La déconfiture de la diplomatie française en Afrique et au Maghreb

La Diplomatie française, en baisse de forme ; comme ivre, est prise de malaise dès qu’elle essaye de se relever ! On dirait qu’elle approche de sa fin.

Une chronique de Xavier Houzel

En Afrique de l’Ouest et du Centre, où le ridicule ne fait plus rire personne (fini les traits d’humour involontaires de Idi Amin Dada et de Jean-Bedel Bokassa), la pauvreté rampe et la corruption s’étend, la Chine avale tout ce qui passe (entre parenthèse, c’est très joli de dire que la France ne doit pas faire la loi en Afrique, mais c’est oublier que la jungle est en Afrique !). Au Sahel, la débandade est crépusculaire : on y tourne « Le Dernier Spahi » avec Delon et Bardot (le narratif de Lucchini en est pathétique et les couleurs y sont féériques…). Au Maghreb, la France se couvre de honte à chaque répartie qu’elle donne : on sombre à Paris dans l’idiotisme… le BHLisme et le Zémmourisme. Au Levant, Syrie comprise, la gêne est indicible, tellement on ne s’attendait peu à ce que la France y soit aussi nulle (trois présidents français, trois matamores !). Et jusque dans la Mer du Nord, d’où le continent se voit chassé comme un mendiant. Un remake de… « L’année dernière à Fachoda ».

 

Bon ! Tout n’est pas perdu ! La France est encore présente avec un petit contingent militaire à Djibouti, où elle conserve l’impression de côtoyer les grands. À force de s’être éparpillée dans des partenariats (comme celui avec l’Angleterre, qui fut pour elle et l’Europe continentale le cheval de Troie le plus magistral des temps modernes), de s’être diluée dans l’OTAN et de se complaire dans la mondialisation aux antipodes et dans le libéralisme économique et la privatisation à domicile, la France a pris de mauvaises habitudes. Elle a surtout manqué des rendez-vous avec l’Histoire et pris des risques considérables. Je donnerai deux exemples paradoxaux dans le registre régalien. Le premier, dans le secteur de l’énergie, est hélas consommé. Le second stigmatise le danger qui guette le pays dans le transport maritime et la gestion des ports.

 

Après la Guerre du Golfe, l’Irak offrit aux deux majors français, la Compagnie Française des Pétroles (qui deviendra Total) et ELF Aquitaine, d’opérer chacun un gisement géant de Pétrole Brut – celui de Majnoun pour ELF et celui de Nahr Umr pour Total : un (grand) président de gauche accepta cette main tendue, un (petit) gouvernement de droite la snoba ! Après quatre ans d’intense négociation de contrats de partage de production – ce qui ne s’était jamais vu en Irak depuis la nationalisation – un accord devait être conclu en octobre 1995 sans objection américaine affichée[i]. Or un certain Edouard Balladur, né à Izmir, en Turquie, naturalisé Français en 1932, Premier ministre de cohabitation, traître de Jacques Chirac, lui-même traître de Valéry Giscard d’Estaing, s’y opposa. Balladur ambitionnait la présidence de la République Française ! On ne le savait pas alors. Il cherchait des faveurs Outre-Atlantique et voulait pouvoir disposer du viatique financier que Loïc Le Floch-Prigent pourrait lui refuser, sachant en revanche que Philippe Jaffré – aux ordres – ne lui dirait pas non. 

 

ELF a disparu corps et âme. TotalEnergies a fini par conclure à Bagdad – 26 ans plus tard – quatre petits contrats d’un montant global de 9 milliards d’Euros (et non pas de 27 comme claironné). C’est accoucher d’une souris. L’âge d’or des hydrocarbures fossiles n’est plus et il ne s’agit pas d’exploration pétrolière mais, principalement, de traitement de l’eau pour la réinjecter dans le sol, de panneaux photovoltaïques et de gaz fatal récupérable à la tête du puits des autres. Bref, rien à voir avec les capacités du groupe en rapport avec les occasions perdues.

