Le printemps numérique marocain

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On assiste au Maroc à une campagne de boycott lancée sur les réseaux sociaux et visant trois grandes marques commercialisant le lait, l’eau minérale et les carburants.

Une chronique d’Abdelatif Elouahabi

Après trois semaines de mutisme total, dont les raisons restent obscures, le gouvernement a fini par réagir officiellement. En effet, avant la conférence de presse accordée par le porte-parole du gouvernement, ce jeudi 10 mai, le citoyen marocain n’a eu droit qu’à des sorties isolées et agressives de certains ministres dont les résultats étaient loin d’apaiser les esprits et d’initier un débat constructif et participatif.

Tous des « étourdis »

La qualification des boycotteurs “d’étourdis” par le ministre des finances a été perçu comme une insulte tandis que l’assimilation de l’initiative du boycott à un “Jeu” par le ministre de l’agriculture a été perçue comme un mépris au sérieux de ceux engagés dans le mouvement.

L’intervention du porte parole, après la réunion du gouvernement, quant à elle, s’est centrée sur deux axes principaux: le possible tort causé par le boycott à une partie du tissu économique du pays, en particulier les agriculteurs, et le caractère erroné des données technico-financières utilisées par les initiateurs du mouvement afin d’encourager les populations à souscrire au boycott. Le porte-parole a martelé à plusieurs reprises, lors de son intervention, que diffuser de fausses informations était répréhensible par la loi et a même annoncé un renforcement du cadre juridique pour punir ceux qui se rendent coupables de tels actes.

Des informations approximatives

Il est certes possible qu’à court terme le mouvement pourrait négativement impacter certains agriculteurs et coopératives, surtout ceux liés par des contrats exclusifs avec la société visée. Il est aussi vrai que des informations approximatives ou parfois erronées ont circulé bon train sur la toile. La diffusion d’informations erronées dans l’objectif de porter tort à une personne, physique ou morale, est certes inacceptable. Certains pays, comme la Malaisie, ont déjà légiféré en la matière bien que la loi « anti-fake news » a été critiquée et ses dérives soulignés par des média internationaux (https://edition.cnn.com/2018/03/30/asia/malaysia-anti-fake-news-bill-intl/index.html). Mais la réaction appropriée à un tel mouvement de masse, peu importe les argumentations techniques derrière, est-elle celle d’agiter la menace d’une répression judiciaire, surtout de la part du gouvernement lui même ?

La répression encore

Hélas, ce gouvernement tente encore une fois de gérer la situation en utilisant les seuls moyens qu’il semble maitriser: la répression ou la menace de répression. Il semble oublier que, peu importe les arguments technico-financiers évoquées lors de l’appel au boycott, si celui-ci a eu tant de succès c’est d’abord et avant tout parce qu’il y a de profondes raisons sociales derrière.Ces raisons  constituent le fond du débat et non les argumentations technico-financières fragmentaires qu’ont utilisé les internautes et que le gouvernement tente de décrédibiliser par une contre-argumentation non pas moins fragmentaire et incomplète.

Lorsque le porte-parole du gouvernement fait allusion aux différences entre le prix de vente par les producteurs de lait en Europe et au Maroc, différences, selon lui, non tenues en compte par les lanceurs d’appel de boycott, il n’apporte strictement rien au débat de fond. Pire, le gouvernement semble raisonner comme si les masses populaires souscrivant au boycott sont d’une naïveté telle que toute leur mobilisation n’est due qu’à quelques “fake-news” .

Une belle occasion pour se taire.

Selon le raisonnement du gouvernement, il suffirait donc que quelques internautes traficotent quelque peu les chiffres liés aux prix de revient ou à la marge bénéficiaire d’un produit donné pour causer des ravages à l’économie nationale et à la réputation de tout le pays ! Si c’était le cas, l’économie mondiale se serait déjà écroulée. En effet, les « fake-news » sur internet concernant des produits alimentaires dans le monde entier ou même des produits de santé, comme par exemple les vaccins, sont monnaie courante avec des arguments non seulement erronés mais parfois quasi surréalistes ! Ce n’est pas pour autant que les masses populaires à l’échelle mondiale suivent leurs détracteurs.

Le gouvernement raisonne comme s’ils l’étaient vraiment… »étourdis ». En bref, après 3 semaines d’investigations le gouvernement semble conclure que les citoyens sont tous des étourdis tombés dans le piège de quelques internautes traficotant les donnés !

