Le premier médecin décédé en France: « Il s’est sacrifié »

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Voici le texte très émouvant qu’a écrit un grand reporter de Paris Match, Nicolas Delesalle, après le décès du médecin urgentiste de Compiègne en France, Jean Jacques Razafindranazy, le premier patricien à décéder en France du coronavirus

Le coup de fil de la rédaction en chef qu’on déteste recevoir. Il faut aller voir une famille endeuillée. Le médecin urgentiste Jean-Jacques Razafindranazy, 68 ans, est mort hier, frappé par le Covid-19. Il était retraité, il a voulu aider, il revenait de vacances à Madagascar, il a été contaminé à son retour début mars au sein du centre hospitalier de Compiègne (Oise), il est le premier soignant « tombé » sur ce front invisible depuis nos confinements. Sa femme, elle aussi médecin, est infectée. La famille vit à Soissons. Ses grands enfants ont posté des messages déchirants sur Facebook.

Avec Eric, le photographe, on prend les cartes de presse, l’ordre de mission et la voiture, et on quitte Paris pour traverser la campagne qui commence à verdir. Dans les champs, le colza jaunit à vue d’œil. Le printemps se fout de nos problèmes. Pas une bagnole sur le ruban d’asphalte, ça ressemble aux déserts des zones de guerre, et c’est chez nous. Voilà la maison de la famille. Soulagement, il n’y a pas d’autres journalistes. Plus d’un reporter au bord d’un malheur et l’envie de se tirer l’emporte sur le devoir d’informer. On sonne. On n’a jamais envie de faire ce genre d’interview, mais on veut rendre hommage à cet homme, donner un visage à ces blouses blanches qu’on applaudit tous les soirs.

Alors on serre les dents et la porte s’ouvre ; c’est la femme du médecin, une petite dame aux traits tirés. L’un de ses fils vient la rejoindre. Nous discutons, nous derrière la grille, eux, sur le perron. Comment convaincre une famille déchirée par la peine de parler à des journalistes ? On leur dit la vérité. On n’a pas envie d’être là. On voudrait les laisser tranquilles mais on pense que ça vaut peut-être le coup de se marcher dessus pour la mémoire de leur père, pour raconter son histoire et son courage, et à cet instant on y croit un peu, un article laissera une trace, quelque chose, même si au fond, évidemment, aucun mot n’apaisera jamais leur tristesse, on le sait et ils le savent aussi.

Ils font la moue comme on l’aurait fait à leur place. Puis décident d’organiser un conciliabule en famille pour décider. La porte se referme. On attend sur le trottoir. Eric allume une clope. Je suce une Nicorette. Dix minutes plus tard, le fils ressort et nous dit que non, ils préfèrent ne pas parler : « Notre père était quelqu’un de très discret, il n’aurait pas aimé tirer la couverture à lui. » Il ajoute que c’était quelqu’un de courageux, que sa sœur avait essayé de le retenir, mais qu’il voulait y aller, faire son boulot, soigner, c’était sa vie. « C’est un héros, il s’est sacrifié. »

Un silence. C’est fini. On a compris. On remercie. On repart. Sur le chemin du retour, on remarque un cimetière militaire. Des tombes françaises, allemandes et anglaises bien alignées pour l’éternité. D’autres héros très discrets. Le soleil couchant trouve le moyen de rendre beau ce tableau désolant. Je suce une autre Nicorette. Eric s’allume une autre clope et m’engueule parce que je roule trop vite.

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