L’émir Abdelkader en France (I), la promesse non tenue

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Le 23 décembre 1847, l’émir Abdelkader s’engageait à cesser le combat contre l’envahisseur en échange de la promesse de la monarchie française… non tenue de le laisser partir en Orient. Un récit de Sadek Sellam, écrivain et historien

Privé de toutes ses prérogatives temporelles, Abdelkader ben Mahieddine, qu’on appelait « El Hadj Abdelkader », gardait le grand prestige d’avoir tenté de fonder un Etat algérien moderne détaché de l’empire ottoman. A un point tel que la plage d’El Ghazaouet était « blanche de monde » en raison des  burnous de milliers de fidèles venus lui faire leurs adieux. C’est du moins ce que rapporte le colonel Mac Mahon, l’aide de camp du colonel Lamoricière qui fera parler de lui lors des années dee fondation de la III République en France.

La fidélité aux « Arabes »

Le futur maréchal a noté aussi que sur les vingt deux anciennes infirmières et cantinières de l’armée française faites prisonnières par les « réguliers » de l’émir, deux seulement acceptèrent de quitter l’entourage de l’émir pour réintégrer leur poste. Les vingt autres, qui étaient mariées à des membres de la Déïra de l’émir, refusèrent l’offre de Mac Mahon, et choisirent de « suivre les Arabes là où ils iront ». 

Arrivé à Toulon, l’émir et les 150 membres de sa suite apprennent qu’il n’est plus question de départ en Orient, comme le stipulait l’accord signé avec Lamoricière, approuvé par le  duc d’Aumale et confirmé par le roi Louis-Philippe. Les illustres voyageurs se voient signifier qu’ils sont des prisonniers.

Bien que choqué, l’émir ne perd pas espoir. Car il est un des premiers algériens à croire au « mythe des deux Frances »(Guy Pervillé): d’un côté celle de la soldatesque de l’armée d’Afrique qui commit le massacre des Aoufias(1834) dans l’algérois(que l’on dénombre parmi les « génocides » de la conquête), les enfumades des Ouled Riah (1845) dans le Dahra(où une périrent d’asphyxie près d’un millier de civils réfugiés dans des grottes transformées en chambres à gaz de fortune) , et pratiquait la politique de « la terre brûlée » sur tout le territoire algérien; et, de l’autre, celle du roi de France qui avait interrogé longuement en 1837(durant la paix de la Tafna) le ministre algérien des affaires étrangères,  Miloud Ben Arache, sur la santé de l’émir et ses projets avant de formuler des voeux de succès pour son jeune Etat, à qui le monarque promettait le soutien de la France.

En 1848, l’entrée dans le gouvernement de la Deuxième République de généraux de l’armée d’Afrique, comme Lamoricière et Cavaignac, nourrit l’espoir de l’émir de voir la France respecter enfin ses engagements. Mais aucun de ses ex-adversaires ne daigne répondre à ses courriers envoyés de Toulon puis de Pau pour rappeler l’importance que doit accorder une grande nation chrétienne à la parole donnée.

Privé de tout, sauf de la foi

L’émir se rend à l’évidence et s’enferme dans une attitude faite de résignation et de dignité. Si le désespoir est resté étranger à l’univers mental de l’émir, c’est en raison de sa foi, qui va de pair avec l’espérance. 

Privé de tout, ce « champion de la liberté et de la nationalité arabe »(Duvivier) devenu captif décide de valoriser toutes ses ressources intérieures. Alors que les femmes de la suite de l’émir étaient dans un état dépressif, comme l’a montré la psychiatre Amel Chaouati, dans « les Algériennes d’Amboise », l’émir est constamment de bonne humeur, comme en témoignent, avec étonnement, les rapports psychologiques envoyés régulièrement au ministre de la Guerre par le capitaine arabisant Boissonet.

Ce précurseur des officiers d’action psychologique avait commandé le « bureau des Affaires Arabes » ouvert à Constantine en 1837, sur le modèle de celui d’Alger, que commandait depuis le début de la conquête le capitaine arabisant et arabophile Edmond Pellissier de Raynaud. Dans ses « Annales algériennes », ce premier historien de la conquête estime que « l’humanité est une… », et ne dissimule pas son admiration pour l’émir Abdelkader en partageant les idées développées plus tard par l’illustre captif.

