L’ambassadeur d’Algérie, Mohamed Antar Daoud, stratège de haut vol 

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Formé par les barons de la diplomatie algérienne, ce diplomate décomplexé s’exprime très longuement dans les medias. Ce à quoi ne nous avaient guère habitué ses prédécesseurs qui ne s’étaient guère imposé à Paris. Portrait.
C’est une blague qu’on entendait souvent chez les étudiants de sciences po’ à Alger. A chaque remaniement gouvernemental, quand tous les noms des ministres sont connus, le gag consiste à poser la question de savoir qui sera le nouveau patron de la Sonatrach ( l’entreprise nationale des hydrocarbures, 96% des recettes algériennes), et qui sera nommé ambassadeur à Paris. Une manière humoristique à l’algérienne de rappeler que ces deux postes sont autrement plus stratégiques que n’importe quel autre ministère.

« Cela me fait mal au coeur, admet-il, de voir tous ces Algériens qui font la queue devant l’ambassade pour obtenir leurs papiers »..  

L’histoire des deux pays étant ce qu’elle, depuis l’indépendance l’ambassadeur de France en Algérie est plus qu’un ambassadeur et son homologue algérien en France  se doit d’être plus qu’un diplomate. Chacun doit encore gérer à sa manière l’étrange paradoxe post-colonial : il y a une part de la France en Algérie et il y a une part d’Algérie en France, incontestablement. Aux deux ambassadeurs de faire avec et d’imaginer l’après, tout en  affrontant au jour le jour les ultras d’ici et de là-bas, ceux d’hier et ceux de toujours. 
 
UN SEPTUAGÉNAIRE FRINGANT
 
Fait notable, contrairement à ses prédécesseurs, l’actuel ambassadeur algérien à Paris prend la parole, répond aux sollicitations de la presse algérienne, ne perd jamais l’occasion de rencontrer les ressortissants algériens en France, même quand ceux-ci sont en colère contre les autorités politiques d’Alge. Ce diplomate tente longuement d’expliquer  la décision unilatérale de suspendre les vols et les bateaux entre les deux pays, au nom d’un confinement strict pour lutter contre la pandémie du Covid: « Cela me fait mal au coeur, admet-il, de voir tous ces Algériens qui font la queue devant l’ambassade pour obtenir leurs papiers ».. 
 
A l’occasion du voyage – finalement reporté- du premier ministre français Jean Castex à Alger, son excellence Mohamed Antar Daoud a accordé une interview à la correspondante de la télévision publique algérienne à Paris, notre consœur Affaf Belhouchet de Canal Algérie. 
 
En une demi-heure, l’ambassadeur s’est attelé à rendre lisible la « Nouvelle Algérie » du président Tebboune dontlessontours restent très vagues aux yeux de la plupart des Algériens. Dans cette éclairante interview, Mohamed Antar Daoud ne se contente d’être le porte-parole de la nouvelle équipe présidentielle en Algérie, ce fringant septuagénaire compte l’incarner en France. 
 
À LA BONNE ÉCOLE DU FLN
 
Natif de Jijel, dans l’Est du pays, Mohamed Antar Daoud a d’abord été journaliste. Dans les années 70 il a présenté le journal télévisé en langue française. Titulaire d’un DEA en sciences de l’information de Paris-Sorbonne, Mohamed Antar Daoud intègre le ministère des Affaires étrangères en 1979. Pas seulement parce que son oncle, Mohamed Seddik Benyahia est le chef de la diplomatie. L’ambitieux jeune journaliste s’était fait remarquer en fin analyste des enjeux géopolitiques.
 
