Le congrès de la Soummam, « une citoyenneté au dessus des croyances »

Partages

En Algérie l’histoire et la mémoire s’invitent toujours dans le débat politique, comme à l’occasion du 64 ème anniversaire du congrès de la Soummam, Le Professeur Belaid Abane accorde une interview à Djaffar Amokrane pour les lecteurs de Mondafrique.

image.png
Auteur de plusieurs ouvrages sur la guerre d’Algérie, professeur de médecine et de politologue, Belaid Abane rappelle aux algériens le poids du congrès de la Soummam durant la guerre de libération
image.png
Djaffar Amokrane connu pour son engagement sans failles
en faveur de la démocratie algérienne et collaborateur à Mondafrique est un spécialiste reconnu de l’histoire de son pays

1 Mondafrique : Professeur Bélaïd ABANE, vous avez écrit des livres sur la guerre d’indépendance algérienne et souvent évoqué le congrès de la Soummam dont c’est le 64e anniversaire ce 20 aout 2020. Pouvez-vous expliquer brièvement à nos lecteurs le sens et la portée de ce congrès ?

Professeur Bélaïd ABANE : La guerre de libération nationale algérienne ou comme vous le dites guerre d’indépendance, a débuté le 1er Novembre 1954. C’est un acte fondateur en tant que moment de rupture dans l’histoire coloniale algérienne. Une proclamation lue la veille sur radio le Caire n’énonçait rien de plus que le principe de mettre fin au colonialisme par la lutte armée. Le 1er novembre était à ce titre un acte de transgression qui prend à témoin le peuple algérien – « à vous qui êtes appelés à nous juger », énonce la Proclamation – avec une certaine hésitation/appréhension compte tenu des événements tragiques que le pays avait traversé dix ans auparavant dans l‘est algérien lors des célébrations de la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie.

On se rappelle que ces événements s’étaient soldés par un des plus grands massacres coloniaux (plusieurs dizaines de milliers de morts). Aussi la violence révolutionnaire portée par le 1er novembre était celle de tous les sacrifices et de tous les excès. Lorsque se constitue à Alger au cours de l’année 1955, le premier noyau de dirigeants politiques autour d’Abane Ramdane, (Krim, Ouamrane que rejoindront Ben Khedda et Dahlab, puis Ben M’hidi revenu du Caire), l’obsession, notamment celle d’Abane, était de réguler politiquement la violence révolutionnaire et surtout de jeter les premières fondations de l’Etat et de la nation algérienne modernes.

La Révolution algérienne devait donner l’image crédible d’un projet national coordonné, ayant à sa tête une direction unifiée, régulatrice politique de toute violence.

Or sur le terrain et dans les maquis, prévalait l’action débridée souvent contre-productive politiquement. C’était le cas lors des événements du 20 août 1955 (massacres de civils européens par une foule algérienne déchainée, suivie d’une répression immensément disproportionnée) dont on n’avait pas clairement évalué  les tenants et aboutissants politiques.  Dans l’Aurès, qui fut pourtant le berceau de la lutte armée,  la violence et  la fragmentation tribale sur fond de lutte pour le leadership, avaient pris le pas sur l’action politique. La direction intérieure, tout particulièrement Abane, ressentit avec acuité la nécessité d’unifier, harmoniser et réguler politiquement la lutte. Un congrès s’avérait nécessaire pour discipliner et organiser les maquis en une armée révolutionnaire moderne respectueuse de l’éthique et des lois de la guerre. L’armée de libération nationale (ALN) est ainsi structurée en six régions militaires (les wilayas) ayant chacune à  sa tête un commandement politico-militaire collégial.

Pour les Soummamiens, il fallait également sortir coûte que coûte du tête-à-tête avec la puissance  coloniale et du piège de la question interne française en mettant sur pied un contre-modèle algérien de l’Etat-nation colonial français. Et alors que le 1er Novembre  était la démarche transgressive d’une avant-garde qui s’adresse aux militants et au peuple algérien,  le congrès de la Soummam, c’est déjà l’Algérie en lutte qui met en accusation aux yeux du monde la puissance occupante. A ce titre la plateforme qui couronnera le congrès est une véritable opération de charme et de séduction de l’opinion publique internationale notamment occidentale dont le FLN recherchait le soutien sachant que celui des pays orientaux et du bloc de l’est lui était acquis.

