Le Liban pris en otage par le Hezbollah

Alors que nous nous trouvons presque un an après l’explosion meurtrière du port de Beyrouth le 4 août dernier, un de nos lecteurs  libanais, qui conserve l’anonymat, nous a transmis les propositions très radicales qu’il formule face à « la situation apocalyptique » où se trouve son pays. Dans un souci de pluralisme et en raison de la qualité de l’argumentation, Mondafrique publie ce texte qui fera certainement réagir nos lecteurs.

Nos mécènes arabes habituels, Arabie Saoudite en tête, refusent de venir en aide à notre population tant que le pays aux cèdres servira de porte-avions aux ayatollahs qui sont leurs ennemis mortels.   Même son de cloche au FMI (Fonds Monétaire International) et à l’ONU : pas d’aide économique massive sans réforme politique ; entendez par là, sans mettre définitivement un terme à la mainmise de la « République » Islamique d’Iran et faute de désarmement du Hezbollah. 

Dans ce jeu des puissances régionales, la population libanaise est prise en otage. Non, il faut parler plus simplement encore : tout le monde dans la région se moque éperdument du devenir de nos concitoyens. Pour illustrer ce propos, il suffit de relever qu’en Iran les gens vivent depuis des années dans les conditions que nous expérimentons ces deux dernières années. Ce qui n’empêche pas le Guide Suprême Khameneï de dépenser des dizaines de milliards de dollars pour parvenir à l’arme atomique.

Or s’il n’est pas ému par le fait que les pharmacies de Téhéran sont désespérément vides, pour quelle raison se laisserait-il attendrir par la vacuité de celles de Beyrouth ? Depuis le début de la pandémie de la Covid, l’Iran déclare, qu’il pleuve ou qu’il vente, entre 100 et 200 morts par jour. 86 000 de puis le début de l’épidémie, alors que les sources de l’opposition parlent de plus de deux millions et demi de morts et de charniers à ciel ouvert contenant des milliers de corps.  Ce n’est pas de gens pareils que les Libanais peuvent attendre la moindre compassion. On peut même affirmer que le Hezbollah, qui bénéficie toujours de fonds en provenance d’Iran et des revenus de l’argent qu’il vole au Liban de toutes les façons possibles, allant jusqu’à la vente massive d’objets archéologiques appartenant au patrimoine national, profite de la situation. 

Le Liban ne recevra aucune aide internationale ou arabe conséquente tant que le Hezbollah exercera le pouvoir,

Cela l’aide à phagocyter l’Armée, la Police et le Renseignement, et à corrompre la Justice et la société civile. Des proches du Hezbollah doivent prochainement passer en jugement à cause de la responsabilité écrasante de la milice chiite dans l’explosion du port de Beyrouth. Le Hezb a déjà fait savoir qu’il ne laissera pas condamner ses agents, et tous les Libanais ont la faiblesse de le croire. 

 Sur le plan politique, il bloque depuis un an la formation d’un gouvernement en exigeant des portefeuilles clés, voire qu’on les lui remette systématiquement dans les années à venir.  Or il est avéré que le Liban ne recevra aucune aide internationale ou arabe conséquente tant que le Hezbollah exercera le pouvoir, que ce soit de façon visible ou dans un gouvernement parallèle.

En plus des problèmes politiques liés à cette aide, le Hezbollah a amassé des stocks de plus de 100 000 roquettes et missiles, dont le plus grand nombre est dissimulé dans le sous-sol de notre capitale en vue de l’ouverture d’un second front avec Israël en cas de conflit entre Jérusalem et Téhéran.  L’état de paupérisme de la population n’a en rien infléchi cette campagne d’armement, bien au contraire. Les quartiers les plus menacés au monde sont ceux du sud chiite de Beyrouth, dans lesquels le Hezb et les Iraniens se servent des habitants comme de boucliers humains pour dissimuler des batteries de roquettes dans les immeubles d’habitation. 

