Afrique de l’Ouest, la circulation illicite de la chloroquine

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Le chercheur Antonin Tisseron analyse pour Mondafrique la circulation illicite de la chloroquine  constatée à la faveur de la pandémie. Il vient de publier un article sur ce sujet pour l’Institut français des relations internationale. 

Antonin Tisseron a notamment travaillé ces dernières années pour les Nations Unies, l’Agence française de développement et Transparency International sur les conflits, les outils sécuritaires et les dynamiques criminelles. Il est chercheur associé à l’Institut Thomas More et l’auteur de plusieurs publications, dont un article sur le trafic de tramadol en Afrique de l’Ouest dans l’ouvrage Africa Connection (2019). 

Le 19 mars, Interpol a annoncé le doublement des saisies de chloroquine dans le monde. Le 9 avril, l’Organisation mondiale de la Santé a publié une alerte sur de la chloroquine falsifiée au Cameroun, en République démocratique du Congo et au Niger.

Mondafrique : Quelle était l’utilisation de la chloroquine en Afrique avant le Covid ?

Antonin Tisseron : La choloroquine est utilisée de longue date en Afrique de l’Ouest comme antipaludéen, malgré les prescriptions de l’Organisation mondiale de la Santé, qui en a déconseillé depuis longtemps l’utilisation dans la région à cause de son inefficacité sur des souches de paludisme de plus en plus résistantes, ainsi que son retrait des arsenaux thérapeutiques. Ceci étant, la chloroquine a aussi d’autres utilisations, comme pour avorter.

Mondafrique : Avez-vous constaté un boom de la consommation de chloroquine de provenance illicite?

A. T. : Je dirais plutôt que le Covid a révélé une consommation ancienne. Les produits qui ont été saisis et à propos desquels l’OMS a publié une alerte circulent depuis longtemps. Mais l’arrivée du Covid a eu deux effets visibles: une augmentation des saisies, en raison d’une plus grande attention sur le produit, et une augmentation de la demande dans la région, la chloroquine représentant un espoir de guérison, avec pour conséquence une augmentation des prix. Plus de recherches sont nécessaires, mais je pense que cette hausse est davantage liée à un effet d’aubaine qu’à un assèchement des stocks ou à une rupture des importations.

Mondafrique : Quels étaient ces comprimés et d’où venaient-ils ?

A.T. : Les produits que j’ai pu observer ne constituent qu’un petit échantillon de ce qui est disponible à ce moment précis en Afrique de l’Ouest, ce qui limite les conclusions que l’on peut en tirer. Ceci étant, il est intéressant de voir que ce n’est pas l’hydroxychloroquine qui circule le plus, mais du phosphate de chloroquine dosé en 100 mg. Un autre aspect intéressant est que ces produits ne disposent pas d’autorisation de mise sur le marché par les autorités. Ils sont donc entrés de façon illicite. Concernant la provenance, la réponse n’est pas facile parce que le fabriquant n’est pas toujours mentionné ou, quand il l’est, ce n’est pas toujours le vrai. En revanche, on sait qu’une partie de la chloroquine vient d’Inde. On sait aussi qu’il existe, depuis plusieurs années, une production locale illicite de médicaments en Afrique de l’Ouest. D’ailleurs, les autorités camerounaises ont annoncé le démantèlement d’un laboratoire fabriquant de la prétendue chloroquine il y a quelques mois. Elles n’ont pas précisé si son activité était antérieure ou non à la crise du Covid.

M : Quelle est la qualité des produits saisis ?

A.T. : Cette question est centrale pour les médicaments qui circulent en Afrique de l’Ouest, dans ce qu’on appelle les pharmacies par terre (des médicaments vendus par des revendeurs ambulants) mais pas seulement. Concernant la chloroquine, elle est souvent présentée comme l’antipaludéen qui a le plus de problèmes de qualité. Il me semble qu’il faut toutefois nuancer cet aspect, ou du moins le mettre en perspective. Une étude publiée en 2011 sur 18 comprimés achetés dans différents pays d’Afrique de l’Ouest a montré que, pour la majorité des comprimés, le principe actif était présent en quantité suffisante et que les problèmes concernaient plutôt leur dissolution. Cela a, bien sûr, un impact sur la façon dont le principe actif est assimilé par le corps mais c’est important car cela montre que la non-conformité n’est pas nécessairement liée à la présence en quantité suffisante du principe actif. 

M : Quels sont les circuits illicites impliqués ?

A.T.: Les réseaux sont très probablement comparables à ceux observés pour d’autres médicaments. Un regroupement d’industriels qui fabriquent les médicaments, d’importateurs officiels ou officieux, d’acteurs chargés de permettre l’entrée des produits en s’assurant qu’il n’y aura pas de saisie au port ou à l’aéroport, de grossistes en médicaments officiels et officieux et tout un ensemble de revendeurs et petits revendeurs qui irriguent les pharmacies par terre. Deux idées me semblent importantes concernant ces acteurs : il faut dissocier ceux qui importent de grosses quantités et ceux qui écoulent des petites quantités et il existe une vraie porosité entre les secteurs formels et informels, tant  au niveau des acteurs que des produits. Les deux mondes s’interpénètrent.

M : A quoi sert la Convention Medicrime et quelles sont ses limites ?

A.T. : La Convention Medicrime a été élaborée par le Conseil de l’Europe. Elle a pour objectif de renforcer la législation des Etats qui la ratifient (Ndlr: en Afrique de l’Ouest, le Bénin, le Burkina Faso et la Guinée l’ont ratifiée) et de renforcer la lutte internationale contre la criminalité pharmaceutique. Signer et ratifier cette convention, adapter la législation pour la rendre plus dissuasive, c’est poser les bases d’une réponse plus efficace mais encore faut-il qu’il y ait une mobilisation politique se traduisant par des enquêtes, des arrestations, des jugements et des condamnations. Le cas échéant, changer la loi voire mettre en place des unités spécialisées ne sert pas à grand-chose. D’autre part, il ne faut pas oublier que derrière la question de cette vente informelle, il y a des défis à relever en termes de renforcement de l’accès aux médicaments, ce qui suppose une politique répondant aux raisons qui peuvent pousser des consommateurs à acheter sur les circuits informels. . Il faut agir à la fois sur l’offre et la demande.

M : Vous concluez votre article par un constat pessimiste sur la prolifération des médicaments illicites. Pourquoi ?

A.T.: Oui, en effet. On constate en Afrique de l’Ouest un double phénomène de diversion de produits entrés légalement, qui se retrouvent ensuite sur les marchés informels, et d’importation de produits illicites avec des filières bien organisées et des acteurs bénéficiant de protection. Cependant, il y a aussi des raisons d’espérer. Le Bénin a démantelé en 2017 le marché d’Adjégoulé, spécialisé dans les médicaments illicites. La vente continue, mais elle est plus difficile et les prix ont augmenté, ce qui a incité une partie des consommateurs à se tourner vers les vendeurs agréées. La réaction du Bénin au Covid-19 est aussi intéressante. Les autorités ont lancé une production nationale de chloroquine et tout à la fois subventionné sa vente dans les pharmacies. Ce type de démarche est tout à fait positif, même si l’obligation de disposer d’une ordonnance limite son impact. On observe également dans la sous-région un intérêt croissant pour la Convention Medicrime, mais il s’agit d’un combat qui sera long.

https://www.ifri.org/fr/publications/editoriaux-de-lifri/lafrique-questions/circulation-commercialisation-de-chloroquine

 

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