Liban, la médiation du ministre qatari, Mohamed Al Thani

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Le vice-Premier ministre et ministre des A.E. du Qatar, cheikh Mohammed ben Abdel Rahman al-Thani, s’entretient à Beyrouth avec les dirigeants libanais, marquant un retour des pays du Golfe sur la scène politique du Liban.

Une chronique de Michel Touma

Le long et difficile processus devant conduire à la formation d’un nouveau gouvernement au Liban demeure toujours dans l’impasse du fait des divergences entre le président Michel Aoun et le Premier ministre désigné Saad Hariri. Mais au cours des derniers jours, le Liban a été au centre d’intenses (et subites) démarches arabes et internationales au plus haut niveau, entreprises aussi bien à Beyrouth que dans plusieurs autres capitales au niveau des pays décideurs.

Dans le même temps, le brillant vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères du Qatar, cheikh Mohammed ben Abdel Rahman al-Thani, effectue depuis mardi une visite inopinée à Beyrouth où il a été reçu par le président Aoun, le chef du législatif Nabih Berry et le chef du gouvernement démissionnaire Hassan Diab. Au menu de ces entretiens : la nécessité de mettre sur pied dans les plus brefs délais une nouvelle équipe ministérielle.

Dans le contexte actuel de la crise libanaise et de la présente conjoncture moyen-orientale, la visite du chef de la diplomatie qatari au Liban revêt une importance particulière. Elle marque d’abord un retour politique des pays du Golfe sur la scène libanaise après une longue période d’absence et de désintérêt (du moins public et officiel) à l’égard de la situation au Liban.

Cette visite coïncide ainsi avec le retour à Beyrouth, de manière concomitante, de l’ambassadeur d’Arabie saoudite, Walid Boukhari, au terme d’un long congé « diplomatique » qui reflétait le vif mécontentement de Ryad au sujet de la passivité des dirigeants libanais face à l’influence grandissante, et tentaculaire, du Hezbollah pro-iranien dans la vie politique libanaise, notamment au niveau des différents échelons du pouvoir et au sein de certaines administrations publiques.

Le Hezbollah au coeur de la crise

C’est cette mainmise du Hezbollah, avec ce qu’elle implique comme multiples conséquences aussi bien locales, que régionales et même internationales, qui est au cœur de la profonde crise socio-économique et institutionnelle dans laquelle se débat le Liban depuis plus d’un an et demi.

Rien d’étonnant que la démarche de cheikh Mohammed ben Abdel Rahman al-Thani en direction du pouvoir libanais ait donné lieu, d’emblée, à toutes sortes de supputations à Beyrouth. Certains milieux de l’opposition anti iranienne ont ainsi mis en garde contre tout projet de conférence de Doha 2, en allusion à la conférence de Doha qui s’était tenue en 2008 en présence de tous les leaders libanais afin de sortir le Liban d’une (autre) impasse politique dans laquelle il se trouvait également à l’époque. Cette conférence de Doha s’était soldée dans la pratique par la conclusion d’un accord qui avait renforcé sensiblement la position du Hezbollah et dont les termes étaient, en outre, en contradiction avec certaines dispositions de la Constitution. D’où l’empressement de certains courants de l’opposition de rejeter d’office tout projet de conférence de Doha 2 de peur qu’elle n’aboutisse à une consolidation, voire à un accroissement, de l’emprise du Hezbollah sur le pouvoir.

Les assurances qataries

Conscient sans doute de ces appréhensions, le ministre qatari a souligné, en réponse à une question à sa sortie du palais présidentiel, mardi, qu’une conférence regroupant tous les protagonistes libanais n’était pas à l’ordre du jour. Il a toutefois mis l’accent sur la nécessité de former un nouveau gouvernement libanais dans les plus brefs délais, précisant qu’il s’agissait là d’une condition sine qua non à l’octroi d’une aide économique au Liban afin de lui permettre d’amorcer une sortie de crise.

Cette position qatarie rejoint d’ailleurs sur ce plan celle des autres pays du Golfe et de la communauté internationale, dans son ensemble. Cela explique que le ministre qatari a tenu à préciser, sur le perron du palais présidentiel, que sa démarche est complémentaire à l’initiative française lancée en août dernier par le président Macron après l’apocalyptique explosion du 4 août au port de Beyrouth.

Mohammed al-Thani, un rôle décisif

Est-ce à dire que le Qatar entreprend, ou plutôt encadre, une initiative, de concert avec les pays du Golfe et d’autres capitales arabes et occidentales afin de stimuler une solution durable qui se fait trop attendre ? La question a vite été soulevée à Beyrouth par divers milieux locaux, se basant à ce sujet sur plusieurs facteurs qui pourraient créditer cette thèse. Nombre d’observateurs relèvent notamment que le rôle crucial joué par cheikh Mohammed al-Thani dans la gestion du dernier conflit entre Doha et les autres pays du Golfe a illustré les qualités de médiateur et de bon négociateur du ministre qatari.

Cet atout est dans le cas présent renforcé encore davantage par la récente réconciliation entre le Qatar et ses voisins du Golfe, sans compter que l’émirat entretient des relations cordiales avec l’Iran, ce qui ne manquerait pas de faciliter une éventuelle médiation au niveau du dossier libanais.  

Les démarches de Hariri

Dans l’attente que se décante de façon plus claire la véritable portée de l’initiative de Doha, force est de relever que Saad Hariri a entrepris de son côté, de manière concomitante, une série de démarches dans plusieurs capitales étrangères. C’est ainsi que ce représentant de la communauté sunnite  est arrivé dans la journée de mardi à Paris où il devrait être reçu mercredi par le président Emmanuel Macron et d’autres hauts responsables français.

Au cours des dernières semaines, il s’est ainsi entretenu avec les dirigeants des Emirats arabes unis, de Turquie et d’Egypte, en sus de la visite entamée hier, mardi, à Paris. Ces différentes démarches ont été axées sur les moyens d’accélérer la formation du gouvernement au Liban afin que le vaste chantier de redressement et de reconstruction puisse être, enfin, lancé.

Les contacts entrepris sur ce plan par le Premier ministre désigné sont d’autant plus vitaux qu’il y a urgence en la matière. Ce point a été soulevé lors du récent entretien téléphonique que le président Macron a eu avec le président Joe Biden. Les deux dirigeants ont d’ailleurs appelé explicitement à la mise sur pied rapidement d’un nouveau gouvernement libanais.

La gravité de la situation a en outre été souligné il y a quelques jours par le pape François qui a mis en garde, lors d’une réunion avec des ambassadeurs, contre la perte de « l’identité du Liban » (comprendre son pluralisme sociocommunautaire) si aucune solution solide et durable n’est trouvée pour mettre un terme à la crise actuelle.   

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