Le grand chambardement de la diplomatie française

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Quasiment tous les postes diplomatiques stratégiques et de nombreuses ambassades sont affectés par un mouvement diplomatique, d’une ampleur exceptionnelle, qui a peu d’équivalent sous la V ème république. 

Les plus anciens diplomates du Quai d’Orsay n’ont pas souvenir d’un tel mouvement de personnels, à tous les niveaux. Le président Macron a certes tenu compte de l’âge de la retraite de nombreux diplomates et de la limite du temps de séjour habituellement fixée à 3 années dans un même poste, mais pour la plupart des postes stratégiques, il s’agit bien de la seule volonté du chef de l’État.

Jamais sous la V éme République, en cours de mandat et seulement deux années après son élection, un président de la République n’avait procédé à des changements aussi importants.

La cellule diplomatique de l’Élylée renouvelée

La cellule diplomatique n’échappe pas au syndrome des départs de nombreux collaborateurs d’Emmanuel Macron. Le conseiller diplomatique, sherpa des G20 et G7, Philippe Étienne, est remplacé par Emmanuel Bonne, qui quitte le poste de directeur de cabinet du ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian. Emmanuel Bonne avait déjà travaillé avec Emmanuel Macron lorsque celui-ci était Secrétaire général adjoint de l’Élysée, sous François Hollande. Philippe Étienne, qui figure parmi les diplomates les plus expérimentés, rejoint Washington pour rehausser les relations de cette ambassade avec Donald Trump, après les écarts de langage de Gérard Araud, le précédent ambassadeur, parti en retraite.


Le numéro 2 de la cellule diplomatique, Aurélien Lechevalier, promotionnaire d’Emmanuel Macron à l’Ena, est nommé ambassadeur en Afrique du Sud. La conseillère Afrique du Nord et Moyen-Orient, Ahlem Gharbi, avait déjà rejoint l’AFD, tandis que Clément Beaune, conseiller Europe, s’attend à un départ après les élections européennes, ayant un peu digéré la déception de ne pas avoir remplacé Nathalie Loiseau au gouvernement. Le conseiller Afrique, Franck Paris, prépare le Sommet France-Afrique du printemps 2020, mais pourrait être moins compatible avec le nouveau conseiller diplomatique du chef de l’Etat.

Le conseil présidentiel pour l’Afrique en question

Un peu moins de deux ans après sa création, le Conseil présidentiel pour l’Afrique cherche toujours son positionnement et son rôle exact. Il devrait néanmoins être reconstitué après le départ de plusieurs de ses dix membres, originaires d’Afrique et venant de la société civile.

Le coordonnateur, le franco-béninois Jules-Armand Aniambossou, est aussi en partance. Ce promotionnaire d’Emmanuel Macron à l’ENA et ancien ambassadeur du Bénin à Paris ( 2013-2016) vient d’être nommé ambassadeur en Ouganda, en remplacement de Stéphanie Rivoal, chargée de préparer le Sommet France-Afrique de Bordeaux, au printemps 2020.

Le départ de Jean-Yves Le Drian

Après le départ de Nathalie Loiseau, ex ministre chargée des Affaires européennes, remplacée par Amélie de Montchalin, mais sur un poste de secrétaire d’État, c’est Jean-Yves Le Drian (71 ans) qui devrait bientôt quitter le Quai d’Orsay. Politiquement, l’ancien compagnon de route de François Hollande, dont il a été son inamovible ministre de la Défense et gestionnaire des crises en Afrique et au Moyen-Orient, a perdu beaucoup de ses atouts auprès du chef de l’Etat. Même en Bretagne, le président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand compte désormais davantage que l’ancien « Duc de Bretagne ». Au niveau international, Jean-Yves Le Drian est resté attaché aux relations bilatérales et personnelles de l' »ancien monde », alors que le multilatéralisme est le credo macronien. Le bilan de Jean-Yves Le Drian ne lui vaudra pas les lauriers qu’il avait obtenus sous Francois Hollande. Plusieurs fois annoncé, le départ de Jean-Yves Le Drian est, cette fois-ci, programmé. Son fidèle conseiller spécial, Jean-Claude Mallet, qui l’accompagne depuis sa nomination au ministère de la Défense, en mai 2012, a déjà fait ses cartons. Ses principaux collaborateurs reçoivent de nouvelles affectations.

