La guerre picrocholine pour le siège de Directeur général ASECNA

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En pleine crise du transport aérien, l’ASECNA, regroupant la France et 17 pays africains ayant pour la plupart des liens historiques avec la France, va désigner son Directeur général. La campagne électorale a été âpre, mais le poste est-il encore si attractif ?

Le Comité des ministres des 18 États membres de l’Agence pour la sécurité de la navigation aérienne en Afrique et à Madagascar (ASECNA) va élire, ce 14 septembre 2020, le directeur général de l’organisation pour un mandat de quatre années (2021-2024). L’élection aura lieu à Dakar, siège de l’ASECNA, et non pas à Niamey, comme initialement prévu, afin de respecter l’équité en raison de la candidature du Directeur général sortant, le Nigérien Mohamed Moussa. Après le retrait du candidat tchadien, il ne reste que quatre candidats : deux pour l’Afrique de l’ouest, le Mauritanien Hassena ould Ely et le Nigérien Mohamed Moussa et deux pour l’Afrique centrale, le Camerounais Englebert Zoa Etundi et le Centrafricain Théodore Jousso. Le match entre l’Afrique de l’ouest et l’Afrique centrale devrait normalement se faire entre le Nigérien et le Centrafricain. Les deux candidats mauritanien et camerounais sont, en effet, en position de faiblesse face à leurs concurrents centrafricain et nigérien qui font partie du sérail de l’Asecna, même si ceux-ci ne sont pas exempts de vives attaques de déstabilisation.

Les handicaps du Mauritanien et du Camerounai

 Hassena ould Ely est un manager reconnu qui a fait ses preuves essentiellement dans les plus grandes sociétés nationales de son pays, comme Mauritania Airlines international, le Port autonome de Nouakchott et dernièrement la Société nationale industrielle et minière de Mauritanie (SNIM), dont il fut limogé en septembre 2019, soit un mois après l’ investiture du président Mohamed ould Ahmed el-Ghazouani.Tous ces postes ont été occupés sous la présidence de Mohamed ould Abdel Aziz ( 2008-2019), ce qui lui vaut d’être cité dans le rapport de la Commission d’enquête parlementaire sur les crimes économiques commis durant cette présidence. On comprendra que le président Mohamed ould Ahmed el- Ghazouani ne mobilisera pas la diplomatie mauritanienne pour ce candidat, d’autant  que Hassena ould Ely ne peut faire valoir aucune expérience au sein de l’ASECNA.

 Englebert Zoa Etundi est un expert qualifié en transport aérien, au sein de l’Organisation de l’Aviation Civile Internationale (OACI) dont le siège est à Montréal. C’est dans cette organisation internationale que le Camerounais a effectué l’essentiel de sa carrière, ce qui l’a éloigné des questions existentielles de l’ASECNA, mais qui pourrait aussi être un avantage en cas de blocage entre les deux candidats favoris. Les chances de Englebert Zoa Etundi souffrent surtout de la candidature concurrente du centrafricain Théodore Jousso qui devrait davantage mobiliser les voix de l’Afrique centrale.

Le challenger Théodore Jousso 

L’ancien ministre des Transports et de l’aviation civile de Centrafrique, durant six années, a occupé de nombreux postes à responsabilité au sein de l’ASECNA. Cet ingénieur des bases aériennes, diplôme obtenu à Toulouse, présente à la fois un profil de spécialiste de la sécurité de la navigation aérienne et d’être un bon connaisseur du fonctionnement de l’ASECNA, auquel il a participé en dirigeant plusieurs services. Si ces six années au sein du gouvernement centrafricain ont été jalonnées de plusieurs réalisations en matière de Transports, notamment avec l’aide internationale, en revanche, en matière d’aviation civile, le bilan est mitigé. Certes la Société de développement des infrastructures aéroportuaires de Centrafrique (Sodiac) et l’Agence nationale d’aviation civile (Anac) ont été mises en service, mais l’indispensable modernisation de l’aéroport de Bangui Mpoko est restée en jachère. A Bangui, certains milieux politiques et professionnels de l’aviation civile ont directement mis en cause la gestion de Théodore Jousso, l’accusant même de détournement de fonds. Ces accusations, qui n’ont jamais été formellement prouvées, ont néanmoins contribuées à son départ du gouvernement, en février 2019. Ces accusations n’ont pas empêché le Président Touadera de présenter sa candidature, en insistant sur le principe de rotation qui devrait, cette fois-ci, bénéficier à l’Afrique centrale. Il n’est pas sûr que cela soit suffisant pour l’emporter car Théodore Jousso ne pourra pas compter sur une efficace campagne diplomatique de son pays, ce qui ne sera pas le cas pour Mohamed Moussa.

Mohamed Moussa en pôle position

Après un mandat de quatre années, dont le bilan est plutôt satisfaisant, le Nigérien Mohamed Moussa sollicite sa réélection, comme l’autorisent les statuts de l’ASECNA. Le Directeur général sortant peut compter sur la diplomatie de son pays pour promouvoir sa nouvelle candidature. Le président Issouffou est le président en exercice de la CEDEAO, aussi lors du Sommet du lundi 7 septembre 2020, les États concernés par l’ASECNA ont-ils probablement été, une nouvelle fois, sensibilisés. Mohamed Moussa a également fait état de soutiens de plusieurs chefs d’État, ce qui a d’ailleurs été jugé maladroit de sa part, car le vote des États doit rester aussi confidentiel que possible. Mohamed Moussa peut faire  valoir une amélioration de la situation budgétaire, des performances opérationnelles et des projets de développement  comme le projet « Ciel unique pour l’Afrique »et le suivi du guidage par radar ADS-B. Comme pour Théodore Jousso, les accusations ne manquent également pas. Elles viennent non pas de son pays, comme pour son challenger, mais de certains personnels de  l’établissement public international. L’intéressé s’est défendu de ces attaques portant sur sa gestion. Enfin, en cette période inquiétante pour le transport aérien , on peut se demander si le vieux principe  » on ne change pas de capitaine en pleine tempête » ne va pas guider le Comité des ministres du 14 septembre 2020.

L’oeil de Paris

L’ASECNA, qui a fêté son soixantième anniversaire en décembre 2019, reste étroitement liée à la France, notamment à la Direction générale de l’aviation civile française. La France fait partie des 18 États membres de l’Agence et préside son conseil d’administration, généralement occupé par un ancien ambassadeur ayant été en poste en Afrique francophone. Depuis le 1er mai 2020, le président du conseil d’administration est l’ambassadeur Jean Lamy, qui connait bien la Centrafrique pour avoir été le coordinateur de la relance économique et du développement en 2014-2015. En cette période de crise sanitaire qui a vu une réduction de 70 % du trafic aérien dans l’espace de 16 millions de km2 de l ‘ASECNA, des décisions difficiles sont à attendre avec la chute des redevances aéroportuaires. Le conseil d’administration  devrait probablement restreindre les ambitions programmatiques du Directeur général, qui sera élu le 14 septembre prochain, et de ce fait accroître sa tutelle financière. L’ASECNA risque fort de traverser de fortes turbulences…

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