L’agonie de centaines de « disparus » en Guinée équatoriale

Marta Colomer, cexperte pour l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale à Amnesty International,revient sur le sort en Guinée équatoriale, de nombreux prisonniers retenus derrière les barreaux sans que leurs familles ne sachent s’ils sont morts ou encore en vie. 

En Guinée équatoriale, des centaines de détenus finissent enfermés pendant des années, sans aucun moyen de recevoir des visites de leurs avocats ou de leurs familles.

Ces prisonniers oubliés qui, pour la plupart, ont été incarcérés à l’issue de procès entachés d’irrégularités, sont enfermés dans des prisons parmi les plus tristement célèbres du monde, telles que Black Beach, Bata ou Bioko.

Une fois qu’ils entrent dans l’enceinte de la prison, on n’entend plus parler d’eux et leurs proches ignorent s’ils sont morts ou en vie.

Il y a quelques années, un prisonnier finalement libéré a décrit en ces termes la prison de Black Beach, dans la capitale Malabo, où il avait été incarcéré : un trou dans lequel l’humidité, du fait de la proximité de la mer, impose aux prisonniers des conditions de vie inhumaines. Les détenu·e·s subissent des tortures de manière généralisée et leurs vies sont constamment menacées du fait de la surpopulation carcérale.

Amnesty International a recensé plusieurs cas de prisonniers « disparus », notamment celui de Francisco Micha, Équato-Guinéen âgé de 68 ans qui vivait en Espagne depuis la fin des années 90, et de son ami Fulgencio Obiang Esono, ingénieur et ressortissant italien d’origine équato-guinéenne.

Tous deux voyageaient de Rome au Togo pour affaires. À leur arrivée à Lomé le 18 septembre 2018, ils ont soudain cessé d’être joignables. Des rumeurs ont commencé à circuler selon lesquelles ils avaient été enlevés par les forces de sécurité équato-guinéennes et placés en détention à la prison de Black Beach. Quelques jours plus tard, des sources officielles ont confirmé ces rumeurs.

Fulgencio et Francisco ont été jugés avec plus d’une centaine d’hommes accusés d’avoir pris part à la tentative de coup d’État présumée en 2017 qui visait à renverser le président Teodoro Obiang, lors d’un procès qui s’est déroulé dans la ville de Bata, de mars à mai 2019.

Selon des observateurs, ce procès a été entaché d’une flopée de violations du droit à un procès équitable. La majorité des accusés avaient été détenus de manière arbitraire pendant près d’un an, sans être informés des charges retenues contre eux.

À l’issue de ce procès, des peines allant de trois à 90 ans de prison ont été prononcées contre les 112 accusés, dont certains ont été jugés par contumace ; Fulgencio Obiang Esono et Francisco Micha ont été condamnés à une peine de près de 60 ans de prison chacun.

Depuis ce verdict, leurs familles vivent un cauchemar éveillé. Elles s’efforcent de continuer, sans comprendre comment il est possible qu’un voyage d’affaires au Togo s’achève dans une prison en Guinée équatoriale.

À Madrid, où vit la famille de Francisco, ils savent seulement qu’il s’est rendu à Rome pour retrouver Fulgencio, avec lequel il est allé au Togo. L’épouse de Francisco, qui prend des somnifères pour dormir, souhaite plus que tout savoir s’il est encore en vie, car elle ne supporte pas la souffrance de ses enfants.

Elle l’a vu pour la dernière fois en 2019, à la télévision, lorsque sa sentence a été annoncée. Depuis, c’est comme si la terre l’avait englouti. En plus de deux ans, elle n’a reçu aucune nouvelle de Francisco. Elle veut croire qu’il est encore en vie et qu’il va bien.

