La relation inégale entre la Chine et l’Afrique de l’Ouest

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L’Afrique de l’Ouest est la grande perdante des relations commerciales qui se sont intensifiées avec la Chine. Une chronique de Loup Viallet

 Publié en août dernier, le Rapport sur le commerce extérieur de l’Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA) en 2017  de la Banque Centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) est très précis sur la réalité des échanges commerciaux de ce groupe de huit États ouest-africains, composé de la Côte d’Ivoire, du Sénégal, du Burkina Faso, du Mali, du Togo, du Bénin, du Niger et de la Guinée-Bissau. Il nous permet de répondre à un certain nombre d’idées reçues et d’identifier de nouvelles menaces.

D’un point de vue économique, l’expression ‘‘pré carré français’’ n’a plus aucune signification dans cette partie du monde qui fut l’Afrique Occidentale Française, dans ces États dont la majorité étaient encore des marchés protégés en 1960. Les relations avec la France se sont complètement transformées : les échanges avec l’ex métropole sont désormais les plus équilibrés des États de l’UEMOA.

A l’inverse, un grand déséquilibre commercial existe avec la République Populaire de Chine : la stratégie « gagnant-gagnant » (‘’win-win’’) a donc un gagnant et des perdants. En Afrique enfin, les meilleurs débouchés des États d’Afrique de l’Ouest se font avec l’Afrique centrale, particulièrement avec la CEMAC, c’est-à-dire l’autre zone franc.

Ce que nous enseigne le Rapport sur le commerce extérieur de l’UEMOA en 2017 (BCEAO)

 Source : Rapport sur le commerce extérieur de l’UEMOA en 2017, août 2018, Direction Générale de l’Économie et de la Monnaie, Banque Centrale des États d’Afrique de l’Ouest.

Lien :https://www.bceao.int/sites/default/files/2018-11/Rapport%20sur%20le%20commerce%20ext%C3%A9rieur%20de%20l%27UEMOA%20en%202017.pdf

  Le solde de la balance des biens et des services de l’UEMOA est déficitaire depuis dix ans (en 2017 ce déficit se porte à -6,4% du PIB des États-membres). Le déficit de la balance des services est beaucoup plus prononcé et inquiétant que celui de la balance des biens (-5,9% du PIB contre -0,5% du PIB), qui vise l’équilibre. Les échanges de l’UEMOA semblent plus inégaux avec l’Asie (déficit de -3,5% du PIB) qu’avec le reste du monde : leur solde commercial est excédentaire sur le continent africain (+2,4% du PIB) et presque à l’équilibre avec l’Europe (-0,1% du PIB, dont zone euro -2,2% du PIB). La France et la Chine sont incontournables dans les échanges de l’UEMOA, mais avec des profils très différents : les échanges avec la France sont équilibrés, la France achète autant qu’elle vend à l’UEMOA, tandis que la République populaire vend sept fois plus que ce qu’elle achète en Afrique de l’Ouest.

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   Du point de vue des exportations, les États du continent européen sont les premiers destinataires des produits de l’UEMOA (44,1% du total ; valeur 11,2 Md€), devant les États africains (26% du total ; valeur :  6,6 Md€) et les États asiatiques (20,5% du total ; 5,2 Md€).

