La légende du fleuve Sénégal

La légende du fleuve Sénégal commence ici, dans l’actuel Mali, au milieu de cette enfilade de vallées, épousant les premiers méandres dès les marches des monts Manding, face au plateau du Fouta-Djalon. En cette fin d’octobre, la saison des pluies vient de se terminer, les vallons encore verdoyants s’échouent aux pieds de collines arides semées de mégalithes de silex noir, juste posés sur des monticules de terre rouge sang, semblables à une forêt de champignons magiques. C’est le sanctuaire des derniers cynocéphales, rares rescapés avec les hyènes et les écureuils gris d’une faune giboyeuse détruite par la déforestation et la prolifération des armes automatiques, nouvelles pépites d’un trafic juteux dans les pays voisins, la Côte d’Ivoire, le Liberia ou la Sierra Leone.

Dans ce décor toujours intact de chanson de geste, sous le regard bienveillant d’une armée de baobabs millénaires, s’étend le haut bassin du fleuve Sénégal et celui de son cousin le Niger, les deux artères qui irriguent le cœur de l’Afrique de l’Ouest. Sur les pistes de latérite, se sont croisé aventuriers, explorateurs ou encore éclaireurs de l’armée coloniale depuis le début du 17ème siècle. Certains comme René Caillé, le découvreur de Tombouctou et Mungo Park, le précurseur de l’anthropologie africaine, y trouvèrent la postérité ou la mort. Français, Anglais ou Allemands, les Européens se disputeront les richesses de la région jusqu’au Traité de Berlin en 1885.

Un article de Jean-Jacques Mandel

 

C’est un territoire de riches pâtures sillonné depuis des siècles par des bataillons de bergers nomades, fiers musulmans prosélytes et vecteurs de l’Islam en ces contrées farouchement animistes. Des Peulhs, que l’on dit originaires de l’ancienne Nubie. Armés de leurs longs bâtons, suivis de leurs troupeaux de milliers de zébus et de moutons, ils forment, comme dans l’imagerie biblique, de longs convois poussiéreux avec femmes, enfants et chiens, animaux de bât et charrettes surchargées de calebasses de lait, de chevreaux, d’agneaux et de nourrissons endormis roulés dans des couvertures de laine. Surveillés en permanence du haut des cieux par des escouades de milans noirs et de vautours qui guettent la bête malade ou isolée, ils alternent bivouacs et campements de longue durée. Et rejoignent sporadiquement les rives grasses du fleuve en empruntant les sentes dessinées au cordeau, frontières millimétrées, entre les hectares de maïs, de mil, de sorgo ou d’arachide qui jouxtent les villages oasis s’étendant sur tout le pays Soninké.

Les Soninkés ou Sarakollés sont, comme les Bambaras, leurs voisins cousins, des Malinkés, autrement dit des Mandingues, héritiers des majestueux empires du Ghana et du Mali, phares de la civilisation médiévale de l’Ouest africain, qui ont régné,du 10ème au 19ème siècle, sur cette géographie sahélienne s’étendant du golfe de Guinée aux lisières du Sahara. Ces vaillants cultivateurs de la décrue, habitués depuis des siècles aux « navétanes », les migrations saisonnières synchronisées aux crues du fleuve pour cultiver de l’arachide, sont devenus au fil des siècles les pionniers aventuriers du commerce au long cours. Qui les a menés, suivant les courbes du fleuve qui se jette 1000 Kms plus loin dans l’Océan Atlantique, à St Louis du Sénégal et Dakar. Direction les mines de diamant de l’Afrique Centrale ou les ports de l’Europe. Dans les années soixante, ce sont ces Soninkés qui formeront près de 90% des travailleurs immigrés d’Afrique noire en France, concentrés près de la capitale. Embauchés dans la voierie, ouvriers à Renault Billancourt, Citroën Aulnay ou Talbot Poissy quand ils ne sont pas exilés momentanément dans les cartonneries du Nord de la France. Ils se regroupent entre eux, par villages, dans les foyers parisiens. En 1968, 85% de ces migrants proviennent de la région du fleuve : un petit triangle de quelques centaines de km2 entre les villes de Boghé en Mauritanie en face de Podor au Sénégal, Nioro et Bafoulabé au Mali!

