L’émir Abdelkader en France (III), l’amoureux du Progrès

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Dans le troisième volet de ce récit, Sadek Sellam décrit le parcours spirituel de l’Emir Abdelkader, fort éloigné des loges maçonniques, contrairement à la légende qui court.

L’Emir Abdelkader confirme le jugement de Napoléon: « le monde est mené par deux forces, le glaive et la plume. Mais à la longue, c’est la plume qui aura le dernier mot ». Si, pendant longtemps, l’historiographie française n’a retenu de la vie de l’émir que son rôle de chef de guerre, les musulmans en France peuvent valoriser cette figure exceptionnelle comme un véritable savant musulman.

En quittant Amboise, l’émir Abdelkaderfut l’invité à Lyon du maréchal Castellane devenu pair de France après avoir guerroyé en Algérie. Au terme de cette visite, l’émir confia à l’évêque de Lyon: « ce sont les prières de son clergé qui sauveront la France… ». Grâce aux pièces d’archives, le père Christian Delorme a publia un livre passionnant sur cette halte de trente six heures passées dans l’ancienne capitale des Gaules..

Après Lyon, Marseille. Ce séjour a coïncidé avec la pose de la statue de la vierge sur la colline de Fourvière. L’émotion sincère de l’émir est à la mesure de sa révérence pour « Marie, mère de Jésus », dont la sainteté est reconnue dans le Coran.

Un plaidoyer pour le progrès

En quittant la France, l’émir a laissé le souvenir d’un captif prestigieux, en mesure de fasciner ses interlocuteursparses qualités intellectuelles et morales dues à son éducation musulmane. Il a adhéré a l’idéologie du progrès, notamment quand il a pris le train pour la première fois.

L’Emir a particulièrement intéressé le courant saint simonien qui voulait faire bénéficier l’Orient de la Révolution industrielle de l’Europe, et l’Occident de la spiritualité orientale. Il a recommandé aux dirigeants arabes de soulager leurs peuples en introduisant les techniques modernes.

A Brousse, où il séjourne jusqu’au tremblement de terre de 1855, il rédige un livre plus métaphysique que le « Miqradh al Hadd.. », sans doute parce qu’il dispose d’une meilleure documentation. Dans un article sur la « tolérance de l’islamisme », paru dans la « Revue de Paris » en 1856, I. Urbain illustre sa démonstration par une longue citation prise dans ce deuxième livre de l’émir, avant même sa traduction en français.

Les avances de la maçonnerie

Il faut noter que durant sa captivité, l’émir est ignoré par la maçonnerie. Les loges écossaises d’Alexandrie s’intéressent à lui en 1864 quand il vient pour le lancement des travaux pour le creusement du canal de Suez. L’émir est alors bardé de décorations, suite au sauvetage de 12000 chrétiens menacés de massacre par des fanatiques hostiles aux dispositions des Tanzimat ottomanes stipulant une citoyenneté ignorant les confessionnalismes. L’émir répond, poliment, à un courrier de la maçonnerie, pour indiquer que la tolérance est recommandée dans le Coran.

Mais cet épisode n’est pas central à la vie bien remplie de cet homme de Dieu, et frère des hommes, et déjà versé dans des lectures sur « al Insan al kamil » (l’homme complet). C’est la maçonnerie qui avait besoin de son prestige pour attirer vers elle des musulmans instruits.

Du coran au soufisme

On savait qu’à Damas, il s’est consacré à la méditation du Coran au point de devenir un maître soufi. Mais sa mystique n’est pas un rêve éveillé, ni une évasion. Puisque l’on sait depuis peu que, de Damas, il a adhéré, en même temps que ses enfants adultes des membres de son entourage, à l’association créée à Paris au début des années 1880 par les cheikhs Afghani et Abdou, pour publier la revue al Orwa al Outhqa, dont les 18 numéros servirent de bréviaire au mouvement réformateur qui sortit le monde musulman de sa torpeur, et a été amené à combattre l’ersatz de soufisme représenté par le maraboutisme colonial.

On comprend que, dans son message de condoléances à la famille de l’émir, le cheikh Abdou l’ait qualifié d’imam du « Salaf al djadid », à savoir ceux des contemporains sont un exemple à suivre, au même titre que les « pieux anciens ».

La quête du soufisme

L’émir Abdelkader a publié d’abord un traité d’éthique musulmane, écrit pratiquement de mémoire, quand il n’avait pratiquement pas de bibliothèque à Amboise. Puis à Brousse, une meilleure documentation lui a permis d’écrire un livre plus métaphysique, « la Lettre aux Français ». Enfin à Damas, il a rédigé son oeuvre maîtresse, « Kitab al Mawaqif », « le livre des reposoirs », selon la traduction de Massignon).

Da mémoire mérite d’être appropriée par les musulmans de France, comme son épopée le fut par le mouvement nationaliste algérien, dont le coup d’envoi a été donné par l’émir Khaled, son petit-fils préféré qu’il avait chargé de restaurer l’Etat algérien.

L’épisode des échanges avec la maçonnerie mérite d’être mentionné dans toute biographie qui se veut complète de l’émir. Mais s’intéresser à l’émir uniquement en raison de cet épisode, comme le suggère un titre récent (« l’émir Abdelkader ; la maçonnerie et l’Islam ») relève plus de l’idéologie que de l’histoire impartiale. Il faut retenir l’aveu fait par Bruno Etienne à la fin de sa vie. Le courageux et honnête islamo-politiste admit en effet que l’adhésion de l’émir à la maçonnerie n’était pas valide. Pour la simple raison qu’il ne s’est pas présenté au rendez-vous fixé par les loges qui avaient besoin de son prestige pour attirer les musulmans instruits.

Nous reteindrons, en guise de conclusion, l’avis autorisé de Louis Massignon : « la maçonnerie est arrivé en Algérie avec un idéal élevé. Mais en ralliant la colonisation, elle l’a condamnée à disparaître… ».

Sadek Sellam        

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