Depuis la publication des emplacements de ces batteries, notamment dans ces colonnes, les institutions et les habitants savent à quoi s’en tenir. Ils savent également que l’Armée libanaise n’est pas maîtresse de la situation sécuritaire du pays, et que le gouvernement ne décide pas de faire la guerre ou de signer la paix (…)

Dans les conditions qui prévalent, la formation d’un gouvernement sans le Hezbollah ne se fera pas à Beyrouth, et le pauvre Président Aoun, non plus que la classe politique certes corrompue n’y peuvent strictement rien.  Le ministre français des Affaires Etrangères, Jean-Yves Le Drian, vient d’annoncer qu’il a obtenu un consensus au sein de l’Union Européenne pour décréter des sanctions contre les dirigeants libanais s’ils ne forment pas un gouvernement jusqu’à la fin du mois. A quoi cela servirait-il ?

A rien. Pour parvenir à former un gouvernement au Liban, il faut faire pression sur l’Iran, pas sur le Président Aoun qui n’a aucun contrôle sur la situation. Le Drian et l’Europe sont naturellement au courant, mais il n’ont pas le courage de prendre les décisions qui s’imposent.

A Paris on est allé plus loin lorsqu’une mission d’information de l’Assemblée nationale française a, le 6 juillet courant, appelé au déploiement en urgence d’une task force internationale sous l’égide des Nations Unies et de la Banque mondiale « afin d’amplifier les actions humanitaires ».

Ces recommandations ont suscité un vif intérêt au Liban. D’autant plus que trois jours plus tard, les ambassadrices des Etats-Unis et de la France à Beyrouth, Dorothy Shea et Anne Grillo, ont effectué une visite en Arabie saoudite. Afin de voir si dans le cas d’un déploiement de ce genre, Ryad organiserait une aide financière massive pour notre pays à l’agonie.   Le Hezbollah a évidemment réagi immédiatement à ces manœuvres afin de les condamner par tous les moyens possibles. Car, on le comprend aisément, cette task force internationale ne serait pas dépêchée chez nous pour quelque action humanitaire que ce soit ni pour maintenir la paix, selon les formules d’usage. Mais pour chasser le Hezbollah de l’exercice effectif du pouvoir, et permettre au gouvernement légitime du Liban de retrouver ses prérogatives.

On est en présence d’une tentative expansionniste de l’Iran pour s’accaparer le Liban, et cette tentative à déjà réussi à 50%

A y regarder en face, c’est l’unique solution pour éviter la banqueroute et la guerre civile, mais c’est aussi un remake de l’envoi d’une « Force Multinationale d’interposition » à Beyrouth, le 21 août 1982, par les Etats-Unis, la France et l’Italie.   Une aventure militaire qui s’était soldée quatorze mois plus tard par l’assassinat par le mouvement précurseur du Hezbollah de 241 soldats américains ainsi que de 58 parachutistes français.

Il n’existe pas de raison sensée de penser que le Hezbollah réagirait différemment en 2021 qu’il l’avait fait en 1983. On est en présence d’une tentative expansionniste de l’Iran pour s’accaparer le Liban, et cette tentative à déjà réussi à 50%, occasionnant la situation économique et sécuritaire que nous traversons. Il n’y a aucune raison de penser que l’Iran se laisserait déposséder de sa conquête sans combattre. Ou plutôt, en envoyant la milice chiite libanaise combattre à sa place. 

Les Etats-Unis et la France comptent sur les résultats des prochaines élections législatives qui se dérouleront au printemps prochain. Ils espèrent que les rapports de force politiques évolueront au détriment du Hezbollah, dont l’affaiblissement reste leur principal objectif. En cas de victoire de l’opposition, une nouvelle coalition disposerait de la légitimité requise pour demander l’envoi de la « task force internationale ». 

