Lacrymo et arrestations aux portes des églises du Gabon

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Dimanche matin, les églises du Gabon ont été le théâtre d’une scène surréaliste, découlant du bras de fer engagé entre l’Etat et le clergé : la présence massive de forces de défense et de sécurité lourdement armées barrant le passage des lieux de culte à des fidèles en prière.

La Conférence épiscopale du Gabon avait en effet annoncé la réouverture unilatérale des églises pour ce 25 octobre au lendemain de la rentrée administrative, après des mois de fermeture pour cause de Covid-19, tandis que le gouvernement continuait de vouloir imposer la date du 30. Le Président Ali Bongo ayant affirmé, à cet égard, qu’il ne « reculerai(t) devant aucune décision pour protéger les Gabonais (es), en particulier sur le plan de la santé. »

Cette raideur des autorités reste relativement énigmatique, le Gabon ayant été peu touché par l’épidémie, sauf s’il faut y voir une crispation à l’égard d’une Eglise de plus en plus critique à l’égard du pouvoir.

Finalement, le face à face de ce dimanche était, de part et d’autre, une démonstration de force. Partout, obéissant aux ordres de mobilisation dès le 24 octobre des forces de défense et de sécurité « pour surveillance et sécurisation des lieux de culte », police et gendarmerie étaient présentes en masse sur les axes menant aux églises ou même à l’intérieur des concessions de ces dernières pour empêcher l’accès aux portes.

De nombreuses vidéos en attestent, montrant des catholiques bien habillés en train de chanter des chants sacrés devant les barrages de police et, parfois, des jets de grenades lacrymogènes.

Parfois, comme dans l’église Sainte-Thérèse d’Angone à Oyem, les forces de l’ordre sont entrées à l’intérieur du bâtiment où les fidèles étaient déjà rassemblés pour les faire sortir de force. Le même scénario s’est déroulé à Mekambo, dans l’Ogooué-Ivindo ainsi qu’à Franceville, où les forces de sécurité en ont profité pour s’emparer d’un leader syndical, Marcel Libama, finalement relâché par la suite, ainsi que d’un prêtre. A Libreville, les grands axes conduisant à la cathédrale ont été bloqués et l’archevêque Jean-Patrick Ibana a prononcé son homélie entouré d’une poignée de prêtres et de fidèles, le reste de la foule étant bloqué à l’extérieur. Toujours dans la capitale, à l’église de Saint-André, le prêtre a été arrêté alors qu’il venait accueillir la foule.

Ne pas résister, ne pas céder à la violence

Le mot d’ordre de ne pas résister ni céder à la violence a été respecté mais des fidèles, y compris âgés, ont été parfois molestés, blessés ou arrêtés. Le bilan était en cours d’évaluation dimanche soir.

Le choc est grand dans la communauté catholique, qui représente à peu près 80% de la population gabonaise. « On pensait que la police ferait acte de présence mais on ne s’attendait pas à des violences, surtout pas dans les lieux de culte. D’autant plus que l’Eglise et l’Etat sont liés par des accords cadre qui garantissent totalement l’inviolabilité des lieux de culte », a expliqué à Mondafrique Bruno Ondo, coordinateur de la plateforme Génération Nouvelle.

Cependant, la mobilisation des fidèles sur tout le territoire, en dépit des menaces de recours à la force diffusées depuis plusieurs jours, peut être analysée comme un succès du côté de l’Eglise. Bruno Ondo estime qu’il s’agit d’une action « pas seulement religieuse mais éminemment politique » contre un système «qui veut museler les libertés. »

L’évêque d’Oyem et l’archevêque de Libreville, très engagés dans le mouvement, ont été fêtés en libérateurs. L’évêque d’Oyem a fait sonner les cloches et le tamtam, ovationné par la foule. L’archevêque de Libreville a, lui, dans son homélie quasi solitaire, remercié « tous les chrétiens qui ont bravé les chars et les hommes armés pour venir simplement à la prière. » Plus politique, il a poursuivi en ces termes : « Dans notre pays le Gabon, depuis près de cinquante ans, on a semé le trouble, sous prétexte de la paix et maintenant de la Covid-19. Mais le Seigneur nous permet de voir clair.(…) L’Etat qui ne respecte pas la foi des citoyens, ou pire encore, qui les empêche de vivre leur foi, est un Etat qui perd toute sa légitimité. »

Bruno Ondo s’est félicité de cette évolution estimant que « pour la première fois, les Gabonais se sont rendu compte que la peur n’a plus droit de cité, notamment auprès des communautés chrétiennes. »

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