Le Liban confronté à la terreur du Hezbollah

Face au Hezbollah, ce maestro arbitrant du haut de sa tour d’ivoire les moindres aléas de la vie politique  libanaise, le patriarche maronite, Mgr Béchara Raï propose de « sanctuariser » le Liban, la seule initiative politique viable.

Michel HAJJI GEORGIOU

Lorsque les pères de l’indépendance jetèrent les fondements du Liban moderne il y a bientôt quatre-vingts ans, l’idée qu’un jour le pays du Cèdre, si riche en esprit d’initiative, en diversité culturelle et en ressources humaines puisse s’éteindre dans un mélange de torpeur, de lourdeur tétanisante, de médiocrité et de putréfaction, les effleura-t-elle pour ne serait-ce qu’un instant fugace ? Pouvaient-ils s’imaginer qu’un jour, la volonté humaine, le goût de la liberté, la soif de justice, le sens de la collectivité, la recherche d’excellence, l’appel de la modernité, l’aptitude au leadership et l’exigence de repères moraux qu’ils imaginaient pour le pays s’étioleraient, s’affadiraient jusqu’à l’effacement ?

Le Hezbollah, une milice inféodée à l’Iran

Tous les narratifs de l’indépendance, de la guerre et de l’après-guerre, fussent-ils partiels ou rassembleurs, ont été construits au Liban sur l’idée d’un espace capable de se consumer et de se relever sans cesse, miraculeusement. Pourtant, il semble bien cette fois que la métaphore du phénix renaissant de ses cendres est elle-même si essoufflée désormais que les Libanais, toutes appartenances sociales et confessionnelles confondues, ont cessé d’y croire.

Phagocyté par une milice inféodée corps et âme à la volonté de son parrain iranien, le Hezbollah ; étouffé par un directoire de gallinacés politiques d’une indigence incomparable ; accablé depuis 2019 d’une crise économique, financière et sociale unique dans son histoire ; pillé au quotidien par une mafia politico-financière et ses ramifications régionales diverses ;  meurtri en août 2020 par une gigantesque explosion criminelle banalisée jusqu’aux limites de l’obscène dans la stricte lignée d’une longue et insupportable tradition de loi du silence et d’impunité ; sacrifié par la communauté arabe et internationale au nom de la reprise des pourparlers avec l’Iran sur le dossier du nucléaire ou du maintien au pouvoir, équilibres régionaux obligent, du pire criminel du XXIe siècle à Damas, le Liban se meurt. Et cette mort s’installe en silence, comme si globalement le patient, anesthésié par la douleur et l’impuissance ou rendu euphorique par l’habitude ancestrale de flirter avec le désastre et de toujours s’en sortir par la grâce d’une débrouillardise hyper-individualiste et d’une résilience collective plutôt synonyme de résignation stoïque et de servilité pragmatique que de résistance, avait finalement accepté de se laisser emporter tranquillement, sans heurts, par les eaux saumâtres du Styx. 

Pourtant, le peuple libanais a longtemps espéré. Incapable de compter sur une élite politique globalement insensible à ses souffrances – lorsqu’elle n’en était pas la source directe – il a osé rêver, durant les quelques mois d’un soulèvement civil historique, transcommunautaire et transrégional, à partir d’octobre 2019. Infiltré par les formations politiques au pouvoir, montré du doigt par le Hezbollah comme un mouvement téléguidé par les ambassades occidentales, harassé par la violence et la répression d’un pouvoir pervers, souple et multipolaire, la dynamique a principalement péché par cela même qui a fait sa force : son polycentrisme réticulaire sans discipline aucune et son manque de vision stratégique et politique, suffisamment séduisant pour drainer une foule multicolore mais beaucoup moins attrayant pour élaborer un programme collectif sur des bases communes.    

L’absence de l’Etat

Or les problèmes du Liban sont effectivement légion, mais ils se résument tous à un problème de fond, l’absence de l’Etat, bien plus manifeste aujourd’hui qu’elle ne l’était aux pires moments de la guerre civile (1975-1990) : Etat inachevé par le manque de solidarité citoyenne, lui-même rendu impossible par la persistance de relations de clientèle ancestrales entre l’individu et le chef politique communautaire local, Etat empêché par l’existence d’une milice relevant directement des Gardiens de la révolution en Iran, force d’occupation perverse car formée de citoyens libanais ayant prêté allégeance à un projet politique étranger, et qui a réussi en une vingtaine d’années à contrôler tous les leviers institutionnels du pays et à modifier son identité culturelle au point d’en faire rien de plus qu’une plaque tournante du blanchiment d’argent et du trafic en tous genres, y compris de drogue, un point d’ancrage milicien pour la déstabilisation de tous les pays arabes et un berceau du terrorisme international.

