Le torchon brûle entre le président Touadera et l’Union africaine

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La Feuille de route, issue de l’Initiative de l’Union africaine, signée à Libreville, le 17 juillet 2017, va probablement finir dans la corbeille comme tant d’autres accords, déclarations, conclusions destinés à essayer de retrouver le chemin de la paix en Centrafrique.

Derrière le rejet de la candidature d’un proche collaborateur du Président de la Commission de l’Union africaine, il faut y voir la main de la Russie et la volonté du président Touadera de s’affranchir des interventions contraignantes de l’ONU et de l’Union africaine.

La Feuille de route avait largement été pilotée par Mohamed El-Hacen ould Lebatt, conseiller spécial de la politique et de la stratégie du président de la Commission de l’Union africaine, le Tchadien Moussa Faki Mahamat. Cet ancien ministre des affaires étrangères mauritanien connaît bien le Tchad et son président Idriss Deby Itno pour y avoir été le Représentant spécial de l’organisation internationale de la Francophonie (2008-2016). Il connaît également bien les données de la crise centrafricaine et le président Touadera pour avoir été le représentant spécial de l’Union africaine à Bangui, peu après l’élection présidentielle de février 2016 jusqu’à sa nomination à Addis Abeba. Les relations entre les deux hommes, qui venaient de prendre leurs fonctions respectives quasiment en même temps, étaient confiantes et même, disent des observateurs onusiens, empreintes d’une amitié réciproque. C’était avant Sotchi, le 9 octobre 2017, et la rencontre avec Sergeï Lavrov, ministre russe des affaires étrangères. Cette date restera gravée dans l’Histoire de la République centrafricaine.

La succession du Représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU


Parmi les réelles motivations susceptibles d’être retenues on peut y voir la proximité du postulant avec le régime tchadien et le président de la Commission de l’Union africaine, Moussa Faki Mahamat, qui ne pouvait que déplaire fortement à la Russie. On peut aussi avancer que son passé au sein de l’Organisation internationale de la Francophonie, très proche des intérêts français, était difficilement acceptable pour la Russie. Evidemment une trop grande connaissance du clan présidentiel avec ses dérives nourries par la corruption et le népotisme et sa nationalité mauritanienne qui actuellement n’a pas bonne presse, surtout après les événements d’Alindao, ne pouvaient également que le desservir.


Le clash du président Touadera


Le rejet de cette proposition a créé une  surprise dans le monde bisounours de l’ONU et surtout de l’Union africaine qui croyaient encore à un véritable partenariat. Ce  » NIET » a surtout mis en lumière l’extrême habilité, que d’aucun stigmatise comme duplicité, de Faustin-Archange Touadera. Le double-jeu, le contre-pied, les promesses non tenues, les accusations fabriquées de toutes pièces collent désormais à l’image du « président des pauvres » qui prônait  » la  rupture avec le passé ».


 L’ONU et l’Union africaine devaient pourtant savoir que depuis le départ de El-Hacen ould Lebatt de Bangui, le président Touadera s’est mis sous protection de la Russie et que ses relations avec la Minusca s’étaient considérablement détériorées. Depuis Sotchi, un conseiller spécial russe omnipotent a été nommé à côté du président, des experts et instructeurs russes ont pris pied dans le pays, une médiation russe parallèle a été engagée à Khartoum avec l’hospitalité bienveillante du président soudanais Omar Al-Bachir et un accord de coopération militaire a été signé avec la Russie tandis que les moindres mouvements du chef de l’État sont protégés par des gardes russes. 

 Le rejet d’une candidature est certes un acte de souveraineté du chef de l’État centrafricain, et à ce titre indiscutable, mais il participe aussi à un torpillage de la Feuille de route et de l’Initiative de l’Union africaine. En acceptant les principes et les modalités de la médiation russe, le président Touadera compromet la mise en oeuvre de la Feuille de route de l’Union africaine. Le flou et l’équivoque ont été sciemment mis en scène.

Tout en déclarant son attachement inébranlable à cette Feuille de route, le président Touadera fait tout pour que la mediation russe se poursuive  activement, encouragée par l’organisation d’une campagne médiatique bien orchestrée pour stigmatiser l’inaction de la Minusca et de l’Union africaine. 
Certains diplomates, des gouvernements et des organisations internationales croient encore à la bonne foi du président Touadera, cornaqué par son tout-puissant ministre d’Etat et directeur de cabinet, Firmin Ngrebada, l’homme du  rapprochement avec la Russie.

En route vers une autocratie clanique

Après le procès fait au président de l’Assemblée nationale, Karim Meckassoua, et sa destitution, la mise à l’écart puis le limogeage des ministres Jean-Serge Bokassa et Charles-Armel Doubane, alors que d’autres ministres seraient passibles d’une incrimination pénale sans pour autant être inquiétés, le camouflet donné à l’ONU et à l’Union devrait peut-être les faire réfléchir. La presse centrafricaine relate un récent entretien téléphonique, particulièrement orageux, entre Moussa Faki Mahamat et le président Touadera au sujet du rejet de la candidature de El-Hacen ould Lebatt. Le président de la Commission de l’Union Africaine aurait dû comprendre que le président Touadera regarde plutôt vers Khartoum et Moscou que Addis Abeba et New York. N’avait-Il pas boycotté le Sommet de l’Union africaine de Nouakchott début juillet 2018, alors qu’il s’était rendu en mai 2018 au Forum économique de  Saint-Pétersbourg ? 


On voit mal désormais comment la confiance pourra être rétablie entre le pouvoir centrafricain et ses interlocuteurs onusiens et de l’Union africaine. Le président égyptien, Abel Fattah Al-Sissi, qui prendra la présidence de l’Union africaine le 1er janvier 2019, aura beaucoup de mal à réussir là où le président Paul Kagame a échoué.

Finalement c’est un ancien ministre sénégalais des Affaires étrangères, Mankeur Ndiaye, qui succède au Gabonais Parfait Onanga-Anyanga. Ce Wolof de Dagana, Région du Fleuve, rejoint les Sénégalais qui l’ont précèdé en Centrafrique et qui n’ont pas laissé un bon souvenir. A Bangui, on se souvient du général saint-louisien, Babacar Gaye, du soninke de Matam, Abdoulaye Bathily, envoie spécial du SGONU pour la région d’Afrique centrale et de Cheikh Tidiane Gadio, natif de Saint-Louis et responsable de l’Organisation de la coopération islamique en Centrafrique. Actuellement, la Force militaire de la Minusca est commandée par le général sénégalais Balla Keita, qui fait l’objet de nombreuses critiques.

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