Ce calcul comporte deux problématiques : la première est que l’on n’est pas sûr du tout que le Hezbollah perdra des sièges lors des prochaines législatives. Par ces temps d’hypercrise, les nombreuses ONG qu’il entretient distribuent de la nourriture et autre produits de première nécessité à certaines tranches-cibles de la population. C’est évidemment de la clientélisation, et partant, une forme de corruption électorale, mais qui pourrait la dénoncer dans les conditions qui prévalent ?   Le second problème est encore largement plus préoccupant et démontre la naïveté des Occidentaux : le plus simplement du monde, faute d’être placé en soins intensifs dans les semaines à venir, le Liban n’existera plus en tant que pays au printemps 2022 !

Malheureusement, comme si toutes ces inconnues menaçantes ne suffisaient pas à notre malheur, il y a pire que tout cela : la capacité de notre pays à fabriquer des richesses ne suffit plus à assurer son équilibre financier.  Avec un PIB [Produit Intérieur Brut] nominal – l’indicateur économique qui permet de quantifier la valeur totale de la « production de richesse » annuelle effectuée par les agents économiques résidant à l’intérieur d’un territoire – de l’ordre de 55 milliards de dollars pour 5.3 millions d’habitants, les Libanais ne produisent pas suffisamment de richesses pour stabiliser leur économie.

L’avenir passe indubitablement par la paix et le commerce avec Israël, le désarmement des chiites et la cessation des relations avec l’Iran.

Les experts prétendent que nous avons impérieusement besoin de cent milliards de dollars (sans compter la reconstruction du port de Beyrouth) pour nous en sortir. Ce, alors que les sommes envisagées lors des discussions entre nos partenaires n’atteignent pas 35 milliards.  Mais même dans l’hypothèse dans laquelle on nous remettrait à flot, cela nous permettrait de survivre à court terme, mais rien de plus. Le déficit se creuserait à nouveau durant notre convalescence.  Ce qui signifie qu’il nous faudrait au minimum passer à un PIB nominal de l’ordre de 100 milliards de dollars pour assurer notre pérennité. C’est possible, mais cela nécessite des réformes dans tous les domaines. Politique. Electoral. Sécuritaire, etc.

Cela passe indubitablement par la paix et le commerce avec Israël, le désarmement des chiites et la cessation des relations avec l’Iran. Ce sont les conditions pour que le monde arabe nous réintègre et que nous jouions à nouveau notre rôle de pivot dans les affaires commerciales et financières du Moyen-Orient. Notre économie est basée quasi-exclusivement sur le secteur tertiaire et faute de confiance, le secteur tertiaire n’a pas droit de cité.

Il faudrait aussi que ces changements interviennent rapidement, sinon Israël ne nous laissera rien de ce rôle.  Mais pour commencer, l’ouverture des frontières avec l’Etat hébreu nous amènerait des millions de touristes, des investisseurs et des postes de travail. Les deux pays sont complémentaires, toutes les études l’ont démontré.  Cela pourrait commencer pas l’acceptation de leur aide, c’est une opportunité à saisir. D’autre part, la refuser, dans notre situation, procède simplement d’une décision criminelle. Là où nous en sommes, même l’aide du diable est la bienvenue. 

A part cela, le niveau d’éducation des deux pays est proche, notre géographie est identique, jusqu’à la fin des année soixante, nous étions plus riches qu’eux. Si leur PIB nominal est aujourd’hui de 400 milliards de dollars pour 9 millions d’habitants, et qu’ils jouissent d’une économie en tous points florissante, alors que nous nous trouvons au bord de la dislocation, ce n’est pas que nous sommes si mauvais que cela, c’est parce qu’un pays plus puissant et le plus méphistophélique de la région – l’Iran – nous maintient dans un état artificiel d’esclavage. 

Libérez-nous de ce joug, prévoient également les experts, et sous deux ans le Liban redeviendra le Liban. C’est la seule option et partant, notre seul espoir.

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)