Les nouveaux patrons du Quai d’Orsay

La plupart des postes stratégiques du Quai d’Orsay sont touchés par la volonté d »Emmanuel Macron de redynamiser la politique étrangère. Ainsi, le poste le plus important, le Secrétariat général du ministère, vient d’être confié à François Delattre qui représentait, jusqu’à maintenant, la France à l’ONU.

Outre Emmanuel Bonne qui a rejoint l’Élysée, Luis Vassy, directeur de cabinet adjoint, est nommé ambassadeur à La Haye.
La plupart des plus importantes directions du ministère changent de titulaires. Le directeur des affaires stratégiques, de la sécurité et du désarmement, Nicolas Roche, est nommé directeur de cabinet du ministre. Le directeur général des affaires politiques et de la sécurité, Nicolas de Rivière, est nommé Représentant permanent de la France à l’ONU. La directrice générale de l’Administration, Hélène Farnaud-Defromont va prendre une ambassade. Le directeur général de la mondialisation, de la culture, de l’enseignement et du développement international, Laurent Bili, est annoncé comme ambassadeur à Moscou. Le directeur de l’Afrique et de l’Océan indien, Remi Maréchaux, pourrait rejoindre l’ambassade d’Addis Abeba et la représentation auprès de l’Union africaine. Son adjoint, François Barateau vient d’être nommé ambassadeur à Brazzaville. Jérôme Bonnafont, directeur Afrique du Nord et Moyen Orient,  à la limite du temps de séjour habituel, aurait trouvé un nouveau point de chute.

Un mouvement diplomatique de forte amplitude

Chaque année, un mouvement diplomatique d’importance a lieu au printemps et au début de l’été. En 2019, il sera de forte amplitude. Une cinquantaine d’ambassades sont concernées dont près d’une quinzaine en Afrique.
 Les quatre Etats, qui avec la France, sont membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU sont concernés. Jean-Maurice Ripert (Pékin), Sylvie Bermann ( Moscou) et Jean-Pierre Jouyet ( Londres) ont atteint l’âge légal de la retraite, tandis que Philippe Étienne va rejoindre Washington.
Le Maghreb est une région particulièrement sensible. Depuis la fin 2018, les ambassades de France en Libye et en Mauritanie ont de nouveaux chefs de chancellerie.  L’ambassade de Rabat va accueillir Hélène Le Gal, en provenance de Tel Aviv. L’ambassadeur Xavier Driencourt (Alger), âgé de 65 ans et trop proche du clan Bouteflika, est dans ses cartons, tandis qu’à Tunis, Olivier Poivre d’Arvor, s’accroche à son poste, même s’il a atteint la limite du temps de séjour. Il pourrait prochainement céder son poste à Christophe Bigot, qui quitte Dakar.
En Afrique subsaharienne, plusieurs Etats, importants pour la France, sont concernés : Angola, Bénin, Burkina Faso, Cabo Verde, Cameroun, Congo B., Djibouti, Guinée, Guinée équatoriale, Niger, Ouganda, Sénégal et Tchad. D’ores et déjà, de nouveaux ambassadeurs ont été nommés et agréés8 en Afrique du Sud, Cameroun, Congo B, Niger, Ouganda, Sénégal et au Maroc. Un nouvel  ambassadeur, venant de l’AEFE, a été nommé à Madagascar. Avec le réchauffement entre la France et Paul Kagame, un ambassadeur devrait être nommé à Kigali, après quatre années d’absence.

Alors que le chef de l’Etat n’est pas encore à mi-mandat, un tel mouvement diplomatique interpelle car une politique étrangère efficace repose sur une certaine durée des personnels de direction, favorisant une action diplomatique harmonieuse, et une continuité avec les principaux axes stratégiques, correspondants aux véritables intérêts de la France. Avec ce grand chambardement et le nouveau dogme du multilatéralisme, beaucoup d’observateurs se demandent si la place de la France en Europe, en Afrique, à l’ONU et dans les crises à forte intensité sera revalorisée et si sa diplomatie sera davantage influente.


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