Laurent Gbagbo à Abidjan: « Je suis votre soldat, je suis mobilisé » !

Un sondage réalisé voici deux ans sur la popularité comparée de Ouattara et de Gbagbo dont Mondafrique avait publié les résultats semblait montrer que le second était deux fois plus populaire que le premier(1). Le sondage nature que représente le retour triomphal de Laurent Gbagbo à Abidjan le jeudi 17 juin semble monter que  les évaluations que nous avions publiées étaient très largement justes

Ce fut tout sauf un retour en catamini comme le souhaitait le Président Ouattara. Dès le milieu de la journée, indique l’envoyé spécial de RFI en Côte d’Ivoire, il y avait déjà des dizaines d’invités présents à l’aéroport, tandis qu’à l’extérieur le service d’ordre du parti faisait tout pour limiter les intrusions. « C’était joyeux, une bonne ambiance, indique le journaliste, la sono jouait des tubes ivoiriens et des chansons de campagne pleines de paraboles à la gloire de Laurent Gbagbo. On chantait, on dansait, les gens étaient souriants ».

L’excitation est montée d’un cran, note encore RFI,  à l’atterrissage de l’ancien président, et alors que le cortège prenait la route de Cocody, avant d’atteindre son paroxysme à l’entrée du véhicule dans le quartier général.

Ouattara et Gbagbo, la deuxième saison

Laurent Gbagbo prend enfin la parole. Son allocution tient davantage du message que du discours politique. Visiblement fatigué par cette longue journée de tension, il lâche : la politique, il pourra en parler « plus tard ». Il a demandé le temps de « pleurer ses morts », évoquant avec émotion sa mère et son ami Aboudramane Sangaré décédé durant sa captivité. Il a aussi remercié les Ivoiriens et les Africains pour leur soutien, et a quand même eu cette petite phrase : « Je suis votre soldat, je suis mobilisé ».

En acceptant le retour de Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara cherchait, indiquait son entourage,  à entrer dans l’histoire de son pays comme l’homme de la réconciliation nationale. L’empressement avec lequel le gouvernement ivoirien a « pris acte » de la date du retour de l’ancien président Laurent Gbagbo en disait long sur la volonté de son successeur de parier sur cet événement pour parachever sa nouvelle stratégie. Dernier geste d’apaisement, l’ancien président devait être accueilli au pavillon d’honneur de l’aéroport d’Abidjan, où Gbagbo n’a pas voulu mettre les pieds, pour protester contre le traitement réservé à ses sympathisants par les forces sécuritaires.

Mais l’exercice tenté par Ouattara sera difficile. Laurent Gbagbo a été accueilli à Abidjan par une foule en liesse, malgré les jets de gaz lacrymogènes qui se sont répétés toute la journée pour disperser les sympathisants de l’ancien Président. L’acquittement de Gbagbo après une longue procédure devant la CPI perçu en Afrique à charge lui donne désormais l’aura des vainqueurs. Une guerre des mémoires qui revisitera les années de plomb va nécessairement avoir lieu dont rien ne dit que l’actuel Président en sortira grandi.

Dans la partie de poker qui va se joue à Abidjan, Alassane Ouattara n’a pas tous les atouts dans son jeu, loin de là

Gestes d’ouverture

Après avoir blindé juridiquement et politiquement son nouveau mandat de cinq ans, Ouattara considère pourtant qu’il n’a plus rien à craindre du retour à Abidjan de Laurent Gbagbo. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il a fini par faire ce qu’il a toujours refusé jusqu’ici. En effet, le gouvernement ivoirien a délivré en décembre 2020 avec célérité deux passeports (un diplomatique et un ordinaire) à l’ancien chef de l’Etat ivoirien qui les a reçus en main propres d’un émissaire spécialement dépêché à Bruxelles où il réside depuis son acquittement par la Cour pénale internationale. 

A l’issue d’une délibération en Conseil des ministres, le gouvernement ivoirien a ensuite assuré que Gbagbo bénéficiera à son retour à Abidjan de tous les avantages dus à un ancien président de la république : rémunération mensuelle, logement de fonction, sécurité avec un aide de camp, personnel de maison, véhicule avec chauffeur. Le président Ouattara s’est également engagé à ne pas mettre à exécution la condamnation de Gbagbo à 20 ans de prison par la justice ivoirienne pour sa participation présumée au casse de la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) en janvier 2011. Cela en effet aurait rendu difficile la mise en scène d’une « réconciliation » qui souhaite le pouvoir ivoirien 

Une place dans l’Histoire  

Dans le cadre de cette nouvelle stratégie de réconciliation nationale, Ouattara avait déjà permis le retour en avril dernier d’une dizaine de proches de Gbagbo, dont sa sœur Jeannette Koudou et son porte-parole Justin Koné Katinan, vivant depuis près de dix ans en exil au Ghana. Cette soudaine volonté d’apaisement d’Alassane Ouattara, critiqué jusqu’ici pour ses faibles résultats en matière de réconciliation nationale pendant ses deux premiers mandats, n’est pas dénuée de calculs politiques. En jouant à fond la carte de la réconciliation nationale, le président ivoirien a forcé la reconnaissance de ses adversaires, y compris les plus réductibles du Front populaire ivoirien (FPI) qui ont fini par applaudir ses gestes d’apaisement. Ouattara comble en même temps, à travers cette stratégie de réconciliation nationale tous azimuts, les attentes de ses soutiens extérieurs, dont son homologue français Emmanuel Macron qui lui avait réclamé publiquement « d’aller jusqu’au bout de la réconciliation nationale » pour faire oublier son élection calamiteuse du 31 octobre 2020.  

Mais, en posant ces gestes inédits en faveur de la réconciliation nationale, Ouattara se pose surtout en digne héritier de Félix Houphouët-Boigny, premier président ivoirien et faiseur de paix. Il espère marquer un point dans la querelle d’héritage des valeurs de Félix Houphouët-Boigny contre le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) d’Henri Konan Bédié.

Ouattara espère, en définitive, entrer par la réconciliation nationale et la réussite économique dans l’histoire moderne de la Côte d’Ivoire lorsqu’il aura quitté le pouvoir à 83 ans à la fin de son mandat de cinq ans. Ce beau story telling n’est pas joué d’avance!

(1) Le sondage très largement repris par les journaux ivoiriens pour qui la popularité de Laurent Gbagbo est deux fois supérieure à celle d’Alassane Ouattara a été réalisé, voici deux ans, par une filiale de Médiamétrie, la société Omedia.

Médiametrie est un groupe français installé entre autres en Côte d’Ivoire qui étudie les parts de marché des télévisions locales, mais qui ne réalise pas directement de sondages.

La filiale qui a effectué cette commande discrète, « Omedia », est un groupe honorablement connu pour son professionnalisme et qui est spécialisé dans les enquêtes marketing, traditionnellement à base de sondages. La société  opère aussi bien au Sénégal qu’au Mali et en Côte d’Ivoire, avec une vraie expertise sur l’Afrique. . 

C’est en juin 2018 que Médiamétrie entrait au capital d’Omedia à hauteur de 50% afin de créer des synergies communes entre les deux sociétés.

La société Omedia, plaident ses dirigeants interrogés par des journalistes ivoiriens depuis la publication des informations de Mondafrique, ne réaliseraient plus de sondages depuis Mi 2019

Mondafrique persiste et signe: le sondage Ouattara/Gbagbo existe évidemment!

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)