Le régime tchadien confronté à sa survie

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Affaibli par la fragilité interne de son armée, les enjeux militaires multiples aux frontières, un terrorisme qui se renforce chaque jour et un allié français, Emmanuel Macron, tourné vers la Présidentielle de 2022, la junte militaire au pouvoir au Tchad semble totalement fragilisée. Voici la chronique d’Ahmedou Ould Abdallah, ancien ambassadeur de la Mauritanie puis de l’ONU, Président de « centre4 », sur « le Tchad à la croisée des chemins ».

 

Après la disparition brutale du président Idriss Déby, les cartes sont totalement distribuées au Sahel

Des rebelles armés réfugiés en Libye, les combattants de Boko Haram menaçant aux abords du Lac Tchad et les djihadistes présents dans la zone du Liptako Gourma: la junte tchadienne, sans réelle légitimité après le coup d’ÉTAT,  doit se battre sur plusieurs fronts. D’où la pause, après la mort du président Deby, qui devrait s’imposer dans le soutien aux troupes françaises. D’autant plus que les islamistes de la sous région s’attaquent prioritairement à un régime hostile qui passe pour solide.

Concentrés sur le Mali, le G 5 Sahel et ses alliés, principalement la France, sont aujourd’hui brutalement interpellés par les derniers développements au Tchad. Ce pilier du G 5 Sahel, en 60 ans d’indépendance, n’a connu que très peu d’années de paix. Président en exercice du G 5 Sahel depuis février dernier, Deby était perçu comme le pivot de la sortie de crise au Mali, où il allait, pensait son allié Emmanuel Macron, éloigner les terroristes comme il l’avait fait autour du lac Tchad.

Changement de cap

Cette priorité ne sera pas nécessairement celle des nouvelles autorités du Tchad dirigées par son fils et successeur. La leur ira d’abord à la consolidation du régime qui n’a pas que des amis. Concerné ou impliqué dans les crises de Libye, du Soudan (Nord et Sud), de la Centrafrique, du pourtour du lac Tchad, au Liptako Gourma et au sein de la Minusma, le Tchad ne bénéficie pas d’une stabilité structurelle. L’objectif principal du nouveau régime sera sa survie par la consolidation de sa base  militaire. Le rappel des troupes déployées hors de frontières en fait partie. Dans un pays où le conflit armé fut longtemps et demeure encore la forme privilégiée du règlement politique, la priorité ira à plus de troupes à l’intérieur qu’au lointain front ‘’des trois frontières’’.

Dans cette perspective, le G 5 Sahel et ses partenaires ne peuvent ignorer le risque d’une collision de deux priorités : le respect des transitions au Mali et au Tchad et la poursuite des objectifs du combat antiterroriste. Si la transition au Mali était et reste fragile, au Tchad, où ses adversaires sont fort aguerris, elle sera encore plus difficile à tenir dans les délais. Ndjamena accordera plus de ressources à la consolidation du régime qu’aux activités du pays dans le cadre du G 5 Sahel. Réussir ces deux transitions tout en évitant le retour des terroristes dans des zones jusqu’ici ou épargnées ou déjà ‘’nettoyées’’ sera le grand défi du G 5 Sahel et de ses partenaires. Mais aussi le plus gros danger à circonvenir dans les mois à venir.

Pour faire face aux difficultés inhérentes à toute dévolution imprévue du pouvoir, aux harcèlements de Boko Haram et d’AQMI ainsi qu’aux activités des trafiquants bénéficiaires de manque d’attention des autorités, un repli des troupes sur le Tchad parait inévitable. Le silence ambigu de pays lointains, bien qu’ayant déjà une empreinte plus ou moins forte dans la région, rendra encore plus complexes les deux transitions politiques ainsi que la mise en œuvre des priorités du G 5 Sahel.

Des société traditionnelles fissurées

Le Sahel se tribalise comme le Yémen et la Somalie avec leurs longues crises auto entretenues. La vraie question sécuritaire du Sahel reste occultée. Révolutionnaire ou islamiste, un terrorisme qui dure, s’enracine en s’appuyant sur les contradictions des sociétés traditionnelles. Comme en Somalie, peuplée par la même ethnie qui pratique la même religion et parle la même langue, le terrorisme évolue en une culture socio politique et surtout économique. La Somalie des Al Shabab est l’un des plus grands fournisseurs de ses voisins en produits de grande consommation, variés et sophistiqués, importés et réexportées hors de toutes les normes !

Les fondamentaux des crises demeurent et l’évolution technologique (réseaux sociaux) et l’urbanisation rapide les renforcent davantage. La compétition diplomatique aussi. Faire face au terrorisme invite à revenir aux fondamentaux: une meilleure gouvernance avec en particulier la lutte contre la corruption institutionnalisée et impunie puis le tribalisme qui discréditent la crédibilité gouvernementale et fragilise celle d’une communauté internationale silencieuse. Les armées, souvent plus ethniques que nationales et les systèmes d’enseignement plus informels que modernes doivent se mettre à jour. Indispensable à tous les niveaux, la coopération internationale politique, militaire, économique et humanitaire, peut alléger les difficultés sans les éradiquer tant que les dirigeants rejettent les consensus nationaux. Un soutien non négocié au nouveau régime de Ndjamena renforcerait ces tendances.

Face aux difficiles transitions du Mali et du Tchad, à la fragilité intrinsèque du front anti-terroriste et aux ambitions sahéliennes de nouveaux acteurs internationaux, une sortie de crise rapide dans au moins un des deux pays, constituerait un succès considérable pour les états du Sahel, leurs voisins et leurs partenaires européens et américains. Une crise qui dure s’enracine davantage et mène à plus de corruption, plus d’exodes internes, plus d’émigrations et finalement plus de crises.

Avec la disparition d’Idriss Deby et sept mois après le renversement du président malien IBK, la stabilité de la région edépend d’avantage de leur gouvernance que des menaces  terroristes .

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