Ce bourbier malien qu’Emmanuel Macron voudrait enterrer

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Il aura fallu attendre huit ans après le déclenchement de l’opération Serval  pour que la France commence à douter de l’utilité de sa  présence militaire au Mali. Sur fond d’interrogations grandissantes à l’Elysée.

« Que fait la France au Mali ? » Dans un éditorial lucide mais tardif, le journal « le Monde » (14-01) s’interroge sur l’existence d’ « un bourbier malien ». Il était temps, tant les signaux d’alerte étaient innombrables: l’élection à deux reprises d’Ibrahim Boubacar Keita, dit IBK, un président sans envergure et peu légitime; l’incapacité du pouvoir malien à recoller les morceaux entre les touaregs du Nord et la majorité du peuple malien; un Etat corrompu et failli; une armée mal formée, divisée et sous équipée, des groupes islamistes armés menaçant désormais l’ensemble du pays; des milices d’auto défense qui ravivent les conflits ethniques, au détriment notamment de la communauté peule.. Ou enfin la montée d’un sentiment anti français, en partie injuste, mais qui se nourrit du soutien de la France au Mali comme ailleurs en Afrique à des démocraties d’opérette.

En France, on se réveille seulement pour saluer la mémoire des militaires, jeunes et courageux, qui sont morts au combat, mais sans jamais s’interroger sur l’utilité de ce sacrifice et sur la pertinence de l’intervention armée décidée en 2013 par François Hollande, alors Président de la République.

Lors de son déplacement au Mali en 2013 après l’intervention française, le Président de la République d’alors, François Hollande, déclarait qu’il vivait « le plus beau jour de sa vie »

Le consensus anti terroriste

Un consensus s’est construit autour de la nécessité de combattre militairement le terrorisme au Sahel sous peine d’attentats en France. Peu importe que, depuis huit ans, les groupes armés maliens n’aient jamais tenté d’exporter leur guerre en France. L’assimilation paresseuse du terrorisme sahélien à la situation que connait la Syrie où des français combattaient aux cotés de Daech aura été une grave faute intellectuelle, encouragée par un lobby militaire impatient de montrer ses muscles. NOus étions alors en 2013 en pleine discussion du Livre blanc sur la Défense chargé de chiffrer le montant des investissements dans le domaine de la Défense pour es cinq années à venir.

A l’exception notamment du « Canard Enchainé », peu de titres de presse ont remis en cause ce mythe d’une France rempart contre le djihadisme au Sahel. Le tout puissant service de communication de l’armée française qui se charge d’embarquer les envoyés spéciaux sur les théâtres d’opération, a imposé l’idée d’une victoire inéluctable, mais lente, contre le terrorisme. Accaparée par les graves crises sanitaire et économique, la classe politique et médiatique a pris ces certitudes pour argent comptant.

Les rares correspondants sur place, des pigistes au statut précaire, vivent une situation à hauts risques où il s sont contraints de demander protection aux militaires français, adoptant dans la foulée leurs éléments de langage. Les correspondants de RFI ou de France 24 ont peu de marges de manoeuvre pour faire remonter l’information. Ou alors à leurs risques et périls comme ce fut le cas pour les formidables journalistes que furent Ghislaine Dupont et Claude Verlon assassinés en novembre 2013 dans le Nord du Mali où ils s’étaient rendus par leurs propres moyens.

Ghislaine Dupont et Claude Verlon, des journalistes indépendants et courageux, furent assassinés en novembre 2013

Combien d’approximations dans la couverture de ce conflit ignoré! La presse française évoque toujours la présence des 5300 soldats engagés dans le conflit.. En fait si on tient compte du « turn over » des militaires sur place et de l’appui logistique nécessaire, ce sont plutôt 25000 à 30000 fonctionnaires qui sont mobilisés sur ce dossier malien. Ce qui change considérablement les contraintes financières de cette intervention.

La force du déni

Pauvre Florence Parly, cette  » budgétaire » nommée ministre des Armées par un Macron qui, en début de quinquennat, voulait limiter les dépenses des « opérations extérieures ». Ce qu’il a finalement renoncé à faire. Cette technocrate appliquée, sans réseaux ni métier politique, a du monter au front médiatique après chaque décès d’un militaire français au nom de la lutte contre le terrorisme et de la fiction d’un soutien massif de l’Europe aux initiatives françaises au Mali.

On l’a entendue encore. après les deux soldats tués le 2 janvier et les six autres blessé six jours plus tard, défendre la création d’une force spéciale européenne, Takuba, en mettant en avant le déploient de « 150 suédois ». » Ce n’est pas rien ! », s’est-elle exclamée, en voulant croire que  » la France n’est pas seule. »

Florence Parly n’est pas plus convaincante sur l’origine du sentiment anti-français qui serait, d’après elle, un non sujet. « Tous ceux qui alimentent la haine de la France, a affirmé la ministre, font le jeu des djihadistes ». Un peu court!

Comment comprendre le soutien français à un IBK qui clame à Paris en manifestant à la droite de Hollande, qu’il est Charlie mais qui à Bamako, a été longtemps l’allié de l’Imam wahabite Mahmoud Dicko? Pourquoi combattre les groupes armés du Nord Mali tout en refusant de désarmer une partie des Touaregs, ces « hommes bleus » traditionnellement alliés de la France? La croisade en faveur des valeurs de la laicité est-elle pertinente dans un pays qui pratique l’excision et la polygamie? Quelle aura été la cohérence politique de cette intervention armée?

A la recherche d’une porte de sortie

Si aujourd’hui on reparle du Mali, c’est en raison des interrogations d’Emmanuel Macron et de certains de ses proches sur la possibilité d’un retrait de 600 hommes du contingent présent au Mali. La question devrait être posée lors du sommet franco-sahélien qui doit se tenir au Tchad en février.

Seul souci, le haut commandement militaire, notamment Franaçois Lecointre, cher d’état-major, combat le scénario du retrait avec acharnement. D’où la nécessité pour le Président français et pour son ministre des Affaires Etrangères, Jean Yves Le Drian, de trouver une porte de sortie honorable pour une armée qui a vu plus de cinquante hommes trouver la mort depuis huit ans. Un retrait amorcé aujourd’hui serait vécu comme une retraite honteuse par des militaires français parfaitement conscients que la « montée en puissance » des armées locales du G5 Sahel est un voeu pieux.

Jean Yves Le Drian, qui a monté une discrète cellule avec ses relais à la DGSE pour réfléchir à la sécurité en Afrique, a eu la tentation de créer un axe diplomatique entre Paris et Alger. L’idée était de laisser les services algériens, traditionnellement présents à Bamako, prendre la relève de l’armée française dans le pilotage de la transition actuelle. Malgré plusieurs voyages du ministre à Alger, cette piste s’est heurtée aux divisions qui traversent l’institution militaire algérienne, où l’ancienne puissance coloniale n’a pas que des amis.

Plusieurs grandes puissances, comme les Etats-Unis, la Russie ou la Chine, observent sans déplaisir l’armée française s’ensabler au Sahel. Après avoir voulu intervenir seule dans « le bourbier malien » voici huit ans, la France paie cher le prix de son superbe isolement en Afrique.

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)