Le Niger, un Etat clé, mais un Etat faible

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Pris en tenaille entre les groupes armés du sud libyen, les partisans d’AQMI et du Mujao au Mali et les émules de Boko Haram au Sud, le Niger est devenu un Etat clé dans le dispositif français déployé au Sahel. Mais la situation sociale qui se dégrade fragilise considérablement cet allié privilégié des occidentaux.

L’installation de troupes françaises dans le nord du Niger fin 2012, et la création d’une base de lancement de drones à Niamey en 2013 cherchaient à capitaliser sur l’opération Serval et à élargir le dispositif à l’échelle sous-régionale en redéployant des éléments militaires français en Afrique autour de pôles au Niger, au Mali, au Tchad. On est loin aujourd’hui du rève d’alors qui était d’endiguer le terrorisme au Sahel.

Partenaire jugé solide il y a cinq ans encore, Mahamadou Issoufou s’étati en effet engagé dans une coopération militaire et sécuritaire accrue avec l’Occident, aussi pour bien pour renforcer ses capacités de contrôle du territoire que répondre à un contexte considéré comme extrêmement dangereux avec un pays pris en tenaille entre : au Nord, les groupes armés présents dans le Sud libyen ; à l’Ouest, les partisans d’Aqmi et du Mujao encore présents au Mali ; au Sud, Boko Haram et ses émules.

La menace jihadiste ne doit cependant pas être surestimée. Certes, le Niger est et sera un terrain d’action, voire de recrutement, pour des groupes armés ou des individus se réclamant d’un islam radical. De même, dans les années 2000, plusieurs accrochages ont eu lieu entre les forces armées nigériennes et des combattants du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) et, en 2009, l’ambassade américaine au Niger notait qu’AQMI essayait d’étendre son influence sur le sol nigérien, notamment dans la zone limitrophe avec le Mali et l’Algérie. L’organisation « aurait plus précisément cherché à disposer de relais dans la région de l’Aïr, notait le rédacteur d’un rapport publié par International Crisis Group le 19 septembre dernier. Elle maintiendrait de petites cellules dormantes mais n’aurait pas réussi à faire souche comme elle l’a fait dans le septentrion malien. »[1] En effet, comme le rappelait peu avant le chercheur Emmanuel Grégoire, si « la constitution de cellules islamistes nigériennes est préoccupante : certains groupes arabes de la région de Tasara ont ainsi noué des liens économiques (trafic de drogue) et religieux avec le Mujao, […] les thèses islamistes ne rencontrent guère l’adhésion des populations, qu’elles soient du nord ou du sud du pays, et leur influence reste minime »[2].

L’hypothèse d’une nouvelle rébellion ne semble également pas d’actualité, et pas seulement en raison de la présence de soldats étrangers ou de l’intégration – parfois délicate pour des fonctionnaires nigériens les percevant au départ comme des criminels – d’anciens rebelles dans la vie politique et à des postes de pouvoir. La décentralisation a connu un premier développement positif avec des élections de conseils régionaux en 2011. La rébellion du Mouvement nigérien pour la justice (MNJ) a laissé le Nord dans une situation très difficile et constitue un traumatisme : la région d’Agadez est minée et les attaques menées par d’anciens rebelles non désarmés – estimés le plus souvent à 4 000 – contre les cultivateurs ou les voyageurs ont largement détourné la communauté touarègue des luttes armées. Enfin, les anciens chefs de front Aghali Alambo et Aklou Sidi Sidi n’ont que peu redistribué l’argent issu des négociations financières qui ont accompagné la fin du conflit, laissant une image d’autant plus négative de la dernière rébellion[3].

Une situation sociale tendue

Et pourtant, plusieurs signaux inquiètent, à commencer par une situation sociale tendue. Une partie des habitants de la région d’Agadez continue de se sentir oubliée des autorités. Le 5 janvier, une manifestation s’est tenue à l’appel du Comité pour le renouveau et l’innovation (CRI), une initiative de seize ONG ayant décidé de mettre en commun leurs actions pour être entendues par les autorités du Niger et relayer auprès d’elles les attentes des populations. Ancien et pour autant discutable (la région d’Agadez est celle où le pourcentage de naissances ayant eu lieu dans un établissement et où le taux brut de scolarisation sont les plus élevés après Niamey… même si des disparités fortes existent entre espaces urbains et ruraux[4]), ce sentiment est exacerbé par la dégradation du contexte socio-économique depuis l’intervention de l’OTAN en Libye et française au Mali. Dans la commune d’Arlit, le prix des denrées a doublé en raison de la fermeture des frontières avec la Libye puis l’Algérie. Pis, alors que 80% des habitants ne vivent pas de l’industrie extractive mais du commerce en particulier avec les pays voisins, la désorganisation des circuits commerciaux affecte durablement les sources de revenus. Une autre difficulté renvoie aux limites en termes d’action des communes du fait de budgets, selon le maire d’Arlit, ne permettant pas d’assumer les charges sociales. La décentralisation, par-delà les espoirs qu’elle a soulevée, est donc encore au milieu du gué et les attentes demeurent.

