Coronavirus, le développement de l’Afrique, la meilleure des antidotes

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Patrice Fonlladosa, Président de (Re)Sources et Remi Bourgarel, ancien directeur général de Société des Eaux de Marseille soulignent le danger à voir les nouvelles aides dans la lutte contre le coronavirus en Afrique se substituer à des fonds déjà dédiés à la lutte contre le réchauffement climatique ou l’accès aux services essentiels (eau, électricité….)

Remi Bourgarel, ancien Directeur General de la Sté des Eaux de Marseille et ancien Membre du Comité excécutif de Vealia Afrique,
Patrice Fonlladosa, Président Services for Environment et Président (Re)Sources

 » Nous n’avons pas eu le même passé, vous et nous, mais nous aurons le même avenir, rigoureusement. L’ère des destinées singulières est révolue. Nul ne peut vivre la seule préservation de soi »

Cheick Hamidou Kane, dans l’Aventure Ambigüe : 

« IL N’Y A PAS UNE AFRIQUE, MAIS DES AFRIQUE(S) »

Nous vivons en ce moment une période inédite, qui ressemble fort à une voie unique et sans retour, c’est le moins qu’on puisse dire !

Ce virus invisible, qui a commencé à se transmettre d’homme à homme en fin d’année dernière a profondément et probablement durablement bouleversé nos vies, nos environnements, et va venir bousculer nos modes de pensée, jusqu’à la construction même de nos avenirs. « Nos », ce sont ceux de tous les hommes, en communautés et à l’échelle individuelle.

A contrario du repli sur soi auquel nous assistons dans (presque) tous les pays tant la peur et l’anxiété est forte et exacerbée, la riposte face à cette pandémie ne devait-elle pas être coordonnée au niveau mondial ? Pourquoi attendre si longtemps pour entamer seulement maintenant des initiatives transfrontalières ?

L’Afrique est à ce titre sans doute précurseur, mais qu’en est-il réellement ?

Des surenchères alarmistes

Au premier regard nous sommes inondés d’informations, submergés d’analyses et de perspectives sur la situation du continent avec un point commun de surenchère alarmiste.

Sur la pandémie elle-même et son évolution, le Directeur Général de l’OMS tirait la sonnette d’alarme le 18 mars : « L’Afrique devrait se réveiller » et appelait le continent à « se préparer au pire ». Le Premier ministre éthiopien et prix Nobel de la paix Abyi Ahmed dans une tribune dans le quotidien The Financial Time le 25 mars, s’alarmait de la « myopie » des luttes menée individuellement par chaque Etat sur son territoire en oubliant le tableau d’ensemble. Une modélisation réalisée par des chercheurs de la London School of Hygien and Tropical Medicine et citée par le site d’informations médicales Allo Doctors Africa prévoit 450 000 cas d’infections en Afrique d’ici début mai.

Le continent serait promis à une crise économique sévère, causée d’une part par les mesures de confinement et/ou de restriction d’activités prises dans de nombreux pays, par l’arrêt des échanges et du commerce international, le blocage des ports, et d’autre part en raison de la baisse brutale du cours du pétrole initiée peu de temps avant la pandémie, de la baisse des cours des matières premières, et de l’arrêt brutal donné au secteur du tourisme.

50 millions d’emplois perdus

Fin mars la CNUCED révisait ses prévisions de croissance pour le continent de 3,2% à 1,8%. Le 9 avril, la Banque Mondiale prévoyait un plongeon à -2,1% voire -5,1% de cette croissance, première récession depuis 25 ans : « La pandémie de Covid-19 […] risque de porter un coup particulièrement dur aux pays africains », déclarait M. Hafez Ghanem, vice-président de la Banque mondiale pour l’Afrique. La Banque Africaine de Développement prévoyant de son côté une récession de -0,7% à -2,8%.

S’ajoute le spectre d’une crise sociale avec des pertes d’emplois estimées à 20 millions par l’Union Africaine, et jusqu’à 50 millions selon certaines prévisions de l’ONU.

Et comme si ce n’était suffisant, une crise alimentaire pourrait s’ensuivre avec la fermeture des frontières, la rupture mondiale des chaînes logistiques, particulièrement impactant pour des pays dépendant massivement d’importations, la fermeture des usines de transformation, et les confinements imposés. Le Club Sahel de l’OCDE a évalué la semaine dernière à 11,4 millions le nombre de personnes en situation de crise alimentaire au Sahel de mars à mai 2020, comparé à 4,8 millions pour la même période l’an passé…Ce n’est pas un rêve ou un mirage, la crise est déjà là en Afrique. Elle sera d’ampleur.

Mais au-delà de toutes ces conjectures et perspectives, il y a les faits, c’est-à-dire la situation aujourd’hui et son évolution.