Chargé de l’information aux Affaires étrangères, le jeune homme évolue aux côtés des grands diplomates tels Ahmed Taleb Ibrahimi, Redha Malek et Mohamed Salah Dembri. Ministre-conseiller à Washington sous l’administration de Bill Clinton, il sera nommé dans les pays les plus sensibles pour le régime algérien. La Mauritanie puis le Maroc au plus fort des tensions autours du Sahara occidental. Après avoir été directeur général du protocole au sein du ministère des Affaires étrangères, en disgrâce avec les hommes du président Bouteflika, il est envoyé en 1997 en France où il restera consul général de Lille pendant cinq ans. Reconnu pour son sérieux, il finira par redevenir ambassadeur, d’abord au Gabon, ensuite en Guinée équatoriale.
 
TEBBOUNE DÉCRYPTÉ PAR DAOUD
 
On sait à peu près ce que la France d’emmanuel Macron attend de son allié l’Algérie: une coopération plus dynamique de l’armée algérienne pour contrer les groupes armés qui menacent le Mali et  le Sahel; un engagement des autorités pour récupérer les sans-papiers algériens en nombre, de préférence avant les élections présidentielles en France de mai 2022. 
 
Mais qu’attend l’Algérie de Tebboune de son partenaire français ? C’est là que la capacité d’exposition de Mohamed Antar-Daoud fait avancer le débat
 
1- L’Algérie défend l’autodétermination des peuples depuis toujours. En d’autres termes, l’Algérie veut bien faire le ménage au Sahel, mais à condition qu’elle soit entendue dans le dossier du Sahara occidental. En évoquant dans l’interview « des lobbys qui travaillent à contre-carrer les efforts de développement entre la France et l’Algérie », ce diplomate s’inscrit dans une hostilité traditionnelle des Affaires Etrangères algériennes face à la politique marocaine.
 
2- « L’Algérie n’accepte pas d’être un pays d’assemblage de kits » martèle l’ambassadeur. Le message est encore plus limpide : monter des voitures Renault sans participer à une phase de construction ne semble plus satisfaire les autorités algériennes. Changer de partenariat économique, quitte à changer la lourde législation algérienne ?
 
3- « Macron et Tebboune entretiennent d’excellentes relations » ne cesse de rappeler Mohamed Antar-Daoud. Au delà des politesses protocolaires, son Excellence envoie un message discret. L’Algérie via sa diaspora pèse dans les échéances politiques françaises. « Le choix français » du régime algérien influencerait-il vraiment le vote des français d’origine algérienne ? 
 
Le voyage à Alger du candidat Macron à quelques mois des élections présidentielles de 2017 lui a valu la sympathie des franco-algériens, certes, mais l’ambassadeur veut croire que la communauté française d’origine algérienne tiendra compte des « intérêts du pays d’origine« . Pour cela, il lance une vaste opération de charme vois à vis les élites de la diaspora algérienne : les artistes, les entrepreneurs, les élus de la république, les médecins et les scientifiques. Il est temps, suggère  Mohamed Antar-Daoud de créer des lobbys qui travailleraient à consolider les efforts de développement entre la France et l’Algérie.
UN PEU DE CLARTE 
 
La nouvelle Algérie ressemble au mieux à celle d’avant Bouteflika? Pour l’instant, les apparences sont contre le pouvoir algérien. Les moins pessimistes noteront plutôt une bonne nouvelle : enfin, en la personne du diplomate Mohamed Antar-Daoud, l’Algérie de Tebboune a trouvé un responsable qui maîtrise aussi bien l’arabe que le français, ainsi que l’art subtil de traduire la langue de bois des officiels algériens. 
 
Ces dernières années, marquées par des luttes de clans à l’intérieur du système algérien et exacerbés par le Hirak, pas moins de quatre ambassadeurs ont été nommés, puis démis de eurs fonctions. Le dernier en date, Salah Lebdioui, n’aura même profité des quatre saisons à l’ombre du superbe parc Monceau qui jouwtz lz 50 rue de Lisbonne, siège de l’ambassade algérienne en France. 
 
Mohamed Antar Daoud donne d’emblée l’impression qu’il oeuvrera quelques années au moins pour consolider les relations entre les deux pays.

 

 

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