   En Europe, 10 pays forment les principaux clients de l’UEMOA. On peut les partager en deux groupes, qui se partagent à peu près équitablement les ventes de l’Union sur le continent.  Le premier est composé de pays qui possèdent chacun une monnaie nationale, mais qui bénéficient de la fixité des taux de changes entre FCFA et l’euro :  la Suisse (1ère cliente européenne de l’UEMOA, qui concentre 15,1% de ses exports ; valeur : 3,8 Md €) le Royaume-Uni, la Pologne. L’autre groupe de clients est situé dans la zone euro, où un État sur trois environ (7 membres sur 19) commerce avec l’Union et profite de l’absence de coûts liés au change entre les deux monnaies. On y retrouve d’abord les Pays-Bas (2e client de l’Union, 7,7% du total ; valeur : 1,9 Md€), puis la France (3e client de l’Union, 6% du total ; valeur : 1,5 Md €), dont le poids dans la valeur des exportations de l’Union est proche de celui de l’Inde (1er client de l’Union en Asie ; valeur : 1,3 Md €). Enfin, à des niveaux assez comparables, l’Espagne, la Belgique, l’Italie, l’Allemagne, la Grèce. En moyenne, ces États sont pour l’UEMOA des clients aussi importants que la Chine, qui achète 1,6% de ses exportations, pour une valeur de 400 millions d’euros.

   En Afrique, l’Union connaît un excédent commercial deux fois supérieur avec le Ghana, les pays de la CEMAC, l’Afrique du Sud qu’avec d’autres pays de la CEDEAO (Nigéria, Gambie..). La répartition de ces débouchés interroge les projets d’intégration de l’UEMOA dans la CEDEAO au profit de relations commerciales plus développées avec l’autre zone franc d’Afrique centrale.

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Du point de vue des importations, la Chine est le premier fournisseur de l’Union (14,8% du total des imports ; valeur : 4,7 Md €), mais, dans l’ensemble, l’UEMOA achète plus aux États du continent européen (42,5% du total des importations ; valeur : 13,6 Md €) qu’aux États asiatiques (37,1% du total des imports ; valeur : 11,8 Md €). L’Afrique est la troisième source des importations de l’Union (12,6% du total ; valeur : 4 Md €).

   Comparativement aux exportations, qui se divisent assez équitablement en Europe entre membres de la zone euro et non-membres (sterling, zloty, franc suisse), les importations de l’Union en Europe semblent particulièrement concentrées dans la zone euro, qui concentre 33,2% de leur total, pour une valeur de 10,6 Md €. A l’intérieur de cette zone, la France représente 14,2% des importations de l’Union, pour une valeur d’1,5 Md €.

   En Afrique, les principaux pays fournisseurs de l’Union sont le Nigeria et le Ghana, avec des parts respectives estimées à 74,1% (2,96 Md €) et 24% (0,96 Md €) de leurs achats extérieurs africains.

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10 Constats :

  • Les produits de l’Union sont exportés autant en zone euro qu’ailleurs en Europe, mais ses importations en provenance du continent européen proviennent d’abord de l’eurozone.
  • La France est la 3e destination de exportations de l’Union sur le continent, devant l’Inde.
  • Ensemble, les Européens sont les premiers partenaires commerciaux de l’Union, dont les échanges ciblent particulièrement la zone euro et la France . Séparément, la Suisse est le premier client de l’Union et la Chine son premier fournisseur.
  •  La Chine achète autant de produits à l’Union que la Grèce, deux clients quatre fois moins importants que la France. A l’inverse Les importations chinoises dans l’UEMOA ont une valeur trois fois plus élevées que les importations françaises.
  • La France importe autant qu’elle exporte dans l’UEMOA, pour une valeur totale de 3 Md €
  • Les importations chinoises dans l’UEMOA ont une valeur trois fois plus élevées que les importations françaises.
  • La CEMAC assure plus de débouchés à l’UEMOA que la CEDEAO (que le Nigéria).
  • L’Union est un débouché pour le Nigeria, mais l’inverse n’est pas vrai, alors que les relations commerciales avec le Ghana vont dans les deux sens.
  • De tous les États de l’Union, la Côte d’Ivoire est la seule à dégager un excédent commercial (+3,8% du PIB, positif depuis 10 ans). Hormis la Guinée-Bissau, à l’équilibre, l’ensemble des autres États-membres de l’Union ont contribué au déficit commercial de la zone, Sénégal en tête (-2,4%).
  • La Côte d’Ivoire et le Sénégal sont les deux premières destinations des échanges externes et internes de l’Union.
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