Le Drian mis en cause par le passeport diplomatique de Benalla

Alors que l’ancien garde du corps d’Emmanuel Macron doit être entendu, ce lundi 24 janvier, par le Sénat, l’affaire Benalla met désormais en grande difficulté le Quai d’Orsay et son ministre, Jean Yves Le Drian, tenté par un retour dans son fief breton.

L’audition de Jean-Yves Le Drian devant la commission d’enquête de la Commission des Lois du Sénat le 16 janvier a révélé aux sénateurs des faits qui interpellent, notamment sur les graves et inquiétants dysfonctionnements du Quai d’Orsay.

L’incompréhensible détention d’un passeport diplomatique après un licenciement.

La question des deux passeports diplomatiques d’Alexande Benalla était au centre de l’audition du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, le 16 janvier 2019. Après le licenciement, pour faute grave, de l’ex chargé de mission de l’Élysée, intervenu fin juillet 2018, il aurait été de bonne administration que ses deux passeports diplomatiques fussent restitués et invalidés pour les rendre inopérables. Il n’en fut rien.

Des arguties technico-administratives ont été avancées par les ministres de l’Intérieur des affaires étrangères pour excuser cette inexplicable défaillance des services concernés. Selon Jean-Yves Le Drian cette invalidation n’a finalement eu lieu que le 28 décembre 2018. Ce laxisme a donc permis à Alexandre Benalla d’effectuer une vingtaine de voyages privés à l’étranger jusqu’à fin décembre 2018 avec un passeport diplomatique encore valide, comme l’a affirmé le directeur de cabinet du président de la République, quelques minutes avant l’audition de Jean-Yves Le Drian.

Le voyage trop discret de Benalla au Tchad

Sous serment, Le ministre des affaires étrangères a déclaré qu’il n’avait pris connaissance du voyage privé d’Alexandre Benalla à Ndjamena, des 5 et 6 décembre 2018, qu’en lisant le quotidien « Le Monde », le 24 décembre 2018. Curieusement, le président Emmanuel Macron venait pourtant d’effectuer une visite à Ndjamena pour réveillonner, les 22 et 23 décembre 2018, avec les militaires français, en poste au Tchad. A cette occasion, on peut penser que le président de la République avait eu les moyens de connaître la visite d’Alexandre Benalla du début décembre et de s’en inquiéter auprès du ministre des Affaires étrangères. La lecture du « Monde » aurait été superflue.

Dans son audition, Jean-Yves Le Drian a révélé que l’ambassadeur de France à Ndjamenà avait confessé qu’il avait eu connaissance de la visite de Benalla des 5 et 6 décembre mais qu’il n ‘en avait pas fait rapport au Quai d’Orsay. Le ministre a regretté « cette erreur d’appréciation ». En d’autres temps, une telle faute professionnelle, en raison de la personnalité d’Alexandre Benalla et de l’enquête sénatoriale dont il est l’objet, aurait été immédiatement sanctionnée.

Faute du bon fonctionnement de ses services et de l’absence de questionnement de l’Élysée, la lecture du Monde du 24 décembre a donc opportunément permis à Jean-Yves Le Drian de constater que le passeport diplomatique d’Alexandre Benalla était toujours valide et avait permis à l’intéressé de se rendre à Ndjamena, capitale avec son aéroport qu’il connait très bien. Le ministre a certainement regretté de n’avoir pas fait partie de la délégation du président Macron au Tchad afin de mieux connaître, notamment auprès de son ambassadeur et de ses nombreux amis tchadiens, les détails du voyage d’Alexandre Benalla.

« Le voyage de Benalla au Tchad ne pouvait et ne devait pas passer inaperçu
Notre confrère, « La Lettre du Continent (numéro 790) du 12 décembre 2018, révélait qu’Alexandre Benalla avait effectué un voyage privé avec une petite délégation d’hommes d’affaire étrangers, à Ndjamena, les 5 et 6 décembre 2018. Il était précisé qu’Alexandre Benalla etait hébergé à l’hôtel Hilton de Ndjamena. Il est dommage que Jean-Yves Le Drian n’ait pas cru ces informations, pourtant d’une grande précision et vérifiables, et préféré attendre un article du « Monde » du 24 décembre pour faire invalider le passeport diplomatique en cause et saisir le Procureur e la République sur le fondement de l’article 40 du code de procédure pénale.