Depuis Kayes la deuxième ville du Mali, en cette fin d’hivernage, il faut dix heures de 4X4 sur une piste infernale pour rejoindre le berceau du fleuve à peine distant d’une centaine de kilomètres. A 200 km à l’est de la frontière du Sénégal, voici Bafoulabé, le dernier paradis des hippopotames. C’est le lieu de naissance officielle du fleuve Sénégal dans la rencontre des eaux de ses deux affluents venus de Guinée, le Bafing et le Bakoye. En malinké, Bafoulabé signifie « là où deux fleuves coulent sans se mélanger », Bakoye « l’eau couleur de lait » et Bafing « l’eau couleur du henné ». Et il est vrai, comme l’affirme la tradition orale, que les eaux des deux affluents sont de teintes différentes et mettent un certain temps avant de se mélanger en aval de la cité pour donner au fleuve sa couleur noisette. 
Saint Louis et fleuve Sénégal, Sénégal

La nuit tombe sur la vieille préfecture africaine qui connut sa splendeur au temps des Colonies. Siège historique d’une des premières écoles de « fils de chefs » d’où sortirent des hommes politiques héros de l’Indépendance, elle est aujourd’hui, isolée, privée d’électricité transformée en ville fantôme ; délaissée au profit de sa jumelle Mahina, distante d’à peine cinq km qui a la chance d’être une gare incontournable sur la ligne du « rapide » Dakar à Bamako. En attendant l’arrivée promise et sans cesse reportée du macadam salvateur, Bafoulabé s’est donc endormie. Ce soir, même le bac moderne qui la désenclave est hors-jeu. Gros lamentin d’acier déjà rouillé, il gît cinq cents mètres en aval, le flanc couché sur un banc de limon. Emporté par les crues une semaine auparavant ! Au grand bonheur des piroguiers devenus du coup indispensables.

Avec la fumée des braseros et les lueurs vacillantes des lampes à pétrole, me revient alors en mémoire les premières paroles d’une mélodie vieille comme le fleuve. Un blues triste comme ceux que charrie le Mississipi. « Bafulabé Mali Sadio », l’ancêtre du blues mandingue. Une vieille chanson paysanne reprise avec ferveur à l’heure des Indépendances par les orchestres fraîchement électrifiés et qui deviendra dans les années 1960-1970 l’ode à la décolonisation chantée sur tout le continent par Kouyaté Sorry Kandia, le héraut guinéen de l’épopée mandingue sur vinyle. Car si la navigation du fleuve fut le garant de l’hégémonie des royaumes et la pérennité d’une riche culture traditionnelle, elle signa leur mort rapide dès la fin du 19ème siècle en permettant l’intrusion massive de la troupe française et de ses canons mortels.

« I yé Mali Sadio/Bafulabé Mali sadio… », dit la chanson. C’est le cri de douleur déchirant d’une jeune fille qui vivait autrefois sur la rive, face au point de rencontre des eaux. Que dit la tradition orale ? Qu’après la mort prématurée de ses premiers enfants, la mère enceinte de la jeune fille, implorant la protection des génies des eaux, vit en réponse apparaître dans le courant un tout jeune hippopotame au chanfrein et aux pattes d’un blanc délavé. « Mali Sadio », littéralement « l’hippopotame dépigmenté ». En remerciements, elle adopta le jeune orphelin et baptisa sa fille du nom de l’animal. La jeune Sadio prit ainsi l’habitude dès sa tendre enfance de venir jouer quotidiennement sur la grève avec ce mammifère homonyme au comportement extraordinaire. Métaphore d’une histoire d’amour impossible dans un monde qui change trop vite et devient intolérant. L’idylle de la belle et de la bête attira la jalousie des hommes. Celle du capitaine Sauvage, un Blanc bien nommé, gouverneur du Cercle de Bafoulabé de 1890 à 1893 et bourreau des réfractaires au travail forcé ; celle de la famille de l’amoureux de la jeune fille, éconduit au profit de l’animal ainsi que celle d’un Prince soninké en quête de gloire et de fortune, désirant faire alliance avec le colon. Malgré la vigilance mystique d’un chasseur peulh, le trio infernal assassina l’hippopotame magique lors d’un horrible guet-apens. Depuis, tous les soirs, à la nuit tombée, montent du fleuve l’écho des pleurs de la jeune fille à jamais inconsolable. « I yé Mali Sadio/Bafulabé Mali sadio… » En 2005 il fut décidé que désormais le 6 avril serait jour de commémoration annuelle du souvenir de Mali Sadio sur les rives du Bafing. A deux pas du carrefour où trône le bronze monumental à l’effigie de l’hippopotame martyr.