Pour être complet, il faut ajouter le besoin pour le FLN de se définir, d’avoir une ligne claire pour être le seul véritable interlocuteur de la puissance occupante, face à un Front républicain fraichement porté au pouvoir sur un programme de « paix en Algérie » qui s’avérera n’être qu’un enfumage de plus de la politique coloniale des autorités métropolitaines

2 MA : Qu’a-t-il apporté de si déterminant pour qu’on considère aujourd’hui le congrès de la Soummam comme une étape majeure dans l’émergence de l’Algérie moderne.

PBA : Outre les aspects politiques et techniques que je viens d’évoquer (politisation, institutionnalisation, unification, création d’une armée harmonisée et structurée pour la guérilla…), l’apport le plus déterminant qui, à mon sens n’a pas été suffisamment souligné, c’est la modernité. Si Novembre est l’acte de naissance de la modernité algérienne, la Soummam en est l’ère de sa maturité.

Même si l’Islam a été un des leviers de la lutte, le ciment de la cohésion collective est  l’union politique du peuple  sur la base de critères temporels : une lutte nationale  et non une guerre religieuse…  une République démocratique et sociale, et non une monarchie ou une théocratie.  Tous ces mots on les trouve dans la plateforme de la Soummam. C’est un discours et un  état d’esprit nouveaux.

De même ce qui était la masse indigène dans la rhétorique  coloniale, est démassifié dans le discours soummamien. La société algérienne émerge à la modernité. Elle est présentée, pour la première fois dans la plateforme de la Soummam, en catégories et classes sociales. Ainsi apparaissent comme dans toute société moderne,  des paysans,  des prolétaires, des femmes, des jeunes, des intellectuels, des commerçants, des artisans… Participent également de cette modernité, l’évitement des identités et l’absence de références religieuses. Seule constante martelée,  l’Algérie. Si on y ajoute la primauté du politique, on peut dire qu’à la Soummam, pointait déjà une catégorie éminemment moderne : la citoyenneté en tant qu’essence politique placée au dessus des croyances et des identités. Autre  signe de  modernité l’acharnement des soummamiens, à apparaître au grand jour et à installer la cause algérienne dans l’universel. Ainsi, « l’internationalisation du problème algérien » devient dans la Plate-forme de la Soummam un véritable programme de séduction de l’opinion internationale.

Au-delà de ses apports indéniables pour l’organisation de la lutte et la clarification des objectifs, le Congrès de la Soummam est donc aussi une étape essentielle du cheminement algérien vers l’universalité. Le FLN soummamien pose ainsi les premiers jalons d’un Etat-nation moderne : système républicain démocratique et social, cohabitation de courants politiques et idéologiques  divers, citoyenneté primant sur les identités et les confessions, prééminence de la raison politique sur l’hégémonisme militaire… Le congrès du 20 août 1956 est à ce titre, une étape déterminante dans  le processus de maturation et d’émergence de l’Algérie à la modernité et à l’universalité.

3 MA : Comment était perçu cet événement dans les maquis et au sein des représentations diplomatiques du FLN, notamment celle du Caire.

PBA : La réunion de la Soummam a été favorablement accueillie dans les maquis notamment dans les wilayas centrales, la Kabylie, l’Algérois et le Constantinois où la plateforme de la Soummam a suscité un grand élan d’enthousiasme. Les chefs de maquis ont ressenti pour la première fois qu’il y avait un Etat révolutionnaire qui dirigeait et régulait la lutte. Qu’ils avaient une direction politique (le CCE,  ou Comité de coordination et d’exécution) et une sorte de parlement révolutionnaire, le CNRA ou conseil national de la Révolution, appelés à être partenaires pour une éventuelle négociation avec la puissance occupante. De fait l’étape soummamienne fut pour les chefs de maquis le grand soir où tout se clarifiait et devenait enfin possible.

