubstep en passant par le ska, l’afrobeat ou le raï, l’exposition « Music Migrations Paris-Londres, 1962-1989 » dessine une nouvelle histoire du couple Paris-Londres. De la fin des empires coloniaux à la célébration des sociétés multiculturelles à la fin de la décennie 1980.

Une chronique de Melisande Labrande

Le voyage spatio-temporel auquel nous invite cette exposition commence avant son seuil, et de façon assez paradoxale. Elle a lieu au Musée de l’immigration dans le Palais de la Porte dorée, anciennement « Musée des colonies », vestige de l’Exposition coloniale de 1931, comme en témoignent les (d’ailleurs remarquables) bas-reliefs Art-déco sur la façade de l’entrée, déployant l’imaginaire impérial de l’époque.

Le point de départ de l’exposition est justement la fin de ces empires, au tournant des années 1960. A la suite des législations de l’après-guerre qui favorisent la libre circulation des populations issues des anciennes colonies, celles-ci affluent vers les capitales britannique et française, en particulier d’Algérie pour Paris et des Antilles britanniques et d’Afrique de l’Ouest pour Londres.

Ces premières salles nous rappellent tout ce que les styles musicaux qui émergent dans les swinging sixties doivent à ces populations, qui ne mettaient pas toujours leurs origines au premier plan : on apprend ainsi que toutes les « Chaussettes noires » (hormis le fougueux Eddy) étaient des pieds-noirs fraîchement débarqués de Tunis, d’Oran ou de Constantine ; beaucoup de jeunes venus de Tunisie ou d’Algérie ont grossi les rangs des pionniers du rock made in France.

Les trompettes mythiques de Salif Keita

Le voyage s’achève à la fin des années 1980 : Londres et la région parisienne sont devenues des villes « globales » résonnant de créations transculturelles telles que les Friday night sessions du Limpopo club, créées par le DJ zimbabwéen Wala Danga à Londres, qui se veut une « expérience musicale panafricaine », tandis que Salif Keita donne des concerts mythiques à Montreuil (surnommée « la deuxième capitale du Mali ») et qu’au festival du raï de Bobigny lancé en 1986, la musique oranaise se métisse avec la pop, la variété, le funk ou le reggae.

Entre temps, que s’est-il passé ? Le parcours chronologique permet de mesurer combien dans les années 1970, la musique devient progressivement un moyen d’interpellation politique. Une histoire des circulations militantes s’esquisse, avec les affiches des rassemblements RAP (« Rock against Police ») dans l’Est parisien, qui s’étendent ensuite en banlieue et dans d’autres villes françaises, s’inspirant des concerts « Rock Against Racism » lancés en Grande-Bretagne en 1976 en réaction à la diatribe d’Eric Clapton pour une « Angleterre  blanche », alors qu’il vient de glaner un succès planétaire avec sa reprise de la chanson de Bob Marley I Shot the Sheriff

L’accent est mis sur les lieux de production et de diffusion de la musique qui devient, à cette période, partie intégrante d’une « culture urbaine » au sens large. On se laissera charmer par les clips sirupeux d’un scopitone, ces jukeboxes à images que l’on trouvait notamment dans les cafés algériens de Belleville dans les années 1960 et dont le catalogue mêle Mazouni, Noura, Dalida, Fernand Raynaud …

L’apogée du carnaval de Notting Hill

Une photographie du Carnaval de Notting Hill de Charles Steele-Perkins.

Dans un autre genre, est bien documenté le changement majeur que constitue l’arrivée des sound systems à Londres. Nés en Jamaïque à la fin des années 1940 dans un contexte d’antagonisme racial et social, ces haut-parleurs surmontés de platines diffusent dans les rues de la métropole, dès les années 1950-1960, des sons issus de la fusion de musiques caribéennes, du rock, du blues de la soul … qui seront à l’origine de nombreux courants de musique noire britannique à dimension planétaire aujourd’hui, comme le two-step, le dub, le jungle, le drum’nbass ou le grime. Elles permettent un investissement de l’espace urbain qui atteint son apogée dans les années 1970 lors de leur arrivée au carnaval de Notting Hill.

On trouvera une belle série photographique de Chris Steele-Perkins illustrant cet événement clé de l’histoire politique et musicale londonienne, initialement fête de quartier érigée en manifestation antiraciste par une militante communiste et devenu aujourd’hui un festival touristique multiculturel et transpartisan.

Paris et Londres, deux modèles d’intégration

Si les sounds systems n’existent pas en France avant les années 1980, il y a là d’autres vecteurs par lesquels des musiques non mainstream sont diffusées. Ainsi l’historien britannique Paul Gillroy[1], raconte que, dans son adolescence, le seul canal lui permettant d’écouter de la « black music » était…  une émission sur France Inter, de 22h à minuit, créneau sans équivalent sur la très conservatrice BBC des années 1960-1970, et ce bien avant la multiplication des radios pirates dans les années 1980.

L’enjeu est de comparer deux espaces qui n’ont pas la même surface (Londres étant dix fois plus étendue que Paris), n’obéissent pas au même modèle d’intégration politique et présentent des histoires urbaines très différentes, puisque leurs voies sont inversées, comme le rappelle Benjamin Stora dans la préface du catalogue : « à Londres, la ségrégation touche les quartiers centraux alors qu’à Paris, c’est surtout la banlieue des grands ensembles ». Mais l’intérêt de ce parcours est de nous faire revenir régulièrement à l’échelle individuelle par le biais de récits, de témoignages et d’interviews montrant, entre les deux métropoles, de fortes similarités.

L’une d’elle apparaît ici clairement : face à l’exil, dans la lutte contre le racisme, le langage musical est un moyen privilégié d’expression, qui du même coup, se transforme et donne naissance à de nouveaux phénomènes musicaux et culturels. Quitte à ce que la musique se dilue dans le « phénomène » et devienne l’une des voies d’expression parmi d’autres d’une « culture urbaine ».
Cette exposition est une belle mise à l’honneur des liens entre migrations, musiques, luttes anti-racistes et mobilisations politiques qui ont contribué à forger les cultures urbaines d’aujourd’hui.


[1] Auteur de l’ouvrage important The Black Atlantic, Modernity and Double Consciousness, Harvard University Press 1993, où il dessine l’histoire d’un peuple et d’une culture « atlantique », mêlant des éléments africains, américains, anglais et caribéens.

« Paris-Londres:1962-1989 » : L’exposition a lieu au Musée de l’Immigration jusqu’au 5 janvier 2020, Métro Porte Dorée

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