Cette chanson parle d’un temps où Bafoulabé la paisible fut brutalement transformé en poste avancé de la colonisation française par le capitaine Gallieni fervent adepte du travail « obligatoire ». En 1879 exactement elle devint un « avant-poste du progrès » avec ses Tirailleurs sénégalais censés protéger la pénétration l’avancée de la Civilisation jusqu’au Niger. Ce fut le dernier élément et le plus en amont d’une chaîne de forts et de postes, répartis le long des mille kilomètres du fleuve, sur la rive gauche, jusqu’à Saint Louis du Sénégal alors Capitale de l’AOF, l’Afrique occidentale française. Les plus célèbres sont entrés dans l’histoire : Médine, Bakel, Matam ou encore Podor.

Dans la banlieue de Kayes, le fort de Médine, fut bâti en septembre 1855 par Faidherbe, le tout nouveau Gouverneur du Sénégal dont dépendait la région, pour bloquer la révolte de l’empire toucouleur d’El Hadj Omar Tall. En 1857, ses troupes, armées par les Anglais, assiégeront vainement le fort français vaillamment défendu par son commandant Paul Holle, un mulâtre saint-louisien entouré d’une poignée de soldats. Et vingt ans plus tard, le 22 septembre 1878, la dernière bataille décisive et sanglante de la conquête du fleuve eut lieu à quelques kilomètres de là, à Sabouciré. Elle opposa l’armée française au reliquat des légions d’El Hadj Omar. Une victoire qui ouvrit définitivement la voie du Niger aux intérêts français.

Le fort, surplombant la courbe du fleuve, est depuis quelques mois en restauration grâce à la coopération d’une équipe du génie civil et de Compagnons français. La même qui vient de revisiter avec brio la forteresse de Podor. Une renaissance pour ce cantonnement militaire et sa fameuse tour qui hébergea une partie de l’or de la Banque de France, celui des Banques de Belgique et de Pologne durant la deuxième guerre mondiale. En 1940 en effet, le trésor de la France Libre et de ses alliés a été convoyé, in extremis en 1940, dans les cales d’un cargo depuis le port du Verdon près de Bordeaux, jusqu’à St Louis du Sénégal ! A quelques centaines de mètres, une centrale hydraulique tire sa force des sauts et des chutes d’eau qui signent la fin de la remontée fluviale pour la navigation motorisée.

Paul Holle, le héros de la résistance de Médine était porteur d’un rêve grandiose comme la plupart de ses congénères : participer au développement commercial du Haut Sénégal Niger par la production extensive d’arachide. Il avait même imaginé une flotte de barques tractées par de puissants remorqueurs pouvant effectuer six allers-retours Podor, Bakel et Médine chaque année. Des milliers de manœuvres auraient dû alors transborder l’arachide à Podor sur des bateaux à destination de St Louis et de l’Europe. Il n’eut pas le temps de voir son rêve échouer car il mourut des suites de fièvre maligne. Il est enterré dans le carré des officiers du fort de Médine. Mais Paul Holle ne fut pas le seul à fantasmer sur l’Eldorado fluvial…

La ville de Kayes connut son apogée au début du 20ème siècle avec la création du premier tronçon de train devant relier Dakar à Bamako. A cette époque une noria quotidienne de milliers d’embarcations de tout genre virevoltait devant ses berges. Elles venaient de Saint Louis et de Bakel pour transborder les marchandises à destination de Bamako et charger pour le voyage du retour des tonnes de mil, d’arachide et de gomme arabique. Le prolongement de la ligne de chemin de fer jusqu’à Dakar, via Thiès au Sénégal, sonna le glas de cette épopée. Depuis, l’Hôtel du Rail, le somptueux palace de la gare de l’ex-capitale du Haut Sénégal Niger se décrépit doucement dans le salpêtre et les toiles d’araignée. Mais, dans l’ombre de son jardin, on peut encore croiser, jouant aux dames ou sirotant une bière Gazelle, de vieux syndicalistes de la CGT du Train, artisans de la grande grève victorieuse de 1948 menée par les cheminots du Dakar-Niger pour l’égalité de leurs salaires avec celle de leurs homologues français. Une victoire célébrée dans le livre « Les Bouts de Bois de Dieu » du romancier cinéaste sénégalais Ousmane Sembene 

