Liban, l’impossible unité entre les treize députés issus de la « Révolution »!

Les « députés du changement » qui s’inscrivent tous dans le sillage des mobilisations populaires nées en 2019, ont obtenu treize sièges au Parlement libanais au printemps dernier (sur un total de 128), notamment grâce au vote de la diaspora en Australie et aux États Unis qui a pu faire pencher la balance dans un certain nombre de circonscriptions.

Ces treize députés indépendants des clans politiques traditionnels ont été portés par ce qu’on appelle la « Thawra », la « Révolution » en arabe. Ces élus  qui ont tous des parcours universitaires et professionnels brillants peuvent-ils faire bouger les lignes du Parlement libanais? Sauront-ils constituer un groupe charnière incontournable? Lors des législatives du mois de Mai, leur entrée au Parlement avait été un message doublement positif. Tout d’abord, les années de mobilisation sont parvenues à obtenir une traduction politique dans un Liban en crise mais qui reste une démocratie, contrairement à des pays comme la Birmanie ou l’Algérie. Ensuite ces élus représentant 10% du total des députés pouvaient provoquer une recomposition politique.  

Or il semble que les députés dits du changement soient toujours à la recherche d’une partition commune. Le bilan de leurs premiers mois d’élus n’est guère réconfortant. Et cela au moment où le pays du Cèdre peine à choisir le successeur du président Michel Aoun, dont le mandat est arrivé à terme le 31 octobre dernier.

Un bilan en demi teinte

Au départ, les treize députés du changement avaient décidé de ses constituer en « regroupement », en tentant d’ élaborer des positions communes. Histoire de former, dans un deuxième temps, un véritable « Bloc parlementaire » enregistré comme tel.

Des réunions quasi quotidiennes ont eu lieu lors de leur entrée au Parlement, mais sans résultat. Sans expérience politique et sans passé commun, ces élus ont débarqué au sein d’un assemblée où il fallait élire un Président, un vice Président, des responsables de commission. Face à eux, un Nabih Berry, maitre du Parlement et animal politique aguerri, les a roulés dans la farine. Avant l’été, les élus du changement n’avaient rien obtenu.

Voici un mois, les grands notables de la politique libanaise ont fait entrer une poignée d’élus du changement au sein des commissions. Ce qui a accru les zizanies entre eux et aiguisé les égos. Michel Doueihi, un nouveau député du Nord du Liban, a pointé de façon réaliste les dissensions au sein de la formation. « Quoiqu’il en soit, a-t-il précisé dans un tweet,  nous resterons en bons termes avec les autres députés du bloc et veillerons à coordonner et collaborer au sein de la Chambre ».

En d’autres termes, chaque député du « changement » désormais travaille pour son compte!

« Liban nouveau »

Les tentatives de trouver un candidat pour la Présidentielle ont également échoué. Ils ont décidé; lors des scrutins qui ont eu lieu mais sans résultat, de déposer un bulletin « Liban nouveau ». Une façon de s’abstenir, sans mêler leurs voix à celle du Hezbollah, la formation chiite pro iranienne, qui a choisi, elle, le bulletin blanc. 

La plupart des élus du « changement » ont des positions hostiles Hezbollah. Sauf trois députés originaires du Sud et de la Bekaa, les fiefs de l’organisation chiite, qui ont été élus par des chiites et qui ne veulent pas afficher des positions radicales anti Hezbollah. 

Des élus indépendants, sans doute trop, peinent à s’unir.. À l’image des manifestants qui ont bravé le pouvoir pendant deux ans sans dégager le moindre leadership. A travers les divisions de ces treize élus, la population libanaise a observé sans plaisir le miroir peu gratifiant des fractures qui existaient durant les mobilisations populaires. Le ras-le-bol exprimé par la population libanaise ne constitue pas à lui seul un programme politique. 

C’est en ordre dispersé que les « élus du changement » existent désormais dans l’arène politique libanaise. Deux d’entre eux ont quitté le groupe, ce qui réduit le groupe à onze élus. « En fait, explique un acteur de la société civile , ils ne sont ni onze, ni treize: ils sont onze fois un, ou treize fois un ».

              Mondafrique a choisi de dresser les portraits des treize élus. 

Ibrahim Mneimneh, un sunnite ambitieux.