Les réactions à l’extérieur furent également enthousiastes, notamment au sein des fédérations du FLN, en France et au Maroc. Il faut savoir néanmoins que jusqu’aux assises de la Soummam la direction révolutionnaire du FLN était bipolaire, ses deux pôles étant en conflit larvé de légitimité. De manière simplifiée, il y avait la direction intérieure à Alger autour d’Abane et la délégation extérieure autour de Ben Bella au Caire. Ce dernier encouragé par le président Nasser lui-même, contesta l’idée même d’un congrès de la révolution algérienne qui se tiendrait à l’intérieur de l’Algérie. Après le congrès, apparurent d’autres pommes de discorde, notamment la composition des organes dirigeants, la primauté donnée à l’intérieur sur l’extérieur et surtout la primauté du politique sur le militaire violemment contestée par les factions aurésiennes aiguillonnées par l’Egypte et Ben Bella.

4  MA : La doctrine soummamienne est sous-tendue par la primauté du politique sur le militaire. Pouvez-vous expliciter ce principe dont vous dites vous-même qu’il fut une pomme de discorde.

PBA : Ce principe a en effet suscité une compréhension biaisée, une compréhension au premier degré. Les factions aurésiennes étaient vent debout contre la primauté politique, pensant qu’il s’agissait de la prééminence des politiques sur les militaires,  et  d’une certaine dévalorisation de l’action armée. En réalité cette  primauté accordée au politique sur le militaire ne faisait que traduire le caractère fondamentalement politique de la lutte de libération. Politique dans son esprit, dans ses objectifs et dans les modalités d’exercice de la violence.  Il s’agit en fait d’une régulation politique de l’action armée. La règle est que toute action à caractère militaire doit avoir une résonnance politique bénéfique pour la Cause. Le FLN avait acquis la conviction que la seule victoire possible était d’ordre politique dans le contexte post guerre mondiale favorable à la libération des peuples. Mais que la seule façon d’y aboutir était l’action armée devenue historiquement nécessaire face à l’intransigeance du national-colonialisme français. Ainsi la guerre vue par les congressistes soummamiens, c’est, selon l’adage clausewitzien, la poursuite de la politique par d’autres moyens. C’est donc la direction politique, avec des militaires en son sein, qui définit ce que doit être  et ce que doit faire l’armée de libération. La guerre doit être conduite dans un esprit politique dans le seul but d’aboutir à une paix négociée.  Telle est la signification de la primauté du politique sur le militaire. Cela signifie aussi que la parole des membres de la direction politique qu’ils soient civils ou militaires, doit primer sur celle de la  fonction purement militaire. C’est un principe d’une modernité manifeste mais probablement en avance sur le temps.

5 MA : On dit que le congrès de la Soummam a privilégié la  vision séculière de la lutte et du futur Etat algérien indépendant.  Qu’en pensez-vous ?

PBA : Je ne sais pas si les dirigeants soummamiens avaient une vision laïque de la lutte et du futur Etat national. Il faut juste remettre les choses dans leur contexte quand on analyse idéologiquement cette époque. Le congrès de la Soummam se voulait stratégiquement syncrétique, en unissant tout le monde dans la lutte pour la libération nationale et l’indépendance quelle que soit la confession ou l’origine ethnique. Aussi l’opération de charme des Soummamiens était également destinée à séduire tous les Algériens d’origine européenne ou de confession juive dont  la participation à la lutte était d’une haute valeur ajoutée pour la cause de l’indépendance algérienne. Il eut été du  plus mauvais effet  d’estampiller islamiquement la lutte alors qu’on voulait l‘inscrire dans un cadre plutôt œcuménique et universel. Au demeurant évoquer le caractère islamique de la lutte et du futur Etat indépendant était le meilleur moyen de s’aliéner le soutien des pays occidentaux dont on cherchait au premier chef un soutien en mesure d’infléchir l’exigence coloniale et d’amener le pouvoir métropolitain  à la table des négociations.  Le renoncement des soummamiens à la filiation arabo-islamique de la Révolution tenait autant de la même stratégie de séduction de l’opinion internationale que d’une réelle volonté d’inscrire la révolution algérienne dans une trajectoire d’indépendance réelle vis-à-vis de tous les blocs et de tous les ensembles.

6 Comment expliquez-vous le retour en force dans le débat politique algérien, notamment depuis le début du Hirak, des fondamentaux de la Soummam et d’Abane lui-même ? 

