A Constantine, le Hirak reste une arme de persuasion massive

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Chaouki Triai, journaliste et universitaire, nous raconte le « Hirak » du vendredi 14 juin à Constantine où les manifestants ont applaudi aux arrestations des dignitaires de l’ancien régime et notamment de l’ancien Premier ministre Ahmed Ouyahia.

Comme chaque vendredi, des milliers de manifestants affluent vers le centre de Constantine

Constantine, troisième ville du pays, était autrefois Cirta, la capitale de la Numidie qui s’étendait du Maroc à la Libye sur ces hauts plateaux où, d’après l’empereur Constantin, « l’homme est plus haut que l’aigle ». Chaque vendredi depuis le 22 février, premier jour du « Hirak » ( « le mouvement » en arabe), c’est comme si la ville renouait avec son glorieux passé. Le 14 juin, 17ème vendredi de la mobilisation, personne ne peut parler d’essoufflement. Les fortes chaleurs et le ramadan qui a pris fin le 3 juin n’ont pas éteint le vaste mouvement de protestation.

« Je vais vendredire »

Le Hirak de Constantine se distingue par son calme. Sur place, les habitués ont une expression : « je vais vendredire ». Transformé en verbe, vendredi peut se décliner à toutes les personnes, du singulier au pluriel. Le rendez-vous est fixé au centre-ville devant le grand Centre culturel El-Khalifa (ancien siège régional de la compagnie Air Algérie). Brahim, militant convaincu et inconditionnel n’en démord pas. Avec son équipe, il occupe un petit espace sur le mur du Centre culturel ou il inscrit ses slogans. Des slogans qui vont être entonnés en chœur le temps de la grande marche imposante après la prière.

C’est devant ce Centre culturel que vont converger les marcheurs du mouvement. Sans mots d’ordres et dans un réflexe pavlovien, les « hirakiens » sont prêts. Pour le militant Brahim, « c’est la continuation d’un mouvement pacifique et la concrétisation de tous les espoirs. »

« Il ne faut pas baisser la garde »

Nombreux sont ceux qui imaginaient que l’Algérie allait sombrer dans les pires épisodes de terreur de la décennie des années 1990. A la surprise générale, il n’en est rien. Cette séquence d’une possible terreur reste quelque part dans les esprits, mais enfouie. Les séquelles de ce traumatisme sont peu présents chez ces nouvelles générations qui n’ont connu que le règne de l’ex-Président Bouteflika au regard figé et à la parole absente.

Le mouvement de protestation prend une tournure particulière. Le mercredi 12 juin en fin d’après-midi, Ahmed Ouyahia, plusieurs fois ex-Premier ministre, est acheminé à la célèbre prison d’El-Harrach à Alger pour y être incarcéré. Du jamais vu en Algérie depuis l’indépendance. Telle une vague de fond, la purge tout sur son passage. « Je suis content, explique Brahim, mais il ne faut pas baisser la garde. Il faut un contrôle des tribunaux et suivre pas à pas les affaires. » Et de poursuivre : « Il faut juger la tête de la mafia en personne ». A savoir le clan Bouteflika.

Un drapeau algérien de plusieurs mètres

Tel un fil d’Ariane, un drapeau de plusieurs mètres est déroulé tenu par des centaines de mains dans les rues dans une marche très ordonnée et qui s’arrête de temps en temps pour pouvoir tendre à nouveau le drapeau national. Toutes générations confondues, les marcheurs suivent le drapeau aux cris de slogans, applaudissements et youyous comme pour annoncer un évènement heureux.

Le hirak n’est finalement pas une manifestation au sens propre mais plutôt un mouvement de fond pacifique où s’agrègent des revendications fortes dans une forme d’action non violente où les attentes sont nombreuses du fait d’un immobilisme qui n’a que trop duré depuis des décennies. Le hirak est là pour redonner un souffle de renouveau pour des jours meilleurs. Une sorte d’antidote au mal endémique qui ronge l’Algérie.

