Terrorisme, le tunisien Jamel Gorchene n’est pas un loup solitaire

Originaire de M’saken en Tunisie où il a été endoctriné par un imam salafiste, Bechir Ben Hassen, le terroriste de Rambouillet, Jamel Gorchene n’a pas surgi de nulle part ! 

Quel processus, s’interroge le très docte quotidien « le Monde, a conduit Jamel Gorchene, un Tunisien de 36 ans arrivé clandestinement en France en 2009, à assassiner une adjointe administrative du commissariat de Rambouillet (Yvelines), le 23 avril ? Quels ressorts ont fait basculer  « ce chauffeur-livreur sans histoire » dans la dérive meurtrière? « Troubles de personnalité », failles psychologiques », « profil énigmatique ». À en croire les déclarations publiques des experts des services anti terroristes, Jamel Gorchene serait un loup solitaire, du genre déprimé, mais sans réseaux ni visibilité. Nous ne sommes pourtant pas obligés de croire sur parole à cette présentation angélique d’un terroriste à l’allure d’un « chauffeur livreur sans histoire ».

La radicalisation progressive du terroriste de Rambouillet n’a rien à voir avec le story telling qu’on nous impose.même si son parcours a échappé, semble-t-il, à tous les radars anti terroristes. Plus grave encore, aucune coopération n’a véritablement fonctionné entre les services français et tunisiens qui aurait pu permettre de repérer les dérives de Jamel Gorchene.

Mohamed Salmin Bouhlel,: 86 morts, plus de deux cent blessés

Deux amis d’enfance

Lors de son arrivée sur le territoire français en 2009, le jeune tunisien rejoint Mohamed Lahouaiej Bouhlel, installé à Nice depuis cinq ans et qui sera l’auteur du terrible attentat de 2016 (86 morts). Ce sont des amis d’enfance du même age, originaires l’un et l’autre de la ville de M’Saken en Tunisie. La région niçoise est en effet une terre d’émigration privilégiée pour les Tunisiens de cette grande banlieue de Sousse. 

En 2020, un autre Tunisien âgé lui d’une vingtaine d’années et originaire de Sfax, assassine trois personnes en perpétrant un attentat à la basilique Notre-Dame-de-l’Assomption à Nice toujours. Dix jours plus tôt, une vidéo était diffusée sur Facebook, prêchant en arabe la décapitation de tous ceux qui offensent le prophète Mahomet. L’auteur? Un certain Bechir Ben Hassen, l’Imam de M’sakem, qui a vécu en France entre 2016 et 2020.

 Béchir Ben Hassen, la matrice

Imam populiste, proche de l’Arabie Saoudite , Béchir Ben Hassen aura formé à un Islam salafiste les deux apprentis terroristes.  Né à Msaken comme eux, ce religieux n’a rien d’un tueur, mais il est bien un notable au discours rigoriste qui prêche sur la chaine qatarie El Djazira. Lors de l’arrivée au pouvoir des islamistes après 2011, ce fondamentaliste soutient le mouvement Ennhadha et encadre, par des prêches enflammés, une jeunesse en voie de radicalisation qu’il faut contenir. « Cet Imam piétiste, explique un universitaire,  tentait comme d’autres d’amortir le choc provoqué par l’islamisation du pouvoir et de la société ». .
Ce notable pieux n’a cessé de multiplier les allers et retours entre la Tunisie, le Maroc et la France. Béchir Ben Hassen a étudié à l’Institut d’Oum Al Qura à la Mecque, ainsi qu’à l’Université Américaine internationale de théologie islamique avant de suivre des cycles de formations au Centre Islamique et culturel de Bruxelles. Installé quelque temps au Maroc où il fait de la prison, le Cheikh Béchir Ben Hassen rentre finalement dans son pays en 2014 après avoir passé neuf mois en détention en France en raison d’une plainte déposée par son épouse française pour avoir kidnappé ses enfants.

Al-karama à la manoeuvre

Lorsqu’en 2015, le vent est moins favorable aux islamistes tunisiens après l’élection de Beji Caïd Essebsi, l’Imam est  renvoyé de la mosquée de M’sakem. Après quatre ans passés à nouveau en France, il revient en Tunisie retrouve les clés du lieu de prière. C’est le moment où ses amis d’Ennahdha et leurs alliés d’ « Al Karama » forment le gouvernement. Le fait qu’il ait pris pour avocat Maitre Seifeddine Maklhouf, le chef du groupe Al-Karama, lui  permet d’asseoir encore d’avantage son influence. 
En pleine épidémie de Covid, l’Imam conseille aux fidèles de s’immuniser en s’arrosant avec un peu d’eau et l’aide d’Allah. Or c’est ce notable porteur d’un Islam rétrograde que Jamel Gorchene consulte en février dernier lorsque, muni enfin de papiers français, il séjourne quelque temps en Tunisie dans sa banlieue de Sousse.

Déclarations embarrassées 

Une certitude, Jamel Gorchene, citoyen tunisien, en pinçait pour  « Al-Karama » et ses prédicateurs réactionnaires, tout comme une masse de jeunes islamistes énervés qui trouvent bien trop mous les Frères Musulmans d’Ennahdha au pouvoir depuis dix ans.

Après l’assassinat de l’enseignant Samuel Paty en octobre 2020, un des députés d’Al-Karama, bienveillant avec Daech et connu pour ses positions hostiles à la France, Rached Khiari, avait en effet justifié, à travers un post, l’opération terroriste. L’élu qui est aussi enseignant avait montré à ses élèves les caricatures dégradantes du prophète Mohamed, en assurant que « l’atteinte au prophète est le plus grand des crimes et que celui qui ose le faire doit en assumer les conséquences qu’il soit un Etat, un groupe ou une personne » ! Le Parquet de Tunis avait ouvert une enquête.

Interrogé par Mondafrique sur les liens du terroriste avec sa mouvance, l’ancien bloggeur et aujourd’hui député d’Al-Karama, Maher Zid, répond de façon assez embarrassée: « Nous ne sommes pas un véritable parti, personne n’est vraiment partie prenante de notre organisation ». Les déclarations de Rached Khiari ne provoquent chez lui  » aucun souvenir ». Et de botter en touche en suspectant les autorités françaises d’avoir pu organiser une telle mise en scène macabre. « Il arrive que des services de renseignement organisent de tels attentats pour détourner l’attention de l’opinion publique lorsqu’ils sont déstabilisés ». Et le même Maher Zid d’ajouter: « Al Karama n’a donné aucun ordre d’assassiner cette fonctionnaire de police ». Cela va encore mieux en le disant !

De là à penser que la mouvance d’Al-Karama ait armé les assassins en France, il y aurait un pas à ne pas franchir. Pour autant, une coopération entre services de sécurité tunisien et français aurait évité utilement quelques drames ! De cet échec, personne ne veut parler.

 

 

 

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)