 

Total, devenu TotalFinaElf puis TotalEnergies, est un groupe florissant. Il poursuit brillamment par sa percée en Russie au sein de plusieurs coentreprises (projets Yamal LNG et Arctic LNG 2) avec les Russes (Novatek), les Chinois (CNPC, CNOOC et Silk Road Fund) et les Japonais Mitsui et JOCMEC, la politique d’investissement initiée par Christophe de Margerie. Mais le groupe ne détient que 20% et 10% dans chacun desdits projets, assortis de transferts de technologie dans la tradition des méga-contrats conclus au cours des trente dernières années par les entreprises françaises en Chine. C’est grâce à ces transferts que les entreprises chinoises sont en mesure de damer le pion à leurs ex-bailleurs de technologie.

 

TotalEnergies n’est plus la France depuis que le gouvernement a été contraint par la Cour Européenne de Justice de céder au grand public la golden share (instituée pour ELF, dont il faut rappeler qu’il avait été créé par Guillaumat à l’instigation du général de Gaulle) qu’après la fusion, l’État avait conservée dans TotalFinaElf[ii]. Le capital de TotalEnergies est en grande partie détenu par des Fonds américains ; ce n’est plus une SA française, mais une SE européenne, qui a multiplié son bénéfice net par 23 au troisième trimestre de 2021, grâce à l’augmentation des prix du Gaz et du Pétrole, qui pénalise le panier de la ménagère sans que le groupe ne bouge un cil. Ses dirigeants suivent l’argent comme le « brachet » le sang. Ils se comportent, après tout, comme il se doit.

 

« « Le nez de Cléopâtre : s’il eût été plus court, toute la face de la Terre aurait changé. » (Blaise Pascal)

 

Le deuxième exemple fait appel à la science prospective et à une transmission de pensée aussi méchante que gratuite ! Là aussi, ils sont deux, les Saadé et les Bolloré. Tout le monde a entendu parler de la Compagnie maritime d’affrètement – Compagnie générale maritime (CMA CGM) : c’est un armateur de porte-conteneurs français, dont l’offre globale de transport intègre le transport maritime, la manutention portuaire et la logistique terrestre. Il occupe la troisième place du transport maritime en conteneurs dans le monde et c’est le premier français. À ce double titre, il espère être choisi comme opérateur du Port de Beyrouth[iii], ravagé par l’explosion de silos mal sécurisés. Mais ce n’est pas sûr. Ce groupe fait la fierté du président de la République Française venu au secours moral des Libanais. Or ce fleuron de l’armement maritime appartient à hauteur des trois-quarts à la famille marseillaise des Saadé. Le père de Rodolphe Saadé, l’actuel PDG, est né à Beyrouth et a grandi en Syrie. Le pavillon est pourtant français et il y a toutes les chances pour qu’il le reste. Mais qui sait ? Les membres de la famille Saadé n’ont pas cessé, pendant cinquante ans, de s’écharper !

 

Il est également question dans la presse, dans le journal La Croix récemment, de Vincent Bolloré, à la fois le fervent « catholique aux origines bretonnes », qui promeut de manière intensive les vertus d’une France chrétienne[iv]  et l’ « industriel que rien n’arrête[v] », dont la chaîne d’info CNews fait aussi parler d’elle.


Mme Martin – « Comme c’est curieux, mon Dieu, comme c’est bizarre ! et quelle coïncidence ! … » (Eugène Ionesco, La Cantatrice chauve, scène IV)

 

Bolloré donne aussi dans l’armement maritime, les infrastructures et la gestion portuaire. Il est détenteur de l’autre atout stratégique français dans le domaine maritime. Peu importe la manière avec laquelle il a constitué ce trésor, le fait est là. Imaginons que par inadvertance, ce capitaine d’industrie cède son empire à celui du Milieu ! Eh bien, c’est toute l’Afrique qui tomberait comme un fruit mûr entre les mains de la Chine. 

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Bolloré Port exploite 15 terminaux à conteneurs dans le cadre de partenariats public-privé en Afrique et 5 ailleurs :

  • Conakry Terminal (Port de Conakry, Guinée)
  • Freetown Terminal (Port de Freetown, Sierra Leone)
  • Terminal conteneurs du port de Monrovia(Liberia)
  • Terminal conteneurs port de San-Pédro(Côte d’Ivoire)
  • Abidjan Terminal (Port d’Abidjan, Côte d’Ivoire)
  • MPS Terminal (Port de Tema, Ghana)
  • Togo Terminal (Port de Lomé, Togo)
  • Bénin Terminal (Port de Cotonou, Bénin)
  • Tincan Terminal (Port de Lagos, Nigéria)
  • Douala International Terminal (Port de Douala, Cameroun)
  • Bangui Terminal (Port de Bangui, République Centrafricaine)
  • Owendo Terminal (Port de Libreville, Gabon)
  • Terminal conteneurs du port de Port-Gentil(Gabon)
  • Congo Terminal (Port de Pointe-Noire, Congo)
  • Moroni Terminal (Port de Moroni, Union des Comores
  • Terminal conteneurs de Le Port(La Réunion)
  • Port de Rouen
  • Terminal du Grand Ouest, Montoiret Saint-Nazaire
  • Tuticorin Terminal (Port de Thoothukudi, Inde)
  • TVB Port-au-Prince (Port de Port-au-Prince, Haïti)

