Le président tunisien Kaïs Saïed, le dernier des utopistes

Le Président tunisien, qui depuis son coup de force du 25 juillet 2021 concentre tous les pouvoirs sans gouverner vraiment, verse dans une philosophie utopiste sans prise avec le réel. À mi chemin entre le romantisme proudhonien et les comités populaires libyens du « Livre vert » de Mouammar Khadafi. Jusqu’à quand?

Un dessin du dessinateur « Z », paru dans Mondafrique

Sans mouvement structuré ni passé politique, Kaïs Saïed a réussi, le 25 juillet 2021, un coup de force autoritaire, par la dissolution brutale du Parlement et une décapitation du gouvernement. Ce qui lui laissait les mains libres pour dessiner un véritable projet pour la Tunisie, lui qui jurait de réussir une véritable transition démocratique sur les traces de la Révolution de 2O11. Il lui faut reconnaitre un vrai talent à ce stade puisque, tel un étrangleur ottoman, il a réussi son coup sans casse ni incarcération de ses adversaires politiques, il est vrai dans l’ensemble usés et médiocres. Hélas pour la Tunisie qui a applaudi l’artiste, notre Professeur de droit s’est arrêté au milieu du gué, il n’aura été l’auteur que d’un demi coup d’État.

C’est un peu comme si Kaïs Saïed cherchait désormais à se défausser d’une charge trop lourde sur ce peuple fantasmé né dans sa seule imagination qu’il incite, de « comités populaires » en « sociétés citoyennes », à s’emparer des leviers du pouvoir sous son autorité bienveillante, encore que sans partage.  

Or nous voici revenus, avec les dernières initiatives de Kaïs Saied, aux belles heures d’un Mai 68 tunisien, mâtiné de nationalisme arabe et de populisme anti riche. À défaut d’assumer réellement la formidable concentration de pouvoir qu’il a réussi par son coup de force  et de faire face au risque de banqueroute que connait le pays, le Président tunisien réinvente une sorte de modèle communautaire inédit.

Autrefois, les dictateurs avaient des convictions. Boumedienne croyait à la révolution agraire et au mouvement des non alignés. Bourguiba s’est engagé pour l’éducation, la modernité et la laïcité. Même l’ancien président tunisien Ben Ali avait foi dans le RCD et dans le maillage sécuritaire.  Pour Kaïs Saïed, rien de tout cela. la Tunisie, plaide-t-il, est prospère, le FMI inutile, les riches corrompus. Et « le patriotisme économique » fera le reste. 

Des « comités populaires » aux « entreprises citoyennes »

Le soir du 14 janvier 2011, date de la fuite de l’ancien président Ben Ali en Arabie Saoudite, les Tunisiens ont découvert Kais Saied. Universitaire respecté par ses étudiants à la faculté des sciences juridiques de Tunis. Or ses positions, alors qu’il n’avait jamais participé à la lutte contre la dictature, s’inscrivaient d’emblée dans une démarche révolutionnaire. 

Alors que les élites intellectuelles tunisiennes  adoptaient un soutien au comité du grand juriste Ben Achour et appelaient à des élections présidentielles, Kaïs Saied affichait ouvertement son soutien aux sit-in de la Kasbah 1 et de la Kasbah 2, en se basant sur la légitimité des revendications sociales. Or cette ‘ossature idéologique lui a été largement soufflée par la personnalité centrale de sa campagne électorale, Ridha Mekki, plus connu en Tunisie sos le surnom de « Lénine ».

Anti impérialiste et anti sioniste

Dans les années 1970, dans le sillage du mouvement d’extrême gauche « Perspectives » violemment réprimé sous Bourguiba, Mekki s’active sur le campus de la Faculté de droit de Tunis, séduit par l’originalité de sa pensée et ses qualités de meneur, avant de devenir inspecteur de l’enseignement secondaire au ministère de l’Éducation nationale. À cette même époque, il est proche d’un jeune Chokri Belaïd, qui sera assassiné en février 2013. Lui-même échappera de peu à un lynchage en bonne et due forme organisé par ses adversaires islamistes à la Faculté. Mekki est déjà farouchement anti-impérialiste et naturellement opposé au sionisme, tout comme le Président tunisien. Les deux hommes rêvent de refonder la démocratie tunisienne sur le mode des comités populaires du colonel Khadafi.

Cerise sur le gâteau, le président tunisien vient de lancer les « Entreprises citoyennes« . Le 1er octobre 2022, Kaïs Saïed s’est rendu à Béni Khiar dans sa région natale  où il a suivi le déroulement d’une réunion portant sur la création d’une telle structure. Ce qu’on sait, c’est que l’Entreprise en question doit porter sur un projet utile à une région, regrouper jusqu’à cinquante membres et être financée par un nouveau partage des terres collectives ou encore par le patrimoine public en matière de transport ou de richesses minières.

On attend encore les décrets d’application de cette « économie mixte » à la tunisienne, alors que le pays manque drastiquement de médicaments, de farine et de devises. 

Sur un siège éjectable 

Avec de telles usines à gaz qui traduisent une fuite face à ses responsabilités, le Président tunisien inaugure une forme inédite de dictature en apesanteur. Avec seulement l’appui prudent de l’Algérie, qui ne se prive pas de lui impose en échange de recevoir le leader du Polisario et l’aide discrète des Égyptiens, qui gèrent sa sécurité rapprochée, Kais Saied est de plus en plus isolé sur le plan international. Faute de l’appui des États-Unis de Joe Biden qui restent nostalgiques du processus démocratique du Printemps arabe et à l’inverse une neutralité méfiante de la France qui craint un retour au pouvoir des islamistes, le président tunisien ne dispose plus que d’une étroite marge de manoeuvre diplomatique. Et ce n’est pas la caution qu’il a apportée, contre toute attente, à la Russie de Poutine qui renforcera son positionnement international. 

À l’intérieur de la Tunisie, la situation n’est guère plus brillante. L’appareil policier concentre l’essentiel des prérogatives de l’État, comme il le fait depuis le règne de l’ex Président Ben Ali. Fort d’un savoir faire indéniable qui explique les siccés de la lutte anti terroriste ces dernières années, le ministère de l’Intérieur, contrairement aux années de la dictature, est désormais fractionné entre des bandes rivales. Les grands flics  sont divisés sur le plan syndical, ils doivent leur carrière à des clans politiques opposés et ils sont enfin tenus par des alliances suspectes dans le monde des affaires. Résultat: une police sans chef ni contrôle navigue à vue, au plus pr§s de ses réseaux et de ses intérêts,, dans une espèce d’algérianisation de la vie publique en Tunisie 

Quant à l’armée, trop faible pour prendre seule le pouvoir et légitimiste par tradition, elle ne sait plus à quel saint se vouer et soutient le Président comme la corde soutient le pendu.

     

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)

1 COMMENT

  1. L’armée légitimiste ?Reveillez -vous Monsieur Beau!Sans ses blindés postés devant le parlement et devant le siège du gouvernement, Saïd aurait été démis le jour même du coup d’état appelé coup de force

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