Pour les cinq enfants de Francisco, la situation est si douloureuse qu’ils n’ont pas pu en parler à leurs plus proches amis. Ils pensent que leur père est un homme bon, avec de bonnes valeurs. Ils ressentent le vide à la maison, depuis qu’il a disparu. Cela leur manque de ne plus le voir revenir du travail chaque jour et leur demander à chacun comment s’est passée sa journée ; de ne plus partager de secrets avec lui, de ne plus pouvoir compter sur son aide et de ne plus regarder les matchs de foot de l’équipe de Madrid ensemble à la télévision.

Malgré tout, ses enfants ne perdent pas espoir. Ils rêvent tous du jour où leur père rentrera à la maison. Ils sont impatients de lui raconter comment ça se passe à l’école, leurs bons résultats, et de lui montrer comment ils se sont améliorés au football. Ils veulent que leur père soit fier d’eux.

En Italie, la sœur de Fulgencio Obiang Esono se sent parfois coupable de penser que son frère est mort.

Ses mots illustrent la souffrance sans fin à laquelle elle aimerait mettre un terme :

« Si je savais que Fulgencio est mort, avec un immense chagrin, j’accepterais l’idée et je me réconcilierais avec moi-même ; mais se demander s’il est mort ou en vie est une agonie sans fin. Les autorités en Guinée équatoriale ne prennent pas seulement la vie de Fulgencio, elles figent la vie de toute sa famille. Je veux simplement que le président nous dise s’il est encore en vie.

« Je crains que les autorités ne fassent tout ça en pensant que nous allons oublier mon frère, mais nous ne l’oublierons jamais. »

Les familles de Francisco et de Fulgencio ne sont pas les seules à endurer ce cauchemar.

En novembre 2019, quatre membres du groupe d’opposition Mouvement pour la libération de la Troisième République de Guinée équatoriale (MLGE3R) ont été enlevés au Soudan du Sud par les forces de sécurité équato-guinéennes et transférés en prison dans le pays. Quelques jours plus tard, des sources officielles ont confirmé les rumeurs. Ces membres de l’opposition ont été jugés par contumace lors du même procès de mai 2019.

Dans la plupart de ces cas, les détenus faisaient vivre leur famille, et celles-ci tentent désormais de s’en sortir en vendant leurs biens pour survivre. Certains n’ont pas eu le courage de dire la vérité à leurs enfants.

Ils leur ont simplement dit que leurs parents se trouvent en Guinée équatoriale pour le travail, sachant que la vérité accablerait les enfants de chagrin.

Ainsi, une mère demandait :

« Comment ma petite fille de huit ans, qui adore son père et pense que c’est une très bonne personne, pourrait-elle comprendre qu’il a été envoyé en prison pour les 80 prochaines années ? Comment peut-elle comprendre qu’elle ne le reverra plus ? Elle n’a que huit ans. Je ne peux pas lui faire ça. Mon cœur se brise à la seule idée que ma fille ne reverra plus jamais son père. »

En Guinée équatoriale, de nombreux prisonniers sont toujours portés disparus, et vivent dans « un trou sombre et profond », selon les mots d’un ancien détenu, seuls et abandonnés, sans que leurs proches n’aient aucune nouvelle d’eux.

Cependant, les familles ne perdent pas espoir. Elles continuent de croire en la force de leurs proches et d’espérer qu’un jour ils seront libérés.

Aux termes du droit national et du droit international relatif aux droits humains, toute personne accusée d’une infraction a droit à un procès équitable.

Pourtant, dans de nombreux pays à travers le monde, comme en Guinée équatoriale, les droits fondamentaux à la défense et les garanties d’une procédure régulière ne sont pas respectés : avocats présents pendant les interrogatoires, médecins indépendants disponibles pour examiner les détenus, contacts avec les familles, mesures empêchant d’utiliser des « aveux » obtenus sous la torture à titre de preuves… rien de tout cela n’y existe.

Amnesty International exhorte le président équato-guinéen Teodoro Obiang à respecter de toute urgence le droit international relatif aux droits humains et à veiller à ce que tous les prisonniers soient protégés contre la torture et les mauvais traitements, soient détenus dans des conditions humaines et puissent communiquer avec leur famille et leurs avocats.

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