L’ambassadeur Xavier Driencourt doit revoir sa copie

Dans une tribune du Figaro sous le titre alléchant de « L’Algérie s’effondre sous nos yeux, elle entraîne la France dans sa chute », l’ancien ambassadeur de France à Alger, Xavier Driencourt[i], rompt l’harmonie que les présidents Emmanuel Macron et Abdelmadjid Tebboune tentent à grand-peine de maintenir entre leurs pays. Cette publication et la controverse[ii] qu’elle provoque sont parfaitement inopportunes : ce monsieur Driencourt est victime du syndrome de l’éboueur[iii], mais à l’envers.

Un article de Xavier Houzel

À la gestion de son poste éminemment sensible de représentant de la France en Algérie, il a préféré gérer sa carrière d’écrivain germanopratin : on imagine le contenu de notes dont il a dû bombarder les ministres des Affaires Étrangères qu’il a eus sous les présidences respectives de Nicolas Sarkozy et d’Emmanuel Macron (pendant son premier mandat).

Le plus grave de l’affaire n’est ni le déballage parisien ni ses remugles mais la défiance qu’il aura laissée derrière lui en Algérie à cause de l’impression donnée à ses habitants (qui sont nos frères et sœurs) qu’ils ont été épiés comme au théâtre par un pieping tom, sorte de voyeur anglais, entre la taupe bavarde et le SDF salace – et trahis par la France, qui les moquait.

Abus de fonction

J’aurais attendu d’un diplomate de souche, énarque de surcroît, ayant droit qui plus est au prédicat d’Excellence, qu’il évitât précautionneusement tout tapage dans la grande presse – a fortiori un dérapage politiquement incorrect impliquant le rôle de l’ambassade qu’il abandonnait pour la seconde fois – conçu pour faire de l’ouvrage dont il était l’auteur un succès de librairie ! Ce (haut) fonctionnaire éprouvait le besoin de relater son expérience, dixit son éditeur (les Éditions de l’observatoire) ! Mais, pis encore, non seulement était-il un récidiviste[iv], auto-délié de son devoir de réserve en 2015, mais il semble même qu’il ait également abusé de son autorité administrative pour parvenir à ses fins.

On se pose en effet la question de savoir comment il a été possible que le Quai d’Orsay n’ait pas perçu, pendant l’intermède de 2012 à 2017, le danger qu’il y avait de renvoyer (fait rare) l’ambassadeur Driencourt une seconde fois en Algérie ? Je n’invente pas le résumé promotionnel du livre « Quatre nuances de France »[v] co-signé par Xavier Driencourt et que diffusait alors (2015) l’Institut Français d’Alger Culturethèque : « A un moment où l’on déplore le fossé entre les élites et la plupart des Français, où l’ascenseur social est bloqué et où les idées xénophobes fleurissent, ce livre proposé par Rachid Arhab, arrive à point nommé. En effet, il fait dialoguer quatre voix qui n’ont pas l’habitude de se parler : un journaliste de renom, un diplomate ancien ambassadeur en Algérie, un Algérien sans papiers vivant en France et un fonctionnaire ayant la double nationalité. Question cruciale : comment envisager le vivre ensemble républicain français et son avenir entre Français de souche et Français issus de l’immigration algérienne ? » C’était, à Paris, déjà la marque du Wokisme ! Et dire que le livre bénéficiait d’une préface de Jean-Louis Debré et d’un avant-propos de Jean-Pierre Chevènement…  L’explication d’un tel mélange de genre dans ce beau linge est que le directeur général de l’administration du Quai d’Orsay (et chef de l’administration générale des affaires étrangères) était à ce moment précis l’ambassadeur Driencourt lui-même, et que personne n’était là – encore moins le ministre Le Drian, qui débarquait en mai 2017 – pour soulever le pot aux roses et éviter la prévarication.

Le sensationnalisme, voici l’erreur

Il en est résulté, en 2022, une œuvre transie de sensationnalisme, « L’Énigme algérienne, chronique d’une ambassade à Alger », un délire aujourd’hui aggravé par les circonstances, ce à quoi l’on ne peut plus rien, hormis des sanctions fort improbables ! Le président de la République Française ne va pas demander « un pardon de plus » et le président de la République Algérienne sera « au-dessus de cela. » Et ce sera mieux ainsi ; et ce sera même une bonne chose.

Le fait de pouvoir observer les dysfonctionnements dont il s’agit comporte deux avantages : le premier, parce qu’en France, après le titre accrocheur de la tribune du Figaro, la polémique incite à mieux s’informer sur l’Algérie contemporaine –  aussi bien sur la France en Algérie et sur l’Algérie en France que sur les deux dans le monde – et à réfléchir sur les failles de nos systèmes relationnels, sur les responsabilités et les enjeux.

Pour ce qui est de l’information, le travail d’un historien sérieux de l’Algérie[vi] comme Pierre Vermeren survient fort à propos. Pour ce qui est de la réflexion, commençons par la vision, en ôtant délicatement la  poutre qui est dans l’œil de la France et qui va la paralysant de plus en plus chez elle comme à l’étranger : je recommanderai de suivre les premières leçons d’un autre ambassadeur, celui-là avec les pieds sur terre et la tête étant bien faite, Denis Bauchard[vii], qui tire la sonnette d’alarme dans la revue Esprit[viii] . Sa mise en garde est aussi formelle que le titre de sa communication l’indique : « Le métier diplomatique en danger, du malaise à la contestation ». On y trouvera pas tout à fait le code mais sûrement l’une des clés de « l’Énigme française …» qui fait le pendant de « l’Énigme algérienne… ».

