Le président rwandais Paul Kagamé mis en cause par Antony Blinken

 Les Etats-Unis devraient exprimer leurs préoccupations au président rwandais Kagamé  en matière de respect des droits humains, notamment sur les abus commis par le M23,  un groupe armé congolais soutenu par le Rwanda. qui a commis des crimes de guerre de grande ampleur

La visite du Secrétaire d’État américain Antony Blinken au Rwanda, prévue du 10 au 12 août 2022, se déroulera sur fond de préoccupations accrues quant au soutien que le Rwanda apporterait une nouvelle fois aux rebelles du M23 lors d’opérations émaillées d’abus en République démocratique du Congo, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Anthony Blinken se rendra également en RD Congo où le M23 a étendu son contrôle dans la province du Nord-Kivu, dans l’est du pays, en commettant des exécutions sommaires à l’encontre des civils.

Le M23 a commencé à reconstituer ses rangs en 2021. Depuis le mois de mai, le M23 a démontré sa capacité à surpasser les forces congolaises soutenues par l’ONU. Des sources onusiennes et un haut responsable congolais ont laissé entendre à Human Rights Watch que le groupe recevait une aide extérieure soutenue.

Le 14 juin, l’ambassade des États-Unis en RD Congo s’est déclarée « extrêmement préoccupée par les récents combats dans l’est [de la RD Congo] et par la présence signalée de forces rwandaises sur le territoire [de la RD Congo] ». Le groupe d’experts des Nations Unies sur la RD Congo, mandaté par le Conseil de sécurité de l’ONU pour surveiller l’application de son régime de sanctions, a confirmé dans son rapport de juin la présence d’hommes en uniformes militaires rwandais dans les camps du M23. Le 4 août, des médias ont rapporté qu’un rapport du groupe d’experts de l’ONU avait trouvé des « preuves solides » selon lesquelles les forces rwandaises combattaient effectivement aux côtés du M23 et lui fournissaient d’autres formes de soutien. Le gouvernement rwandais a nié à plusieurs reprises soutenir le M23.

Comme en 2012, le M23 commet des crimes de guerre contre des civils, a déclaré Human Rights Watch. Des témoins ont décrit des exécutions sommaires d’au moins 29 personnes, dont des enfants, en juin et juillet. Les États-Unis devraient soulever avec le Rwanda les informations fiables selon lesquelles le Rwanda apporte de nouveau son soutien aux conduites abusives du M23 dans l’est de la RD Congo. Le Secrétaire d’État Blinken devrait condamner publiquement les attaques du M23 dans les termes les plus fermes, et avertir le Rwanda des conséquences de son soutien au M23 dans la commission de tels abus.
Les opposants rwandais réprimés

Plus généralement, la visite devrait également être utilisée pour dénoncer les violations systématiques des droits humains, notamment les campagnes de répression contre les opposants et la société civile, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières du Rwanda. Le Secrétaire d’État Blinken devrait faire pression sur les autorités pour qu’elles libèrent les dissidents et opposants qui ont été emprisonnés pour avoir exercé leurs droits fondamentaux.

« Le secrétaire d’État Blinken devrait exprimer clairement les vérités qui dérangent pendant ses visites au Rwanda et en RD Congo », a déclaré Lewis Mudge, directeur pour l’Afrique centrale à Human Rights Watch. « L’absence de conséquences malgré un bilan catastrophique en matière de droits humains au Rwanda a encouragé les responsables du pays à poursuivre leurs abus, même au-delà de ses frontières. »

Le parti au pouvoir au Rwanda, le Front patriotique rwandais (FPR), mène depuis des années une campagne brutale contre les critiques réels ou supposés du gouvernement. Récemment, des critiques de premier plan, notamment des blogueurs, ont été arrêtés et menacés. Certains ont récemment dit avoir été torturés en détention. Les autorités enquêtent rarement de manière crédible sur les disparitions forcées ou les morts suspectes d’opposants. Les détentions arbitraires et les mauvais traitements dans des centres de détention non officiels sont fréquents, notamment à l’occasion de visites très médiatisées ou de grands événements internationaux tels que la récente Réunion des chefs de gouvernement du Commonwealth (CHOGM).

Anthony Blinken a prévu d’évoquer le cas de Paul Rusesabagina, dont l’arrestation et la détention en août 2020 font partie d’un ensemble de pratiques et d’abus bien documentés et ont suscité de graves inquiétudes quant à la politisation du système judiciaire rwandais.
L’opposant Paul Rusesabagina, aujourd’hui détenteur de la nationalité belge, vivait aux États-Unis lorsqu’il s’est rendu à Dubaï, aux Émirats arabes unis. Il a été victime d’une disparition forcée jusqu’à ce que le Bureau d’enquêtes rwandais (Rwanda Investigation Bureau, RIB) annonce qu’il détenait Rusesabagina à Kigali. Human Rights Watch a documenté plusieurs violations de la procédure régulière et du droit à un procès équitable tout au long du procès de Rusesabagina, qui a finalement abouti à une lourde peine.

Blinken devrait également aborder les cas de journalistes, de commentateurs et d’activistes de l’opposition emprisonnés pour avoir exercé leurs droits à la liberté d’association et d’expression. Le 30 mai, Aimable Karasira, un commentateur populaire sur YouTube et aujourd’hui détenu, a déclaré à un juge avoir été torturé en détention et s’être vu refuser tout traitement médical. Lors d’une comparution le 7 juillet, il a déclaré avoir été puni pour avoir révélé les mauvais traitements qui lui ont été infligés en détention et avoir été de nouveau battu.

Les attaques et les menaces contre les réfugiés rwandais vivant à l’étranger, notamment en Ouganda, au Mozambique et au Kenya, se poursuivent sans relâche. Les victimes sont généralement des opposants politiques ou des critiques du gouvernement rwandais ou du président Paul Kagame.

Des commentateurs, journalistes, activistes de l’opposition ainsi que d’autres personnes qui prennent position sur des questions d’actualité et critiquent les politiques publiques menées au Rwanda ont été victimes de disparitions forcées, et certains sont morts dans des circonstances suspectes. Le gouvernement rwandais n’enquête jamais de manière efficace sur les allégations d’exécutions extrajudiciaires, de disparitions forcées, de décès en détention, de détention arbitraire, de torture et d’autres mauvais traitements, et ne veille pas à ce que les responsables de tels faits rendent des comptes. Dans bon nombre de ces cas, les preuves révèlent l’implication des forces de sécurité de l’État. Cela a instauré un climat de peur au sein de la population ainsi qu’une impunité généralisée.

Parmi ces cas figure la mort suspecte en garde à vue du célèbre activiste et chanteur Kizito Mihigo, et ce malgré les appels de partenaires internationaux tels que le secrétaire d’État américain adjoint aux affaires africaines de l’époque, Tibor Nagy. Innocent Bahati, un poète populaire qui diffusait sur YouTube des œuvres consacrées aux questions sociales et aux droits humains, a disparu dans des circonstances suspectes le 7 février 2021 et demeure introuvable depuis lors. Les autorités ont affirmé de manière vague et sans apporter de preuves qu’il avait quitté le pays.



Paul Kagame, « l’Afrique aux Africains »

 

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)