PBA : Il faut d’abord vous dire que l’histoire et la mémoire s’invitent toujours dans le débat politique algérien. Ainsi on a vu quelques semaines après le début du Hirak, le peuple en mouvement revendiquer la primauté du politique sur le militaire et un Etat civil, deux principes cardinaux nés il ya 64 ans, portés par l’esprit du congrès de la Soummam. Les Algériens sont aujourd’hui convaincus que seule une démocratie qui repose sur la souveraineté populaire libérée de tout hégémonisme peut assurer  l’évolution du pays vers la modernité, la stabilité et le progrès social. Or la place de l’armée et la nature de l’Etat dans le système de pouvoir algérien bloquent encore cette évolution. Pour les Algériens, éveillés à la conscience unitaire et citoyenne depuis le 22 février 2019,  la manipulation de l’histoire ne prend plus. Aussi ils entendent puiser  eux-mêmes les références politiques en mesure de baliser le cours d’un véritable processus démocratique.  Et ils ont trouvé dans la Plateforme de la Soummam les bases de leurs revendications- l’Etat civil et primauté du politique- déjà nettement exprimées en pleine guerre. Au demeurant ces deux exigences fondamentales étaient posées par Abane et Ben M’hidi, comme une garantie d’avenir en vue de prémunir l’Etat et la nation contre toute volonté d’hégémonisme portée par des clans militaires. La mise à bas des principes politiques soummamiens en août 1957 au Caire lors de la session du conseil de la Révolution dominée par les militaires,  a permis l’émergence de coteries concurrentes et  de l’esprit de domination. Le coup de force de l’armée des frontières en 1962, en fut la suite logique. Le système perdure à nos jours. Voila grosso modo, pourquoi la Soummam revient en force dans l’actualité politique algérienne comme antithèse d’un système fondé sur la prééminence militaire, et pourquoi Abane Ramdane est  porté par une immense vague populaire. Rappelons que ce même système avait lui aussi, pour ses besoins de pérennisation, fait appel au 1er Novembre, mais aussi à la Soummam et à la vision politique moderne d’Abane, dans une tentative malicieuse de faire contrepoids à la montée de l’islamisme politique au début des années 1990.

7 Comment voyez-vous l’avenir politique de l’Algérie ?  Et que pensez-vous des atteintes répétées à la liberté de la presse ?

 PBA : La vie politique du pays est mise en veilleuse. La crise  sanitaire est une aubaine pour le pouvoir, heureux d’échapper à la pression bihebdomadaire du Hirak. Il profite de cette période de sursis pour  mettre au point de nouvelles stratégie anti-Hirak. Mais pour ce même système habitué à jouer sur du velours face à un peuple, certes exigeant, mais fondamentalement docile jusqu’à son éveil du 22 février 2019, la crise est aussi une épreuve et un défi majeurs. Il joue en effet sa crédibilité vis-à-vis de l’extérieur et sa légitimité intérieure. Il est évident que le pouvoir redorerait son blason par une gestion rigoureuse de l’épidémie et de tous les aléas qu’elle a engendrés  dont la dépression du pouvoir d’achat n’est pas des moindres. Le pouvoir sait sans doute, s’il a appris à écouter et à voir, que les Algériens sont profondément fatigués, mécontents et inquiets, pour la situation et l’avenir de leur  pays. Que fait-il ?  Pas grand-chose. A sa décharge, les richesses du pays fondent à vue d’œil.  La situation sécuritaire à toutes nos frontières reste préoccupante et nécessite à bon droit de gros budgets militaires. Crise sanitaire, crise économique, menaces sécuritaires aux frontières, déficit de légitimité à combler, mais alors pourquoi diable s’égare-t-on dans des pratiques qui abiment l’image du pays tant à l’intérieur qu’a l’extérieur ? Pourquoi arrête-ton et emprisonne-t-on de jeunes journalises accusés de faire leur métier sans carte professionnelle, un crime impardonnable aux yeux de ce ministre dont les contorsions et les circonlocutions vaseuses ne convainquent personne. La place de jeunes journalistes aussi talentueux et amoureux de leur pays comme Khaled Drareni n’est pas en prison.  Le pouvoir devrait définitivement se départir de ce genre de réflexe et de ces défis marginaux indéfendables, qui ne grandissent pas le pays.   L’Algérie qui mérite mieux, est grande et grandira encore plus dans la démocratie et le respect des libertés.  

Partages