Cet urbaniste de 46 ans, originaire d’une bonne famille, n’entre pas au départ dans un quelconque parti politique. Le déclic aura ét » la crise des ordures de 2015 qui avait envahi les rues du pays. Tète de liste pour les municipales avec un groupe de musiciens, d’architectes et d’artistes, il se faire élire au printemps comme l’un des sièges sunnites de la circonscription de Beyrouth II. Lorsque le mufti, chef religieux de la communauté sunnite, a tenté de regrouper derrière lui tous les élus sunnites, il a refusé ces initiatives confessionnels. Ce qui ne l’apas empêché de répondre présent à une invitation de l’ambassadeur séoudien au Liban.

Son ambition est d’être un jour Premier ministre, alors que la communauté sunnite au Liban connait une grave crise de leadership…

Melhem Khalaf, en quête de médiatisation 

Cet avocat chrétien âgé de 60 ans, ancien bâtonnier de l’Ordre des avocats de Beyrouth, est élu dans la circonscription de Beyrouth II. Sans doute le pire responsable du barreau qu’a connu le Liban. C’est ainsi qu’il avait organisé une conférence sur la fin du Liban confessionnel en privilégiant le dialogue avec les chefs religieux. 

Fondateur de l’ONG libanaise Offrejoie dans les années 1980 où il a réussi,  Melhem Khalaf qu’on dit proche de Nabih Berri, ce vieux routier qui reste le Président du Parlement, est un personnage médiatique, sous le feu des projecteurs sur de nombreux dossiers dont l’explosion dans le port de Beyrouth. Il a notamment été au cœur de l’actualité en juillet 2020, lorsqu’il a proposé une « task force » pour résoudre l’enquête.

Najat Aoun Saliba, femme et écolo !

Membre du parti « Taqqadom » (« Progrés ») comme Marc Daou (voir ci dessous), elle est élue députée en 2022 sur l’un des sièges maronites de la circonscription de Chouf-Aley sur une liste de la société civile. 

Très compétente et investie, cette grande spécialiste de l’environnement est professeure de chimie et directrice de l’Académie de l’environnement à l’Université américaine de Beyrouth . Après avoir cafouillé dans ses premières interventions politiques, elle s’est concentrée en priorité sur les droits des femmes, après avoir milité à l’association « Fifty-Fifty », en faveur de la parité, ainsi que  sur lles dossier de ’environnement.

Marc Daou, le consensus oui, mais sans le Hezbollah

Candidat à l’un des sièges druzes de Aley, Marc Daou a réussi à s’imposant face à Talal Arslane, l’adversaire historique de Walid Joumblatt. D’où les rumeurs maveilantes sur l’aide qu’il aurait reçu du clan Joumblatt

Beau parleur et très populaire, le député issu des mouvements de contestation d’octobre 2019, revendique un positionnement anti Hezbollah. Lors d’un premier vote pour la Présidentielle, il a voté pour Salim Eddé, dont la famille a créé une entreprise informatique florissante et qui a créé un musée de minéraux. » Nous sommes libres de choisir la personnalité qui nous convient, a précisé Marc Daou, nous nous dirigeons vers un vide présidentiel, il est nécessaire de créer un nouveau consensus politique ».

Elias Jaradé, une victoire emblématique.

Candidat grec-orthodoxe de la « thawra », Elias Jaradé  élire député sur la même liste que Firas Hamdane (voir ci dessous).

Ce chirurgien ophtalmologiste de 55 ans de talent a réussi à conquérir ce siège face au tandem chiite, le Hezbollah et le mouvement Amal qu’il ménage pourtant dans ses déclarations. C’est sans doute l’élu qui a remporté la victoire la plus significative au coeur de ce Sud Liba, fief du Hezbollah jugé imprenable

Originaire d’un village non loin de la frontière avec Israël, cet élu modeste mais percutant s’est expatrié pendant une quinzaine d’années aux Etats-Unis, en Irak et à Dubaï. Il est revenu en 2016 au Liban et s’est fait élire député afin de « venir en aide à un pays qui agonise ».

Firas Hamdane, sur la ligne de front

Firas Hamdane a été élu dans la circonscription du Liban-Sud III, après avoir acquis une grande popularité après avoir été blessé  lors d’affrontements avec la police du Parlement le 8 août 2020 à l’occasion de la « manifestation de la colère », après l’explosion sur le port de Beyrouth. C’est la garde personnelle du Président du Parlement, le chiite Nabih Berry, qui l’a agressé.

Après une opération à cœur ouvert, il a survécu et a remporté un siège en mai 2022 dans le Sud du Liban. Il dot beaucoup Il est l’un des plus jeunes députés à siéger au Parlement.