 A Pau, où il est resté enfermé dans sa chambre pendant six mois, l’émir a droit à de rares visites comme celles  du colonel arabisant Eugène Daumas. Celui-ci avait été consul à partir de 1835, Mascara où l’avaient précédé deux autres capitaines. L’un s’est suicidé. L’autre est devenu fou. Daumas, qui s’était mis à l’arabe sur recommandation de son oncle, le baron De Slane (le traducteur d’Ibn Khaldoun), réussit mieux au point de devenir l’ami de l’émir à qui il doit les connaissances qui lui permirent de publier plusieurs ouvrages, dont « la Vie arabe et la société musulmane », et « la Femme arabe ». Ce succès permit à Daumas de mettre en place, en 1844, l’administration des « Bureaux Arabes »

Le pigeonnier devenu un minaret

Les conditions de détention de l’émir et de sa suite (appelés aimablement « les Princes d’Orient ») s’améliorent un peu après leur transfert au château d’Amboise en novembre 1848. Il transforme le pigeonnier en minaret où l’appel à la prière est entendu avec curiosité et plaisir par les habitants de la petite ville des bords de Loire. Selon un doctorant algérien, le regretté Benaïssa Khalfa (qui est hélas mort après le dépôt de sa thèse, intitulée « la zaouia d’Amboise », et avant la soutenance-à l’université d’Aix-en-Provence, sous la direction du professeur Denis Gril), l’émir organise la vie de la petite communauté, dont le nombre se réduit à 77, selon le modèle de la zaouia qadirya d’El Guetna.

Il fait fonctionner un petit institut, où il enseigne lui-même le traité de Tawhid (Unicité- sous entendu de Dieu) du cheikh Sénoussi. On sait que ce théologien du sud-ouest algérien du 15° siècle se réfère au pamphlet anti-chrétien « Zad al arib fi raddi ala ahli salib » (le présent de l’homme lettré pour réfuter les gens de la croix), écrit par Abdallah Turdjuman, alias Anselme Turméda, un ancien prêtre espagnol qui avait quitté le séminaire de Bologne pour se convertir à l’Islam, au milieu du 14° siècle, et devenir le chef des drogmans de l’émir hafside Abou’l Abbas el Hafsi. Mais dans les dialogues inter-religieux que l’émir a inauguré avec l’abbé Rabion, curé arabisant d’Amboise, ou ses visiteurs chrétiens, comme Mgr Dupuch (ancien évêque d’Alger, qui venait le voir de Bordeaux), jamais l’émir n’a recours aux arguments polémiques de ce néophyte. C’est dire sa loyauté et son choix de respecter les croyances d’autrui en espérant le respect des siennes. 

La noblesse d’un caractère fort

Mais l’émir réagit vigoureusement à un livre publié par l’abbé Bourgade qui prétendait que le Coran autoriserait les musulmans à ne pas tenir leurs promesses!!! Ce livre semble apporter une justification pseudo-savante et apparemment théologique aux refus des généraux français de répondre aux interpellations de l’émir reprochant à la France un parjure. Parce qu’il ne dispose pratiquement pas de bibliothèque, l’émir rédige, sur la base de sa mémoire des cours suivis à l’Institut du Bey d’Oran (où étaient enseignés, entre autres, « l’éthique à Nicomaque » d’Aristote et les « Lettres des Frères de la Pureté » , en plus de traités de morale islamique) un livre intitulé « al miqradh al hadd … »(la lame acérée…). Il y expose une brève théodicée, une prophétologie abrégée(soulignant les points d’ancrage avec les « Gens du Livre ») et surtout l’éthique des « Makarim al Akhlaq »(la morale qui assure la noblesse du caractère), en mentionnant « oumahat al fadhaïl » (les Vertus cardinales de l’Ethique à Nicomaque). Cela fait penser à la formule célèbre, mais oubliée, d’Auguste Comte qui recommande « respect et sympathie » pour l’Islam qui « demande le maximum d’altruisme avec le minimum de métaphysique ». Dans le « Miqradh… », il y a en effet peu de métaphysique et beaucoup d’incitation à l’altruisme.

DANS UN DEUXIEME VOLET sur « l’EMIR, CHATELAIN D’AMBOISE » , NOTRE RECIT SE PENCHERA SUR LES RECHERCHES PHILOPSOPHIQUES DE L’EMIR DURANT SON SEJOUR EN FRANCE

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