Tunisie, les chiffres vertigineux de la crise économique

Dans ce naufrage des « printemps arabes », la Tunisie fait exception. Dix ans après, que reste-t-il du « dégagisme » à la tunisienne ?

Une chronique de Dov Zerav

Dov Zerav, natif de Tunisie et ancien président
de l’Agence Française de Développement (AFD),
est un des meilleurs spécialistes des économies
du sud de la Méditerranée

La Tunisie connait régulièrement des élections libres qui ont permis l’arrivée au Palais de Carthage de trois présidents, la mise en place de quatre assemblées dont une constituante. Durant cette décennie huit présidents du gouvernement ont occupé Dar El Bey à la Kasbah. Malgré une mainmise du partie islamique Ennahdha, cela dénote une instabilité politique et a entrainé une détérioration de la situation économique

Quarante années « laborieuses »

Pourtant, malgré de faibles ressources naturelles, la Tunisie a connu « quarante laborieuses » grâce au Président Habib BOURGUIBA qui a consacré toutes les capacités d’investissement du pays sur le capital humain, les infrastructures d’éducation et de santé, refusant les dépenses militaires et somptuaires. Un vrai modèle économique ! Parallèlement à ces orientations systémiques, le Combattant suprême a été pragmatique en matière de gestion macroéconomique.

Après les années 1962-1968 de socialisation accélérée sous la férule d’Ahmed Ben Salah, les résultats économiques catastrophiques l’ont conduit à mettre fin à l’expérience. En 1970, il a choisi M. Hédi Nouira qui en dix ans va révolutionner le pays en acclimatant l’économie de marché et l’ouverture au commerce mondial. 

Cette stratégie économique a entrainé croissance, amélioration constante du niveau de vie, et la constitution d’une classe moyenne confortée par la libération de la femme et un début de sécularisation de la société. Rappelons que BOURGUIBA n’a pas hésité à apparaître à la télévision en train de manger en plein ramadan, ou à convoquer les caméras de télévision pour filmer des femmes abandonnant le safshari, le voile blanc à la tunisienne. 

Une chute vertigineuse du PIB

C’est cette société civile qui s’est retournée contre le régime et a constitué le fer de lance de la révolution. Mais depuis 2011, la situation économique n’a cessé de se détériorer : –          Avec un PIB d’environ 40 Md$ inchangé depuis dix ans en dollars courantsle PIB par habitant a baissé de 4 140 $ en 2010 à 3 295 $ en 2020, sans tenir compte d’une inflation annuelle qui, sur la décennie, est passée d’une tendance autour de 4 % à 5-6 % –          

Avec une population de 12 millions d’habitants, le taux de chômage est officiellement au-dessus de 15 %, mais plus inquiétant, le taux d’emploi (nombre de personnes qui ont un emploi rapporté à la population des 15-65 ans) est estimé par les instances internationales à moins de 40 % –          

Le maintien des déficits publics a porté en 2020 la dette publique à 85 % du PIB contre 40 % en 2010 –          La persistance du déficit des comptes extérieurs autour de 10 % du PIB a entrainé un triplement de la dette extérieure de 31 milliards de dinars tunisiens (TND) en 2010 à 109 MdTND en 2020, soit plus de 100 % du PIB, –          

La Tunisie en est arrivée à importer des
phosphates, sa principale richesse naturelle

Rendez nous Bourguiba !

L’indicateur le plus caractéristique de cette dégradation de la situation économique tunisienne, le taux de change est passé de 1,92 TND pour un euro lorsque le président Ben Ali est encore au pouvoir à la fin 2010, à 3,30 aujourd’hui. Une lente dégringolade qui caractérise l’appauvrissement collectif. 

Le sous-investissement tant public que privé, les interminables grèves, la fuite des capitaux, la contrebande, le développement des exportations illégales, la diffusion de la corruption à tous les échelons de la société, le développement du secteur informel, les attentats terroristes …, ce sont les maux qui rongent le pays. La pandémie avec une croissance, selon le FMI, négative de 9,1 % ne va pas améliorer les choses et va accentuer les nombreuses fractures qui fragilisent la société tunisienne.

Il est grand temps que les responsables tunisiens se souviennent des leçons de Bourguiba

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)

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