Paula Yakoubian, la Léa Salamé du Liban.

D’origine arménienne et l’épouse d’un homme d’affaires d’origine palestinienne basé à Genève, cette ancienne présentatrice de la télévision de Rafiq Hariri a une tète bien faite, une belle énergie et un look séduisant. Ce qui lui vaut d’être très populaire.

Elle a par ailleurs déjà occupé en 2018 un fauteuil de député à Beyrouth, avant de démissionne, comme neuf autres élus,r après l’explosion du Port pour dénoncer l’incurie du gouvernement.

On en attendait beaucoup compte tenu de son passé de députée. Mais elle se tient à l’écart des députés du changement. Son positionnement politique est ambigu, compte  tenu de ses liens avec le mouvement du 14 mars, hostile à l’alliance du Hezbollah et du CPL de l’ex Président Aoun. 

Halima Kaakour, 

Très proche de Paula Yacoubian, cette sunnite engagée est une des personnalités les plus prometteuses de la nouvelle vague d’élus. Dorénavant élue sur le siège sunnite du Chouf, Halimé Kaakour, 46 ans, est une féministe engagée. Elle a par ailleurs été professeure en Droit et Sciences politiques à l’université libanaise de Saïda. 

La nouvelle élue souhaite notamment axer ses priorités sur les droits de la femme libanaise Le poste de cheffe de gouvernement ne lui déplairait pas..

Cynthia Zarazir, la croisée anti banques

Quadragénaire élue sur la liste de la contestation dans la circonscription de Beyrouth I sur un siège des « minorités »et Beyrouthine originaire de Baabda, elle a fait ses débuts au sein du Courant patriotique libre (CPL), le parti du président Aoun, avant de rompre avec lui à l’âge de 24 ans. Elle a réussi à obtenir le versement des 8 500 USD qu’elle demandait à retirerde ses comptes en vue de financer un acte médical, après avoir effectué un sit-in devant les portes de la succursale de la Byblos Bank.

Yassine Yassine, un sunnite fortuné.

Élu sur la principale liste de la contestation dans la circonscription de la Bekaa, un fief du Hezbollah, cet homme d’affaires, débarqué des États Unis peu avant le scrutin, est un sunnite pratiquant. Le genre à ne pas s’asseoir pas à une table où l’on sert du vin.

La victoire de sa liste la permis de détrôner le vice-président du Parlement libanais, Elie Ferzli, un grec orthodoxe bras droit de Nabil Berri, le patron de Hamal, un des deux mouvements chiites..

Rami Fanj, un sunnite oecuménique

Ce médecin courtois, très présent dans les mobilisations et apprécié dans les milieux d’opposants, s’est fait élire député sur un siège sunnite de Tripoli, la capitale du sunnisme située au Nord du Liban. Il a accepté l invitation récente  du Mufti comme celle de l’ambassadeur séoudien

Waddah Sadek, l’ami des Hariri

Venant de Jordanie et naturalisé libanais, Waddah Sadek est élu député de la circonscription de Beyrouth II sur la liste « Beyrouth le changement ». Directeur exécutif du parti « Khatt Ahmar » (« Ligne rouge ») qu’il a lancé en 2019 lors du soulèvement populaire libanais, ce beau parleur  bénéficie d’une expérience dans le marketing. Il s’est mis successivement au service des anciens Premiers ministres Rafic et Saad Hariri.

Son principal objectif est de faire du Liban un « pays parfait ». Il plaide notamment pour un renforcement des institutions de l’État afin d’affaiblir le poids du Hezbollah au Liban.

Michel Doueihi, sans concessions !

Élu député dans la circonscription de Zghorta avec la coalition politique Chamalouna (« Notre Nord »), Michel Doueihi a bousculé tous les pronostics. Il s’est s’imposé dans un district où deux grandes familles de chrétiens maronites se répartissent généralement les voix:les Frangié et les Moawad. L’objectif principal de Michel Douelhi est d’empêcher les représentants de ces deux clans familiaux de devenir le futur Président duLiban

Après avoir claqué la porte du groupe parlementaire du « changement », cet élu impatient a tenté de recoller les morceaux. Il a ainsi proposé  que le groupe soit transformé  » en « un rassemblement de dialogue mensuel ». Ce qui a été refusé. » Quoiqu’il en soit, a-t-il conclu, nous resterons en bons termes et veillerons à coordonner et collaborer au sein de la Chambre « .

Si ce n’est pas de facto un faire part de décès, cela y ressemble fort!

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)