« A quand le général Nezzar en prison? »

Chaque vendredi, le hirak suit de très près l’actualité politique nationale en proie à des rebondissements sans fin. Aux slogans existants s’en rajoutent des nouveaux en rapport avec l’actualité judiciaire comme la mise sous écrou de l’ex-Premier ministre. Ainsi les marcheurs scandaient : « Ouyahia est en prison, Ouyahia est en prison…Au tour de Nezzar de se retrouver à la prison d’El-Harrach.»

Les marcheurs n’oublient pas les dernières déclarations de l’ex-Premier ministre, Ahmed Ouyahia qui avaient provoqué un tollé général dans tout le pays. Alors que l’Algérie était en proie à une pénurie de lait, il avait tout simplement déclaré que les enfants n’étaient pas obligés de manger des yaourts. Certains commerçants pour fêter on incarcération ont donné des yaourts gratuits aux enfants.

Voici d’autres slogans, autant de marqueurs d’une mobilisation qui cherche à trouver ses marques. « Un Etat civil, non militaire », « Algérie libre et démocratique »,  » Gaïd Salah (Chef d’état-major de l’armée) est un fonctionnaire du peuple »,  » Aucune voix n’est plus haute que celle du peuple », « Attention à la division, c’est le plan du régime. »

« Dégage Macron »

Les marcheurs du hirak agissent naturellement dans un réflexe d’auto-défense et de contrôle. Le hirak rejette toute ingérence intérieure comme extérieure. Effectivement les islamistes se font discrets. Ces forces dont personne ne connait la véritable influence ne cherchent pas à bruler les étapes. Personne n’a oublié la décennie noire. Pas question, pour une majorité de manifestants, de retomber dans l’ornière d’une guerre fratricide entre l’armée et les islamistes.

Les islamistes ne sont plus vêtus de leurs tenues ostentatoires qui leur donnaient une visibilité dans les années 1990. En général, ils restent groupés, ce qui facilite leur identification. Ces islamistes recyclés sont toujours dans l’espérance de l’avènement d’un Etat islamique à l’heure de la déconfiture de Daesh.

Sur le plan extérieur, c’est la France qui est visée par les slogans : « Dégage Macron et prends tes enfants ». Sous-entendu la duplicité de l’Etat français avec la junte militaire avant l’arrivée du Chef d’état-major Gaïd Salah. Le moins que l’on puisse dire c’est que ce Général n’a pas forcément en odeur de sainteté l’Etat français.

A cela s’ajoute le fait que l’Algérie n’oublie pas le rôle joué par l’ancien Président Nicolas Sarkozy qui, en renversant Khadafi, a contribué à l’actuelchaos libyen.

Au bout de deux heures de marche dans le hirak, un groupe se détache pour se rendre place de la Brèche en face de la Cour du tribunal de Constantine, à proximité des hôtels Novotel et Ibis. Dans un petit coin de cette grande place, tour à tour un groupe composé de professeurs, intellectuels, étudiants et autres prennent la parole dans une sorte d’agora. Une liste circule pour inscrire son nom afin d’intervenir devant l’assistance. Les expressions se font en arabe dialectal, littéral ou en français. Un trublion souligne l’importance de ne pas parler en français. Il lui est vite fait comprendre que c’est la liberté de chacun de s’exprimer dans la langue qu’il souhaite.

La guerre des sonos

Malgré la lourdeur du haut-parleur, Haroun prend la parole. Ce manifestant revient à l’assassinat de Mohamed Boudiaf assassiné en juin 1992 dont la mort tragique va être bientôt célébrée. C’est pour évoquer ensuite la fuite des sujets du bac qui avait précédé de quelques jours l’exécution du Président Boudiaf.

Pendant ce temps, à l’opposé de cette grande place en face du groupe de Haroun, un autre groupe s’était formé pour faire sa propre agora, de toute évidence des islamistes recyclés. Mieux équipés en sono, ils avaient amené une baffle avec amplificateur qui arrivait à couvrir le groupe de Haroun avec son petit haut-parleur.

La présence policière est restée discrète au cours de cette journée du 14 juin. Personne pourtant ne peut ni ne veut parier sur un scénario de sortie de crise. L’ Algérie vit une sorte de rêve éveillé. Pour combien de temps?

«  Le courage est de chercher la vérité et de la dire. » Jean Jaurès

Les photos sont signées Haroun Hamadou

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