Le 1er mars dernier, trois cas de personnes infectés au Covid-19 étaient signalés sur le continent : un en Egypte, un en Algérie, le troisième au Nigéria. Aujourd’hui, 15 500 cas sont recensés, 850 personnes malheureusement décédées, et seulement trois pays épargnés.

Pour autant, quel crédit donner à ces chiffres ? Pour ne citer que ces trois exemples, le Niger, le Tchad ou Madagascar, parmi les pays les plus pauvres au monde, ne recensent officiellement que moins de 15% de leurs naissances et de leurs décès chaque année ; ils ont rapporté à ce jour respectivement 450, 21 et 85 cas d’infection au Covid-19.

Même si nous ne mesurons pas de façon uniforme, le nombre de cas rapportés a doublé en 4 jours, et la couverture de réponse sanitaire de la plupart des pays reste très fragile, leur capacité hospitalière et les équipements disponibles, notamment lits en réanimation et respirateurs artificiels très (trop) faibles.

Des mesures variables

Les mesures prises par les pays sont extrêmement variables : communication sur les gestes barrières, confinement (14 pays ont mis en place des mesures de confinement à l’échelle du pays ou des grandes villes), fermeture des frontières, suspension des vols, instauration de couvre-feu, obligation du port du maque dans les lieux publics, interdiction de rassemblements, etc. Mais là encore, quelle efficacité attendre de mesures telles que le confinement dans les grandes métropoles de certains pays africains quand les gens vivent dans une immense promiscuité, en partageant un seul robinet et une toilette entre plusieurs voisins.

Pour atténuer l’impact économique et social de cette crise mondiale et des mesures exceptionnelles de confinement, de restriction d’activité, notamment sur l’économie informelle qui emploie la très grand majorité des populations, quelques pays ont prévu des plans de soutiens aux personnes et aux entreprises : citons pour exemple un plan solidarité nationale et de relance économique de 400 milliards de francs CFA au Togo (600 millions d’euros), la mise à la disposition des entreprise d’un fonds de 30 milliards de rands (1,5 milliard d’euros) en Afrique du Sud pour financer des mesures de chômage, un fonds de 100 milliards de francs CFA (150 millions d’euros) à la disposition des ménages les plus fragile au Sénégal, des mesures de report de charges, de prise en charge des tranches sociales des factures d’eau et d’électricité.

Des programmes de financements exceptionnels voient le jour et des initiatives de très grande ampleur apparaissent, ONU, Maroc et Afrique de l’Ouest, appui européen….Pour autant, les Etats sont-ils en capacité d’assurer une distribution équitable de ces fonds et à les mobiliser en urgence immédiate ?

 Trois remarques s’imposent avec force, aujourd’hui encore plus qu’avant.

La première, à l’évidence il n’y a pas une Afrique, mais des Afrique(s). Agglomérer et chercher à résumer en un seul trait commun à tous ce qui se passe en Afrique du Nord, en Afrique Australe, Centrale ou de l’Ouest par exemple n’a aucun sens du point de vue de l’évolution de la pandémie, des effets, des mesures de lutte. Le système sanitaire d’Afrique du Sud, son système de protection sociale et sa résilience générale n’ont absolument aucun point de comparaison avec ceux des pays d’Afrique Centrale.

La situation des grandes villes nigérianes est sans communes mesures avec celle des pays plus ruraux voire désertiques du Sahel, etc.

Pour une meilleure compréhension, et donc pour mieux lutter contre l’évolution du virus, il est devenu incontournable d’abandonner l’approche continentale qui n’a plus de sens.

La seconde est que cette crise qui revêt de multiples facettes nous confirme combien une approche inclusive est nécessaire pour avancer. Inclusive pour garantir un accès à tous dans la réponse apportée à la crise (aux crises), et également dans ses dimensions : renforcement du système de santé aujourd’hui, ville durable il n’y a pas si longtemps, lutte contre le réchauffement climatique, contre l’insécurité, lutte contre l’extrême pauvreté, pour le développement économique, l’indépendance alimentaire, etc.

Enfin la troisième est une vraie gageure pour les bailleurs de fonds institutionnels et les pays traditionnels de l’aide au développement : ceux-ci ont du mal à structurellement à supporter plusieurs causes en même temps. Le grand danger est celui de voir de nouveaux fonds venir en substitution des fonds déjà dédiés à la lutte contre le réchauffement climatique ou au développement de l’accès aux services essentiels qui continuent de faire cruellement défaut…et qui demeure partie intégrante de la réponse globale.

Qui peut douter que l’amélioration de l’accès aux services essentiels (eau, électricité, assainissement) est un facteur d’amélioration de l’efficacité de la lutte contre le développement de la pandémie ?                  

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