La France s’effondre! Et l’Algérie avec elle!

Le second avantage de la stupeur accusée est que, par sa violence, la diatribe conduit à s’insurger, ce que je fais. Je sillonnais l’Algérie de fond en comble en réfléchissant sur notre avenir commun[ix] quand Xavier Driencourt n’avait pas encore l’âge de raison, précisément l’âge à partir duquel on commence à percevoir tout ce qui fait l’ironie du temps long. Aussi, s’il me fallait résumer brièvement et brutalement la situation, je dirais l’inverse de ce que l’écrivailleur a voulu dire !: « La France est en train de s’effondrer sous nos yeux, au risque d’entraîner dans sa chute l’Algérie, sans doute plus fortement et subtilement que le drame algérien n’avait plongé en 1958 la France dans la décolonisation ».

De Gaulle voyait l’Algérie comme une boîte à chagrin ; il voyait en la France un grand brûlé. Mais il pensait que la France resterait en Algérie, certes autrement, et que l’Algérie serait « en France », mais il ne savait pas encore comment ? C’était trop tôt, les plaques tectoniques bougeaient encore sous le manteau.

Que reste-t-il de ces braises, sinon des brûlures ! Au moment où l’Algérie pourrait tendre la main vers une autre qui s’offre, je songe à un autre geste, celui du retour après l’absence. Oubliez la presse muselée, les journalistes arrêtés ou privés de leur passeport, c’était pareil dans la France de 1954 ! J’oserai dire qu’au fond, tout est resté en place « à la maison ».

Je pourrais en dire de bien pires sur l’état des lieux dans l’hexagone. La France dilapide ce qui lui reste de crédit. La France se détruit à petit feu. La France abdique ce qui lui restait de Liberté. Elle donne, elle ne reprend pas, elle ne se reprend pas non plus. Sa Justice n’est plus recommandable. Son système éducatif est délabré. Son armée, quoique courageuse, est famélique. Le socle national risque de s’effondrer sous elle. Et si l’Algérie revenait pour la sauver[x] !

Nous n’avons plus beaucoup d’attrait – il nous reste quelques biens de famille, tout au plus notre langue maternelle et notre nom et notre garde-robe vintage – pourquoi voudriez-vous que l’Algérie – qui a quitté le toit, violant l’obligation de communauté, en partant avec son baluchon pour suivre sur un coup de tête le chemin de sa vie – revienne ?  Sur un autre coup de tête, comme elle avait fugué. Ou même, parce qu’elle aurait suffisamment bourlingué et qu’elle en aurait assez ! Parce qu’elle n’aurait pas oublié que, quelque part, on l’attend ; et qu’elle est mélancolique (c’est à cela, rien que ça, que je me raccroche).

Pourvu que ce rêve (éveillé, comme woke) ne s’effondre pas sous le poids de cette « idiote affaire Driencourt » !

[i] Xavier Driencourt est diplomate. Ancien directeur général de l’administration du Quai d’Orsay, chef de l’Inspection générale des affaires étrangères, il a été ambassadeur de France à Alger à deux reprises, entre 2008 et 2012, puis entre 2017 et 2020. Il a publié un livre retraçant son expérience: L’Énigme algérienne. Chroniques d’une ambassade à Alger (Éditions de l’Observatoire, 2022).

[ii] https://medias24.com/2023/01/10/xavier-driencourt-lalgerie-seffondre-sous-nos-yeux-elle-entraine-la-france-dans-sa-chute/

[iii] https://www.lemonde.fr/archives/article/2004/04/26/gaston-kelman-combat-le-racisme-angelique-autant-que-le-syndrome-de-l-eboueur_362492_1819218.html

[iv] Son premier livre « Quatre nuances de France » co-écrit avec Rachid Arhab, Karim Bouhassoun et Nasser Safer, a été publié en 2015 aux éditions Salvator, soit entre ses deux missions diplomatiques en Algérie et son second « L’énigme algérienne – Chroniques d’une ambassade à Alger », le 16 mars 2022 aux éditions de l’Observatoire

[v] https://www.culturetheque.com/Default/doc/syracuse/1092/4-nuances-de-france-xavier-driencourt?_lg=en-us

[vi] https://www.diploweb.com/Decouvrir-l-histoire-de-l-Algerie-contemporaine-Entretien-avec-P-Vermeren.html

[vii] https://www.babelio.com/auteur/Denis-Bauchard/256199

[viii] https://esprit.presse.fr/article/denis-bauchard/le-metier-diplomatique-en-danger-44454

[ix]ttps://books.google.fr/books/about/Les_perspectives_de_d%C3%A9veloppement_%C3%A9con.html?id=eFg0AQAAIAAJ&redir_esc=y

[x] https://www.latribune.fr/economie/france/et-si-l-algerie-sauvait-emmanuel-macron-947080.html

L’ambassadeur Xavier Driencourt : « L’Algérie s’effondre»!

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)