Mieux encore, depuis le compromis d’octobre 2016 qui a porté Michel Aoun à la présidence de la République avec l’adhésion des principales forces politiques communautaires, le système clientéliste et le système milicien, en dépit de divergences politiques circonstancielles en fonction des particularités de chaque dossier, sont devenus si compacts qu’il parait difficile de les dissocier, le Hezbollah faisant figure de maestro arbitrant du haut de sa tour d’ivoire les moindres aléas de la vie politique (et judiciaire) libanaise, à la manière du Léviathan de Hobbes.      

À l’instar d’une partie de l’establishment libanais, qui refuse, par conviction, opportunisme ou naïveté, de reconnaître que la problématique fondamentale reste celle du périmètre de la souveraineté, la communauté internationale semble s’accommoder de la supercherie qui consiste à dire que la querelle substantielle porte sur le système politique, le régime politique ou le régime économico-financier du pays, pourtant tous épiphénomènes d’une crise aiguë de souveraineté. Tellement aiguë, cette fois, qu’elle risque bien d’emporter avec elle le Liban dans ses frontières. Cette même communauté internationale veut bien concéder aux forces politiques libanaises qui le réclament un minimum vital d’attention en s’engageant à ce que les prochaines élections législatives aient bien lieu en 2022, sous surveillance internationale.

Le Hezbollah contrôle grâce à ses milices tous les rouages lui permettant de continuer à dominer le Liban

L’électeur confronté à la terreur

Cependant, elle feint d’ignorer que, par le passé, les effets des résultats des consultations électorales ont été par deux fois, en 2005 et en 2009, annulées de facto sous la contrainte des armes du Hezbollah, qui a systématiquement perverti le jeu démocratique en imposant, avec ses alliés et leur rhétorique sectaire, des cabinets stériles d’union nationale. Avec une mainmise totale sur la présidence du Parlement grâce à son allié Nabih Berry, une majorité parlementaire qui leur est acquise grâce à la même loi électorale inique qui sévira encore en 2022, des cabinets de blocage formés sous la contrainte et un président de la République qui ferait passer Philippe Pétain pour Charles de Gaulle, le Hezbollah contrôle tous les rouages lui permettant de continuer à dominer le Liban et le pousser vers l’abîme, avec la complicité d’une classe politique démissionnaire ou rachitique.   

S’imaginer qu’un peuple anéanti, assujetti, divisé et appauvri peut réussir à travers une révolution constitutionnelle, après avoir été complètement délaissé dans son soulèvement populaire et alors que tous les leviers du système opèreront contre lui, surtout dans les zones directement soumises à l’influence du Hezbollah où l’électeur sera directement confronté à la terreur – l’assassinat au Liban-Sud et en toute impunité de l’intellectuel et opposant chiite Lokman Slim en février 2021 en est un triste rappel – il y a de quoi faire sourire les cyniques les plus impavides…

Lueur d’espoir 

Dans ce capharnaüm qui échappe désormais à toutes les catégories d’analyse, digne des Républiques bananières, où un président de la République en plein hiver politique paralyse la formation d’un gouvernement depuis des mois pour assurer la transition du pouvoir à son gendre, où le même président de la Chambre joue les prestidigitateurs politiques de manière ininterrompues depuis 30 ans, où un gouvernement démissionnaire continue de gérer les affaires nationales comme s’il n’avait pas démissionné le moins du monde, et surtout en pleine inflation, banqueroute, rupture de médicaments, d’essence, de produits alimentaires, et peut-être bientôt en plein blackout énergétique et panne d’Internet, il existe quand-même une lueur d’espoir.      

Fin février dernier, le patriarche maronite, Mgr Béchara Raï, a lancé la seule initiative politique digne de ce nom et capable de remettre le Liban sur les rails, et fondée essentiellement sur la nécessité de sanctuariser le Liban en lui conférant un statut de neutralité à même de l’extirper de la spirale infernale des axes régionaux et rétablir sa souveraineté, avec la mise en application des résolutions internationales 1559 et 1701 du Conseil de sécurité de l’Onu. Toute conférence internationale ne mettant pas le doigt sur la mère des plaies dont souffre le Liban, l’occupation iranienne via le Hezbollah, n’endiguera pas la descente aux enfers que connaît aujourd’hui le pays du Cèdre, mais prolongera au contraire inutilement ses souffrances, et, in fine, sa lente, convulsive, affreuse agonie, celle d’un peuple digne d’une sorte de Prométhée moderne qui voulait offrir un modèle de vivre-ensemble et de fraternité à l’humanité et se retrouve en train de mourir collectivement, mais en pièces détachées et abandonnées à elles-mêmes, « comme des idiots » (Martin Luther King).