Le président tunisien Kaïs Saied, un étrangleur ottoman

Depuis le gel des travaux du parlement tunisien, le 25 juillet 2021, après le coup de force du président tunisien aidé par la puissante garde présidentielle et un ministère de l’intérieur resté profondément répressif,  rien ne semble pouvoir arrêter la dérive autocratique de Kais Saïed.

Le Conseil Supérieur de la Magistrature, au sommet de l’institution judiciare, a été dissous par le président tunisien

Tel un étrangleur ottoman qui se débarrasse de ses victimes avec un lacet de soie avant de jeter les corps dans le Bosphore, le président Kais Saied détruit, par petites touches, l’ensemble de l’édifice institutionnel démocratique bâti par la société tunisienne après le départ forcé , le 14 janvier 2011, de l’ex dictateur, le général Ben Ali. Ce qui est troublant dans cette lente dérive vers un régime ultra autoritaire, c’est que la Présidence tunisienne, qui concentre tous les pouvoirs, ne dessine à aucun moment une vision solide pour un pays qui se trouve désormais au bord de l’effondrement économique.

C’est comme si le président tunisien, dans un cocktail inédit de coups d’éclat et d’inertie gouvernementale, était un dictateur à temps partiel, capable certes d’éradiquer toute forme d’opposition, mais sans parvenir pour autant à diriger effectivement un pays désormais à la dérive, sans gouvernement ni véritable capitaine. 

Les magistrats sur le banc des accusés

Dernière initiative de Kais Saïed, le Conseil supérieur de la magistrature (CSM), pivot de l’indépendance de la justice d’après la constitution de janvier 2014 qui avait scellé le tournant démocratique de la jeune démocratie tunisienne, est désormais dans le collimateur.

C’est un président tunisien crispé qui a annoncé le week end dernier, depuis le ministère de l’Intérieur, la dissolution du CSM

Après avoir supprimé les primes des membres du CSM le 19 janvier dernier par un simple  décret, le président Kais Saïed  a décidé de dissoudre cette institution qui lest une des rares à lui résister. Étrange décorum pour cet oukase présidentiel, le président tunisien a pris la parole, dimanche dernier,  depuis le ministère de l’intérieur et en pleine nuit. On l’a découvert totalement crispé,  tenant des deux bras les dossiers de sa chaise comme s’il résistait à une tentative d’éjection. Le chef de l’Etat a réitéré les invectives régulièrement adressés dans ses discours précédents contre certains juges tunisiens qu’il accusae de favoritisme, de corruption et de complaisance avec le terrorisme.

Après l’annonce présidentielle, les réactions se sont multipliées. Le communiqué  du CSM n’a pas manqué de relever le lieu insolite de la déclaration du président. Ses membres ont exprimé naturellement leur refus de cette dissolution, en l’absence de mécanismes constitutionnels ou juridiques permettant au président de prendre une telle initiative.  

Le communiqué du CSM s’indigne des accusations de complaisance envers le mouvement islamiste Ennahdha, au pouvoir entre 2011 et 2013 et resté très influent sous le règne du défunt président Beji Caïd Essebsi. « Nous ne sommes pas responsables du mauvais fonctionnement de la justice », ont affirmé les membres de cette instance qui avaient demandé au ministère de la Justice, mais sans réponse de sa part,  d’accélérer  les enquêtes sur les assassinats politiques, l’appareil sécuritaire clandestin du parti islamiste et les affaires de corruption.  

La réponse du pouvoir a été immédiate. Le lendemain de l’annonce de Kaïs Saïed, des forces de police ont verrouillé le siège du CSM empêchant les employés de rejoindre leurs bureaux. Quelques heures plus tard, le président du CSM, a déclaré avoir reçu un appel du ministère de l’intérieur l’informant de l’existence d’un plan visant à l’assassiner et lui offrant une protection sécuritaire.

Chokri Belaid, une figure très populaire de la gauche tunisienne lâchement assassiné en 2013

 

Un appel vers la gauche tunisienne

Pour s’en prendre à l’institution judiciaire, le président Tunisien a choisi un 6 février,  date symbolique de la commémoration de l’assassinat en 2013 de Chokri Belaïd, fervent opposant de gauche au parti islamiste Enahdha. Plus tôt dans la journée, Kais Saïed avait reçu au Palais de Carthage le frère de Chokri Belaïd, Abdel Majid Belaid, et son père, Saleh Belaid.

Rappelons que le 17 janvier 2022, Mustapha Khedher, un des principaux accusés dans l’affaire des assassinats politiques de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, avait été libéré. Mustapha Khedher, personnage clé du présumé appareil sécuritaire secret du mouvement islamiste, avait été arrêté le 19 décembre 2013 et condamné en 2014 à une peine de huit ans de prison pour « possession illégale de documents publics et de matériel électronique importé sans autorisation douanière ». 