Si une partie significative du peuple a suivi le mouvement, c’est à cause du sentiment d’injustice sociale. C’est à cause de sa perception, vrai ou fausse peu importe, que certains secteurs sont monopolisés par des privilégiés cumulant pouvoir politique et leadership économique. C’est cela l’essentiel et c’est cela qu’il faut entendre et pour lequel il faut apporter des réponses complètes et documentées.

Le peuple n’est pas un ramassis d’étourdis mobilisés par le moindre « fake-newser ».

Le pouvoir d’achat des populations, s’érodant de plus en plus, le pourcentage trop élevé de jeunes au chômage, le salaire trop bas d’une bonne partie de ceux qui travaillent ne leur permettant que de survivre, la couverture sociale réservé à une tranche de chanceux tandis que les autres sont livrés à eux même, sont tous des réalités et non des « fake-news ». C’est cela le débat et c’est pour ces réalités sociales amères qu’il faut apporter des réponses concrètes, mais le gouvernement semble être atteint d’une surdité chronique.

La réponse au mouvement de boycott par la menace ne fera qu’enliser la situation et embarquer le pays dans une dérive où nul ne peut en prédire l’issue. La lutte efficace contre les « fake-news » ne se fait pas uniquement par le canal judiciaire. Elle se fait aussi, et surtout, par une stratégie de communication prônant la transparente totale et systématique.

Pourquoi toutes les données liées aux prix des produits essentiels, les données financières des grandes sociétés, les mesures prises sur le terrain pour éviter les abus et la concurrence déloyale n’ont pas été publiées systématiquement ? Le gouvernement avance une marge bénéficiaire de 20 centimes par litre de lait pour la société en question. A supposer que c’est son rôle de communiquer à la place d’une entreprise privée, ce qui n’est pas sûre, pourquoi il ne va pas jusqu’au bout de cette information et communique tous les chiffres ? Par exemple, les prix de vente par les producteurs (agriculteurs) de lait et leurs évolution durant les 10 ou 20 dernières années ainsi que leurs marge bénéficiaires moyennes. Les investissements engagés par les sociétés et leurs amortissements, les frais fixes, les frais variables, les marges brutes et les marges nettes, avant et après taxation, etc. doivent être accessibles au public et c’est là que réside le rôle du gouvernement. Si des données approximatives ou des raisonnements erronés ont été diffusés sur la toile, c’est en premier lieu à cause de l’opacité entretenue par le gouvernement ne laissant aux citoyens que peu de marge pour connaître la vérité. En Europe, il est aisé pour tout citoyen d’accéder à toutes ces données concernant l’ensemble du marché européen et dans les moindres détails. Cela permets d’un coté à l’ensemble des acteurs de prendre des décisions éclairées mais aussi de rassurer le citoyen quant à la transparence et l’absence d’arrangements anti-concurrentiels. Au lieu de cela, un des organes marocains compétents en la matière, le conseil de la concurrence, semble être bloqué depuis de nombreuses années (https://financenews.press.ma/article/alaune/conseil-de-la-concurrence-vers-une-cinquieme-annee-d-hibernation; http://telquel.ma/2017/06/15/business-veut-tuer-conseil-concurrence_1550789) . Le gouvernement laisse perdurer un vide quasi total dans l’espace médiatique puis lors d’une intervention de crise, essaye de le combler en lançant une seule donnée, isolée de tout son contexte financier, certes complexe, mais qui peut être communiquée de manière simplifiée et accessible au citoyen de manière continue. En matière de communication, le gouvernement mérite un 0/20 et un renvoi aux bancs d’études de base en cette compétence.

La culture de la solidarité

La culture du marocain est celle de la solidarité, familiale et sociale, du partage, de la générosité. Le mouvement de boycott est un mouvement pacifique, civilisé et démontrant la maturité politique et l’esprit citoyen des masses populaires. Ces masses populaires ont porté au pouvoir une nouvelle élite de politiques dans l’espoir d’un changement et d’une amélioration de leurs conditions de vie. En retour, la nouvelle élite a vite fait d’adopter l’approche répressive et menaçante envers le peuple. Pire, ce nouveau gouvernement se permet non seulement de traiter verbalement le peuple d’étourdi, mais de raisonner, réagir et communiquer, bref de gouverner, comme s’il était vraiment un peuple étourdi. La question qui se pose d’elle même : mais qui sont les vrais étourdis ?

 

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)