Une partie de ces mécontentements se cristallise autour de l’entreprise Areva, accusée d’être responsable des maux du nord du pays. « L’exploitation de l’uranium à Arlit, déclaraient les auteurs d’une déclaration rédigée dans la localité le 12 octobre 2013 et adressée aux autorités, les méthodes du groupe AREVA et la marginalisation de la jeunesse ont conduit à la frustration de celle-ci, dont les résultats sont les interminables rebellions armées, l’exode, le terrorisme, les trafiques de tout genre, la mort du tourisme dans la région et l’accroissement de la pauvreté. »[5] Par-delà les raccourcis et les limites de ces associations, ce texte est révélateur d’écarts en termes de perception de la menace terroriste et de ses causes entre une partie des habitants du nord, les autorités et les États occidentaux. Localement, la France est considérée comme l’une des sources de la situation dans le pays, non sans d’ailleurs faire écho aux perceptions des répercussions de la guerre en Libye dans la région.

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Que ces discours prennent place dans l’espace public nigérien n’est pas en soi inquiétant. Au contraire même. Par contre, le décalage entre les perceptions locales et occidentales des enjeux de la région, entre les attentes des populations et la médiatisation des programmes sécuritaires, interpelle d’autant qu’il peut être instrumentalisé dans la perspective des élections législatives de 2014. Fin décembre, alors qu’un millier de personnes – selon les estimations de l’AFP – défilaient dans les rues en exigeant le départ de la France et d’Areva du pays, plusieurs hommes politiques ont en effet pris la parole pour critiquer le gouvernement en mêlant la question des ressources avec des dénonciations bien plus violentes. Le chef de file de l’opposition, l’ex-Premier ministre Seïni Oumarou, a ainsi dénoncé « la mauvaise gouvernance et la corruption » et un « pillage organisé des ressources nationales », tandis que l’ex-président Mahamane Ousmane (1993-1996) et Hama Amadou accusaient le chef de l’État de vouloir imposer « une dictature personnelle ». Le risque est en cela un accroissement des divisions internes alors que les acquis démocratiques sont fragiles et, in fine, un retour des militaires sur la scène politique en cas de blocage des institutions[6].

En tout cas, qu’elle le veuille ou non et bien qu’elle ne soit pas le seul pays à avoir des entreprises présentes au Niger, la France a – du fait de son engagement et plus particulièrement dans le contexte des négociations entre le gouvernement nigérien et Areva – un rôle à jouer.

 

[1] International Crisis Group, Niger : un autre maillon faible dans le Sahel ?, Rapport Afrique n°208, 19 septembre 2013, p. 40 (http://www.crisisgroup.org/fr/regions/afrique/afrique-de-louest/niger/208-niger-another-weak-link-in-the-sahel.aspx).

[2] Emmanuel Grégoire, « Islamistes et rebelles touaregs maliens : alliances, rivalités et ruptures », EchoGéo, Sur le Vif, 3 juillet 2013 (http://echogeo.revues.org/13466).

[3] Frédéric Deycard, « Les Touaregs du Niger et la crise du Sahel », dans Rouppert Bérangère (dir.), Sahel. Éclairer le passé pour mieux dessiner l’avenir, Bruxelles, GRIP, 2013, pp. 19-39, pp. 33-36.

[4] International Crisis Group, op. cit., p. 32.

[5] Almoustapha Alhacen (pour la coordination) et Azaoua Mahaman (pour la Synergie), « Déclaration de la société civile d’Arlit pour une prise en compte effective des préoccupations des populations dans les mines d’Uranium », Arlit, 12 octobre 2013 (disponible sur http://www.airinfo-journal.com/).

[6] Une brutale remise en cause des intérêts des militaires pourrait constituer un autre facteur d’intervention de l’armée dans l’espace public. Depuis l’opération Serval au Mali, l’armée serait en effet de plus en plus gangrenée par les trafics dans le nord du pays.

PAR ANTONIN TISSERON

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