Au cours de sa rencontre, le 7 février, avec la cheffe du gouvernement Tunisien Nejla Bouden, le chef de l’Etat a déclaré, contre toute vraisemblance, « qu’il n’interviendrait jamais dans le système judiciaire ». Pas question, a-t-il insisté,“ de vouloir accaparer tous les pouvoirs ». Et de revenir sur la nécessité d instaurer une nouvelle constitution émanant réellement de la volonté populaire !

 

L’ex président tunisien Moncef Marzouki, réfugié à nouveau en France, comme sous la dictature de Ben Ali, a été condamné par la justice tunisienne aux ordres de Kais Saied

« Le retour de la tyrannie »

Parmi les principales réactions politiques, le chef de l’instance politique du parti « Amel » , AhmedNejib Chebbi et l’ex-président de la république Moncef Marzouki ont appelé les Tunisiens, le 6 février, « à défendre ’indépendance de la justice ». Marzouki a déclaré que la situation politique actuelle confinait à la destruction exponentielle de l’Etat, de l’économie, de l’unité nationale et de l’indépendance du pays.  Chebbi a dénoncé le retour du pays à la tyrannie, considérant que le président Saïed avait profité de la crise politique qui avait secoué le pays en 2021, pour s’accaparer les pleins pouvoirs. Ce qui n’est pas contestable!

Le mouvement « Citoyens contre le coup d’État », l’instance politique créé en novembre 2021 qui rassemble des militants politiques et d’anciens députés, comme Jaouher Ben Mbarek, a dénoncé l’utilisation de la force dépourvue de toute base légale et a rappelé à une réponse populaire pour stopper la dérive destructrice du « coup d’Etat » de Kais Saïed

Surprise, les critiques sont venues du camp du président lui même. ;Le Secrétaire général du mouvement nationaliste arabe « Echaab » Zouhaier Maghzaoui, d’ordinaire pro Saïed, a rappelé son soutien à la réforme du système judiciaire, mais considère la dissolution du CSM, sans vision stratégique, comme insuffisante .  

Nombreuses critiques internationales

Les États-Unis de Joe Biden, qui dans le sillage de la présidence Obama, croient encore aux valeurs pluralistes du défunt printemps arabe de 2011-2012,  ont exprimé leur « profonde inquiétude » face à la décision du président Saïed de dissoudre le CSM. « Un pouvoir judiciaire indépendant est un élément essentiel d‘une démocratie efficace et transparente, et il est impératif que les autorités tunisiennes maintiennent leurs obligations de respecter l’indépendance du pouvoir judiciaire conformément à la constitution », a déclaré le porte-parole du département d’Etat, Ned Price.

De même, l’union Européenne, principal partenaire commercial de la Tunisie, a exprimé des préoccupations semblables par rapport à l’annonce de Saïed.  Le haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell, a souligné l’importance de l’indépendance du pouvoir judiciaire pour la démocratie, la stabilité et la prospérité du pays. 

Les ambassadeurs du Canada, de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, du Japon, du Royaume-Uni, des États-Unis d’Amérique et de l’Union européenne en Tunisie (dit groupe du G7) ont exprimé dans enfin dans un communiqué conjoint leur profonde préoccupation face à l’intention annoncée de dissoudre unilatéralement le CSM.

« Le sauvetage du pays », veut-il croire, est encore possible, d’après l’amiral Kaamel Akrout

L’amiral Kamel Akrout vent debout 

« Le régime en place entreprend de vendre la Tunisie au plus offrant », assène lKamel Akrout, e contre amiral à la retraite et ex conseiller du Président Beji Caid Essebsi aujourd’hui disparu. Excédé de constater les dépassements, les incohérences et les atteintes à la souveraineté nationale du Président tunisien, ce militaire s’exprime désormais sur les réseaux sociaux. L’amiral a souligné qu’il était nécessaire que les principales forces politiques, syndicales et associatives se réunissent autour d’une table. « Le sauvetage du pays », veut-il croire, est encore possible,. « Sa fascination pour le grand large, constate le journal « Jeune Afrique »,  n’empêche pas l’officier, qui affiche plus de trente ans au service de la marine, d’avoir les pieds sur terre. »

L’ancien chef de la Garde Nationale et ex ministre de l’Intérieur Lotfi Brahem est au mieux avec le président tunisien

L’ ancien responsable du renseignement militaire qu’il est craint un chaos imminent si la situation actuelle persistait, considérant que la Tunisie est entrée dans une zone de grande turbulence, qui pousse  plusieurs pays, notamment les Emirats arabes unis, le Qatar et l’Egypte, à s’ingérer dans les affaires internes de la Tunisie. Le possible retour en force aux affaires de l’ancien ministre de l’Intérieur, Lotfi Brahem, qui reste le relais des monarchies pétrolières du Golfe et des milieux les plus sécuritaires, est un scénario souvent évoqué ces dernières semaines. .

Les liens étroits du président tunisien avec les patrons de la police les plus répressifs comme Lotfi Brahem, sont désormais connus. Ils constituent un signa très négatif pour l’état des libertés dans un pays qui fut à l’avant garde, voici dix ans, des avancées démocratiques dans le monde arabe..

Tunisie, quatre années de prison infligées à l’ex Président Marzouki

 

 

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