Encore une erreur d’appréciation du ministre des Affaires Etrangères

Les informations de « la Lettre du Continent » ont été balayées devant les sénateurs par le ministre des affaires étrangères :  » je n’ai pas considéré que cet entrefilet était suffisamment signicatif pour engager la procédure de l’article 40 pour saisine du procureur ». Encore une erreur d’appréciation qui soulève une légèreté inquiétante du chef de la diplomatie française. A tout le moins, cet « entrefilet » aurait dû interroger sur la validité du passeport diplomatique d’Alexandre Benalla.

Situé à proximité de l’aéroport de Ndjamena, le Centre opérationnel interarmées est le centre névralgique de l’Opération Barkhane. L’aéroport de Ndjamena est donc parmi les plus protégés et surveillés. La présence d’un avion privé et de ses passagers ne peut passer inaperçu. Bien plus qu’une « appréciation visuelle », le poste diplomatique devait connaître exactement la provenance de l’avion et le nom de ses passagers, dès leur arrivée.

 
Dans le cadre de ses nombreuses missions à l’étranger, le coordonnateur du Conseil présidentiel pour l’Afrique, Jules-Armand Aniambossou, a effectué une mission à Ndjamena du 7 au 9 décembre 2018, soit le lendemain de celle d’Alexandre Benalla. L’ancien promotionnaire d’Emmanuel Macron à l’ENA, a rencontré de nombreuses personnalités tchadiennes et évidement des diplomates français. Alors que le téléphone arabe est parmi ce qui fonctionne le mieux à Ndjamena, il aurait été surprenant que la visite d’Alexandre Benalla ne soit pas parvenu aux oreilles de ce conseiller écouté d’Emmanuel Macron.

Le Quai d’Orsay n’avait pas besoin de cela

Les auditions devant la Commission d’enquête de la Commission des Lois du Sénat, du mercredi 19 janvier 2019, confirment qu’Alexandre Benalla à effectué une vingtaine de voyages à l’étranger avec un passeport diplomatique, entre le 1er août et fin décembre 2018. Israël, Les Bahamas ont été cités. On peut s’interroger sur l’attitude des postes diplomatiques français dans cette vingtaine de pays visités. Ont-Ils eu la même réaction que notre ambassade à Ndjamena ? Benalla ayant rencontré certains chefs de l’État, lors de ces voyages, les ambassadeurs de ces postes diplomatiques pouvaient-ils ne pas en référer à Paris ?


Par ailleurs, lors de l’audition, un sénateur ayant un passeport diplomatique et s’étant déjà rendu au Tchad, a confirmé une pratique courante pour se rendre dans des États sollicitant un visa d’entrée. Afin d’obtenir le visa et sa gratuité, il faut adresser une note verbale, à savoir document diplomatique rédigé par un service du Quai d’Orsay, à l’ambassade de l’État se trouvant à Paris. La Note verbale désigne nommément le bénéficiaire, sa mission et la durée du séjour. Comme le sénateur, on peut se demander si Alexandre Benalla a bénéficié d’une Note verbale pour ses voyages. Si non, comment a-t-il pu obtenir un visa ou entrer sans visa ?

On sait que Gérard Collomb a beaucoup souffert des dégâts de l’affaire Benalla. On peut penser que Jean-Yves Le Drian, tout aussi attaché aux valeurs  républicaines et au service de l’État, se sent mal à l’aise et contrarié avec cette comparution en direct sur les chaînes info et les developpements médiatiques pour une affaire qui, à l’origine, concernaît l’Élysée.

Le « menhir breton » ne cache plus ses exaspérations, comme dernièrement lorsqu’il a demandé au gouvernement, de manière peu diplomatique, « d’arrêter les bêtises ». Comme Gérard Collomb, Jean-Yves Le Drian est tenté par un retour dans son fief. Le mouvement politique  » Progressistes bretons’ Breizh Lab » qu’il a créé en novembre 2018, devait être lancé, ce dimanche 20 janvier 2019. En raison de l’actualité, il est reporté après le Grand Débat. Ce retour à la politique locale de Jean-Yves Le Drian est tout sauf anodin.

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)

2 COMMENTS

  1. On voit bien que ce gouvernement est totalement irresponsable , personne ne sait rien , personne n’a été mis au courant , c’est du jamais vu , et Macron qui se débine à chaque fois à Baden Baden !

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