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Qu’arriverait-il en effet, si un gros chèque atterrissait sur le bureau du  prince breton ? Qui sait ? C’est dire combien la posture de la France est fragile. Beyrouth et les ports d’Afrique font partie du subconscient français, ils sont l’âme de la Francophonie, leurs épices en font la saveur et en assurent la vigueur. Couper la France de ces points d’ancrage, de ses cordons ombilicaux, et elle sera comme une coque de noix, ses amarres larguées, emportée par le courant, au pire moment.

 

Pourquoi le pire moment ? Parce que l’opinion publique éprouve encore quelque difficulté à accepter l’idée que l’Amérique de Roosevelt et de Nixon serait malade et que Donald Trump, s’il n’est pas d’ici-là assassiné ou « empêché », puisse revenir et déclencher un tsunami. Nos édiles ne semblent pas avoir l’honneur de se rendre compte que la Russie et la Chine sont les battants d’une double porte de prison qui pourrait se refermer sur l’Europe pour endiguer un torrent. Ils n’ont pas non plus l’air de comprendre qu’avec l’Afrique et le Proche et le Moyen-Orient, la République Islamique d’Iran pourrait passer par-dessus bord, en entraînant  avec elle non seulement le Yémen des Houtis[vi] et la Corne de l’Afrique (y compris l’Éthiopie[vii]) mais aussi la Syrie de Bachar al-Assad, le gentil Liban et la bande de Gaza… sachant que, si l’Iran a déjà la bombe atomique (comme cela est évident, au moins dans le Cloud !), l’ancienne Perse vient aussi d’actionner une bombarde dans le paysage gazier mondial[viii]avec la découverte, dans la Mer Caspienne, du gisement géant de Chalous[ix] et que ses réserves de Gaz sont désormais les plus importantes du monde.  


Or je n’ai pas entendu de participant à l’éliminatoire de la droite classique en vue de la prochaine élection présidentielle soulever l’ombre de ces questions portant sur l’emprise, le crédit et la vulnérabilité de la France dans le monde. Au fait, pas d’autres candidats déclarés non plus ! Ce qui est abracadabrantesque.

[i] Cf. France Etats-Unis 50 ans de coups tordus, Fabrizio Calvi et Frédéric Laurent, Albin Michel – 338 pp.

[ii]https://www.latribune.fr/archives/2002/economie/france/idb0a0fe6dac71956ec1256bce002b23d5/la-france-condamnee-pour-sa-golden-share-dans-totalfinaelf.html

[iii] https://www.lorientlejour.com/article/1280465/le-terminal-a-conteneurs-du-port-de-beyrouth-objet-de-convoitises-des-geants-de-la-mer.html

[iv] https://www.la-croix.com/France/Vincent-Bollore-catholique-2021-11-12-1201184796

[v] https://www.la-croix.com/Economie/Vincent-Bollore-industriel-rien-narrete-2021-11-14-1201185018

[vi] https://www.aa.com.tr/fr/analyse/et-si-ma-rib-tombait-aux-mains-des-houthis-analyse/2419709

[vii] https://www.lesoir.be/407241/article/2021-11-18/ethiopie-une-annee-de-guerre-dans-la-province-du-tigre-mine-la-stabilite-du-pays

[viii] Russia’s Biggest Move Yet To Take Control Of The European Gas Market | OilPrice.com (ampproject.org)

[ix] t- L’Iran a révélé au mois d’août 2021 la découverte d’un énorme nouveau gisement de gaz situé dans le sud de la mer Caspienne. Le champ gazier de « Chalous » a une capacité de production estimée à 11 phases de South Pars, plus grand champ gazier du monde que l’Iran partage avec le Qatar (source Parstoday)

 

 

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