La mauvaise humeur d’Alger contre Paris

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La venue à Alger du Premier ministre français, Jean Castex, samedi 10 avril, est annulée par l’Algérie « pour cause d’agenda ». En fait l’initiative de quelques députés d’ « En Marche », le mouvement d’Emmanuel Macron,  en vue de créer « un comité » au Sahara occidental expliquerait le report de la visite ministérielle

Jean Castex tenait beaucoup à ce déplacement à Alger, remis trois fois et enfin reprogrammé le samedi 10 avril, pour exister un peu sur le plan international. Les deux premiers ministres français et algérien devraient se réunir au sein du « Comité intergouvernemental de haut niveau » (CIHN) afin de jeter les jalons d’une coopération renforcée. Une trentaine de chefs d’entreprise avaient été invités à ce déplacement. Une dizaine de ministres -ceux de la Défense, des Affaires Étrangères et de l’Intérieur notamment- y participait également.

 

Le Sahara, sujet ultra sensible

Cette embellie attendue semble avoir été contrariée par une initiative de quelques élus de « La République En Marche » sur le Sahara occidental. Le parti d’Emmanuel Macron a affirmé en effet, par la voix d’une de ses députées, que «La République En Marche se réjouit tout particulièrement de la création d’un comité à Dakhla ». Lequel se situe, a ajouté l’élue, « dans les provinces du Sud marocain», affirmant ainsi son attachement à la marocanité du Sahara.

Ces quelques « Macronistes » promettaient également de faire le déplacement à Dakhla, rapport le site marocain Maghreb Intelligence, pour inaugurer formellement ce nouveau comité dès que les conditions sanitaires le permettront. Cette démarche engage-t-elle l’ensemble du parti du Président français? La France s’apprête-t-elle à emboîter le pas aux Etats-Unis et à reconnaître la souveraineté du Maroc» sur le Sahara Occidental? D’après le site Algérie Patriotique, proche de l’institution militaire, Alger estime possible le risque d’un tel revirement. À moins que le report de la visite de Jean Castex ne serve qu’à masquer, face à une opinion publique algérienne nationaliste, l’actuelle volonté d’Alger de se rapprocher de Paris. Les ponts en effet ne sont pas coupés entre les deux pays, loin d elà !

Dans un interview à Canal Algérie, l’ambassadeur d’Algérie à Paris n’a-t-il pas déclaré: «Nous sommes certains d’un côté comme de l’autre, a-t-il dit, que des lendemains meilleurs nous attendent, que nous avons besoin de travailler ensemble, que nous avons besoin de nous comprendre».

Une visite peut en cacher une autre

La mauvaise humeur d’Alger n’a pas pour effet de geler totalement la coopération entre la France et l’Algérie, du moins sur le plan sécuritaire. Le jeudi 8 avril, le chef d’état major français, le général François Lecointre, rencontrait son homologue algérien, le général Saïd Chengriha. Au menu de leurs échanges, figuraient le dossier des essais nucléaires français à l’époque coloniale et la coopération régionale. La France en effet cherche à trouver une porte de sortie au Mali et à reprendre pied en Libye avec l’aide de la diplomatie algérienne.

Cette rencontre Lecointre-Chengriha envoie un signal clair: les affaires sérieuses se traitent entre militaires. Le reste, y compris la visite d’un Premier ministre français, est secondaire. Tout comme importe peu, aux yeux des services algériens, la tentative d’Emmanuel Macron de travailler à un rapprochement des mémoires entre les deux pays, via notamment les propositions du rapport de Benjamin Stora. Tout juste avant la visite alors programmée de Jean Castex, le général Chengriha avait évoqué, au mépris de la réalité historique, « les millions de martyres de la guerre d’indépendance ». Ce qui constituait un sérieux bras d’honneur diplomatique aux efforts de l’Élysée en matière de réconciliation mémorielle.

Le Maréchal Sissi, ce modèle !

Au delà, le rapprochement entre Paris et Alger passe pour les services algériens, qui restent le coeur du pouvoir, par un accord global sur le plan sécuritaire. L’Algérie est prête à aider la France, y compris militairement, à se désengager du Sahel.Le chef d’état-major de l’armée algérienne, Saïd Chanegriha, a mis en exergue lors de cette rencontre les « énormes efforts » consentis par l’Algérie « en vue de concrétiser la stabilité dans les pays de l’espace méditerranéen », à travers notamment « l’adaptation des dispositifs militaires tout au long des frontières », selon ses propos rapportés par l’agence officielle Algérie Presse Service (APS). « L’Algérie a des potentialités réelles en matière opérationnelle et en matière d’interopérabilité, en particulier dans le domaine de la lutte contre le terrorisme et la sécurité maritime », confirme au journal Le Monde une source militaire française proche du dossier

En échange, Paris doit accepter de couvrir la tentative d’Alger de contenir la pression d’un Hirak qui serait, selon le pouvoir algérien, sous la coupe des islamistes. À la France donc de défendre l’Algérie au niveau européen, de désamorcer l’action des ONG et de coopérer avec le pouvoir algérien dans la lutte contre les opposants réfugiés sur le sol français et actifs sur les réseaux sociaux.

Au fond, les militaires algériens rêvent de bénéficier de la part des Français d’un traitement comparable à celui qu’Emmanuel Macron et  Jean Yves Le Drian réservent au maréchal Sissi, le dictateur égyptien qui peut impunément piétiner les droits humains élémentaires dans son pays. Au nom, forcément, de la lutte contre le terrorisme. 

Dans une telle perspective, le report de la visite de Jean Castex pour la quatrième fois est juste un non événement.  

 

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)