Birnbaum, le black out de la gauche française face à l’Islam

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De la guerre d’Algérie aux attentats de Bruxelles, les socialistes auraient toujours zappé l’influence du religieux, affirme le journaliste Jean Birnbaum, auteur du « Silence religieux ». Une chronique de Pierre Marie

« La droite française n’aime pas les arabes, la gauche n’aime pas les musulmans ». Cette brillante formule de Yazid Sabeg, haut commissaire à l’intégration sous Nicolas Sarkozy, ne serait pas reprise à son compte par Jean Birnbaum, qui vient de commettre un ouvrage provocateur, « le silence religieux », sur l’attitude de la gauche  face au djihadisme. L’auteur pense plutôt que la gauche française « ignore » tout simplement l’Islam.

« Djihad partout, religion partout »

Jean Birnbaum, qui règne sur « le Monde des livres », bienloin des quartiers sensibles, développe la thèse selon laquelle la gauche française, de la guerre d’Algérie et de la révolution khomeiniste jusqu’aux attentats djihadistes, aurait toujours fait l’impasse sur la question religieuse. « Djihad partout, religion nulle part »: dès le départ, l’auteur revient sur les déclarations, cette année, d’une classe politique de gauche incapable, selon lui, de penser les liens entre l’Islam et le djihadisme. « Les hommes qui ont commis ces crimes n’ont rien à voir avec la religion musulmane», déclarait François Hollande dès le lendemain des attentats contre Charlie Hebdo en janvier 2015. Laurent Fabius, alors ministre des Affaires Etrangères, enfonçait le clou : « On ne le répétera jamais assez, cela n’a rien à voir avec l’Islam ». Jean Luc Mélenchon, figure de l’extrême gauche anti capitaliste : « Il faut le dire avec force: l’Islam n’a rien à voir avec cela »

Et bien si, rétorque notre auteur, Jean Birnbaum, l’islam est justement au cœur de la croisade djihadiste. « Je suis Amedy Coulibaly, malien, musulman. J’appartiens à l’Etat Islamique », proclame un des tueurs, le 9 janvier 2015, devants ses victimes de l’hypercasher de la porte de Vincennes. Et le même d’expliquer à la caissière : « La différence entre les musulmans et vous les juifs, c’est que vous donnez un sens sacré à la vie. Pour vous, la vie est trop importante. Nous, nous donnons un sens sacré à la mort ». Et dans un document révélé par RTL, il revenait à ses obsessions coraniques : « Il faut qu’ils arrêtent d’attaquer l’Etat Islamique, qu’ils arrêtent de dévoiler nos femmes ».

Les comparses de Coulibaly, les frères Kouachi, qui ont massacré la rédaction de Charlie Hebdo, fanfaronnent en sortant des locaux du journal : « On a vengé le prophète Mohamed ! On a vengé le Prophète Mohamed ! »

L’opium du peuple

Ainsi l’auteur constate-t-il que ces déclarations sont très largement passées sous silence. L’explication résiderait dans une tradition constante des intellectuels français de gauche imprégnés de laïcité et de marxisme, pour qui la religion reste «  l’opium du peuple » et l’Islam le refuge « des opprimés, des « exclus ».  Une formule poétique de Karl Marx résume bien la conviction de cette gauche progressiste. « La religion peut être définie comme le soupir de la créature »…aliénée, exploitée dont la religion est le dernier recours.

Plus généralement, la gauche intellectuelle passe à côté de la force de conviction des islamistes qui pourraient s’installer durablement de la jeune génération musulmane, du moins dans sa partie la plus  influençable, la plus exposée. L’Islam salafiste constitue, selon l’auteur de « silene religieux »,  une contre  culture  aux antipodes des valeurs européennes mais qui a sa dynamique propre et n’est pas près de disparaître.

Génération FLN

Le non dit de la gauche française sur le religieux remonterait à la guerre d’Algérie, creuset inépuisable du formatage intellectuel de nos élites socialsites. A travers les témoignages précieux d’intellectuels de gauche (Pierre Vidal-Naquet, Paul Thibaud, Monique Gadant) engagés avec le FLN, l’auteur nous explique très bien pourquoi la gauche a trop souvent fait l’impasse sur la question religieuse pendant et après la guerre d’Algérie; ou du moins minimisé l’importance de l’Islam qui était au coeur même du nationalisme algérien.

Les Pieds Rouges, ces Français qui se sont installés en Algérie après l’indépendance, tout comme avant eux les porteurs de valise voyaient dans la lutte du FLN une révolution à caractère strictement socialiste, laïque, démocratique voir même internationalist Appliquant à tord ou à raison des outils de compréhension marxistes à la lutte des Algériens, ils considérant la religion (l’Islam) non pas comme une fin en soi mais comme un instrument éphémère de lutte.

Or le FLN, jusque dans sa sémantique, n’hésitait pas à employer les termes « infidèles » ou « croisés » pour désigner les colons. La « libération de la la terre d’Islam » était revendiquée. De plus sitôt l’indépendance de l’Algérie acquise, un régime autoritaire a mis en place une politique d’arabisation et d’islamisation à marche forcée.

Lignes jaunes

Pour séduisante que soit sa thèse de Jean Birnbaum, l’auteur marche sur des oeufs en évoquant l’Islam « dévoyé » des terroristes. Mais d’autres sauteront à pieds joints dans la brèche qu’il a ouverte et feront joyeusement l’amalgame entre Islam et Djihad.

La maladie infantile de l’Islam

Le moins qu’on puisse dire est qu’il exécute rapidement, même si le réquisitoire est brillant, toutes, toutes les autres explications qui circulent sur le passage à l’acte terroriste. Ainsi l’auteur du « silence religieux » caricature-t-il tout propos qui ne fait pas référence explicite à l’islam pour retracer la genèse des cellules djihadistes dans nos banlieues. « Les Djihadistes sont les produits d’un désordre mondial dont l’Occident est responsable ». « Les Djihadistes sont des personnalités fragiles qui ont connu tant de blessures narcissiques ». « Les Djihadistes sont des victimes de la crise ». « les Djihadistes sont des gamins des cités qui ont mal tourné ». Autant de pistes qu’il évacue pour se centrer sur ce qui serait la maladie infantile de l’Islam.

Tout autre est la vision de l’anthropologue Olivier Roy, grand spécialsite de l’Islam, qui ne découvre pas ce sujet complexe. Avec le terrorisme, explique-t-il, « ce n’est pas l’islam qui se radicalise, c’est la radicalité qui s’islamise ». Les auteurs d’attentats qui pour quatre sur cinq ont connu la délinquance et la prison et qui pour la plupart n’ont aucune culture religieuse sérieuse, sont d’abord mus par une haine de la société qui les a rejetés.

 

 

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