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Aujourd’hui la partie du fleuve située au Sénégal, communément appelée Vallée du fleuve, est la frontière naturelle avec la Mauritanie. Elle est bordée en amont par le barrage hydroélectrique de Manantali au Mali et en aval par le barrage de désalinisation de Diama à 27 km à l’est de Saint-Louis. Ces deux retenues, en transformant la plupart des traditionnelles cultures de décrue en cultures irriguées, ont modifié la gestion agricole du fleuve et le statut foncier des berges. Sur les deux rives, les petites parcelles sont devenues de grandes propriétés donnant naissance à une caste moderne de gros propriétaires peu enclins au partage avec les anciens utilisateurs semi-nomades des parcelles cultivables à la décrue. Ce qui a mené, à la fin des années 80, à des tensions entre agriculteurs Sénégalais et Mauritaniens. Une crise qui atteint son paroxysme au printemps 1989 en prenant des relents nationalistes et xénophobes entraînant l’expulsion de milliers de ressortissants de part et d’autre. Souvent titulaires d’une double nationalité, les derniers milliers de « réfugiés » mauritaniens sur les berges du Sénégal ont enfin été rapatriés dans leurs villages d’origine en janvier 2008 seulement!

La steppe remplace petit à petit la savane boisée rendant le paysage plat et monotone, parsemé seulement de quelques dunes et d’épineux ou d’acacias dont le fameux « verek » producteur de la gomme arabique qui fit la fortune de plusieurs générations de négociants le long de l’arc de cercle de 800 kilomètres que trace le fleuve de Bakel, à Saint-Louis. Le fort de Bakel, semble monter la garde devant les nouveaux guichets Western-Union, hébergés par la vieille Poste où transitent depuis des décennies les mandats de centaines de milliers d’euro envoyés mensuellement par les membres de la diaspora Soninké installée en France. Les retraités de l’automobile française sont déjà rentrés au pays, installés en aval, dans de somptueux palais néo-modernes bardés de paraboles, bâtis au sommet de maraîchages verdoyants. Semblant rivaliser avec leurs clones mauritaniens plantés en face, sur la colline qui domine l’autre rive. Plus en aval, la ville de Matam se prépare à sa foire annuelle, à laquelle sont conviés les meilleurs artisans et producteurs du coin. Elle est dédiée aux lamentins, les génies des eaux qui habitent cette partie du fleuve. On se prépare à la grande messe populaire dans un défilé de boubous aux couleurs échappées de la palette d’un peintre orientaliste. Bonus cette année: un concert gratuit de Baba Maal, la star du blues peulh natif de Podor. Les vieux d’ici ont fait fortune au Zaïre puis au Liberia dans le trafic des diamants. Ils coulent, entre eux, une retraite dorée dans leurs immenses villas à étages dressées non loin des mosquées, sur les grèves du bourg voisin d’Ouro Sogui.

À quelques encablures de Saint Louis, la bourgade portuaire de Podor trône nostalgique sur ses comptoirs décatis, alignés le long des quais désertés depuis l’effondrement des cours de la gomme arabique au début du 20ème siècle. Avec la restauration du fort, des optimistes retapent à tout va des anciens entrepôts de maisons de commerce et transforment les anciennes demeures des riches négociants en chambres d’hôte. Aujourd’hui, Podor reçoit la visite du Bou el Mogdad, un bateau mythique qui a fait toute sa carrière sur le fleuve avec le même bosco depuis 50 ans. Le steamer blanc remarquable avec ses trois ponts et sa cheminée rouge vient de reprendre du service, racheté par une petite bande d’amoureux du fleuve, hôteliers et hommes d’affaires de St Louis. Reconverti en vaisseau de croisière, il peut embarquer une cinquantaine de passagers logés comme des explorateurs dans des cabines de bois exotique, équipées de ventilateurs et de moustiquaires. Au menu : cuisine du chef sénégalais, bar à cocktails, solarium et mini-piscine pour un luxueux voyage à l’ancienne sur la « Route des comptoirs ». Escales découvertes et guide touristique comprises pour seulement cinq cents euros la semaine en pension complète !

Une virée magique dans les méandres du fleuve qui débute dans les hautes herbes du parc ornithologique de Djoudj, l’une des plus grandes réserves naturelles d’oiseaux migrateurs du monde. Puis, au pas lent de la caravane, le navire franchit l’écluse du barrage et cabote doucement jusqu’à Podor longeant le désert mauritanien. À l’origine de cette belle aventure Jean-Jacques Bancal un Saint-Louisien de souche, descendant d’illustre famille. Il n’y a pas de hasard, Bancal est le petit cousin de Paul Holle, le sauveur de Médine et, comme lui, il est porteur d’un rêve grandiose, faire partager le fantastique patrimoine culturel de la région de Saint Louis. Gageons qu’à voir la joie dans les yeux des habitants de Podor à l’accostage du Bou el Mogdad et de ses curieux passagers, l’héritier de Holle a su renouer avec la légende du fleuve.

 

Jean-Jacques Mandel

 

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